Publié par : Memento Mouloud | février 12, 2016

Scènes de chasse à Calais

 « Ce qu’on y désigne couramment comme « la jungle » n’est rien d’autre qu’un bidonville de plus de 3 000 personnes installé sur une décharge publique battue par les vents, « la zone industrielle des dunes ». On ne s’y croit plus en France mais dans un pays pauvre. Ou en guerre. Ou victime d’une catastrophe. Et encore… L’une de nous était en Albanie, près de la frontière du Kosovo en 1999 : le camp de réfugiés était mieux tenu, tous avaient un abri. »

C’est en avril 2015 que ce vaste bidonville s’est créé dans la lande de Calais. A cette époque, la maire (LR) de Calais, Natacha Bouchard voulait une dissolution magique des malvenus. L’Etat avait demandé aux associations d’inciter les migrants à se regrouper autour du nouveau centre d’accueil de jour Jules-Ferry (offrant des douches et un repas quotidien), précisant à l’époque qu’ils y seraient « tolérés ». Dès septembre 2015, Emmaüs, rompt le dialogue avec le gouvernement sur la situation calaisienne. Elle plaide pour une ouverture des frontières entre la France et la Grande-Bretagne, ainsi que pour une renégociation des accords du Touquet. Signés en 2003, après la fermeture de Sangatte, ces accords ont renforcé les contrôles pour réguler le nombre de migrants cherchant à se rendre au Royaume-Uni via la France, et ont notamment permis à des agents britanniques de procéder à des vérifications à Calais.

En octobre, le camp a son hôpital, ses écoles, sa bibliothèque, sa salle de spectacle. Une boutique tenue par une Britannique de Leeds a ouvert pour offrir des vêtements et des produits de première nécessité aux femmes. Elles sont nombreuses, peu visibles, et les 115 lits du foyer qui leur étaient réservés affichent complet. Au fil des jours, la dizaine de restaurants améliorent doucement les plats servis, et une bonne douzaine d’épiceries permettent désormais aux familles de cuisiner « chez soi ». D’autres ont trouvé un créneau qui nécessite moins d’investissement. Najibullah s’affaire près de sa machine à rouler les cigarettes. Assis par terre, dans une cabane en construction, il s’active avec Ahmed à envelopper ses cigarettes manufacturées par petits paquets. La débrouille pour ceux qui peuvent, la déliquescence, la folie pour les autres.

Dans cette lande, on trouve des enfants seuls, des femmes errantes, des blessés en pagaille, une épidémie de gale, des viroses, des demandes d’avortement, des abcès dentaires, des indices de masses corporelle atteignant 19, parfois moins, une humanité en déroute définie comme un danger ou plutôt, du côté de l’Etat comme un prurit nécessaire pour prévenir la sortie des britanniques de l’UE. La France fait son job, on ne va pas expliquer aux calaisiens qu’il va leur falloir vivre avec un camp de réfugiés, un vrai. Quant aux réfugiés on évitera de leur dire qu’ils seront la proie des quolibets, c’est la moindre des atteintes, des cogneurs à la petite semaine, en uniforme ou non, du moins ceux-là ne tuent pas ou pour certains pas encore et des voyous de toutes sortes en quête de profits, ceux-là peuvent égorger d’ailleurs la vie humaine dans ce camp comme dans les autres, ne vaut rien, plus rien. On trouve de tout au camp, des armes, des putes, des faux passeports, l’inventaire complet de la misère humaine mais on n’y joue pas les enfants du paradis, on essaie juste de survivre en attendant le lendemain.

 « En janvier, nous avons délivré plus d’une centaine de certificats médicaux constatant des violences subies », rappelle le chef de la mission Médecins sans frontières. A Médecins du monde, où l’on consigne les témoignages, la coordinatrice régionale, Isabelle Bruand, note aussi que « depuis le début de 2016, nous avons une recrudescence de récits d’attaques en groupe, organisées, ciblant des migrants. Certaines semaines, c’est même arrivé plusieurs fois ». Les dénonciations ont un strabisme évident. La violence des passeurs, des proxénètes, des protecteurs, connaît pas ; celle qui peut se plaider devant l’opinion est donc mise en exergue et la procédure vaut pour toutes les plaintes.

Mercredi 3 février, Xavier Bertrand, président Les Républicains (LR) de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie qui a bien compris la recherche d’un bouc quelconque par les français, n’avait pas eu de mots assez durs contre ceux qu’il qualifiait « d’agitateurs » et de « provocateurs ». L’ancien ministre réclamait que soient « mis hors d’état de nuire » ces militants qui « viennent activer les migrants et parfois (…) dire à certains “attaquez les CRS” ». Il fut rejoint par la maire de Calais, Natacha Bouchart (LR), qui estimait nécessaire, « qu’on éloigne [de la ville] ceux qui doivent l’être. Y compris les No Border et les activistes ».

Les deux élus, reçus, mercredi 3 février, au ministère de l’intérieur, ont eu l’oreille de Bernard Cazeneuve, qui a dénoncé « l’irresponsabilité » et le « cynisme » des militants de No Border. Comme si l’Etat n’avait démontré son cynisme à toute épreuve en organisant le camp sans barbelés de Calais. Ce qui était visé dans cette démonstration de concorde nationale par temps d’Etat de sécurité, c’étaient les incidents du 23 janvier où, après une manifestation, une cinquantaine de migrants avaient réussi à s’introduire dans un ferry en partance pour l’Angleterre.

Or, les No Border, groupe tout à fait informel, revendiquent une présence à Calais depuis juin 2009, où ils vivent au plus près des migrants. En novembre, la préfecture du Pas-de-Calais comptait « entre quarante et cinquante » No Border en semaine à Calais, un chiffre pouvant, selon elle, « doubler le week-end ». Les intéressés assurent eux être « beaucoup moins de cinquante ». ce qui les rend tout à fait infiltrables et infiltrés.

Selon Philippe Wannesson, « ils n’ont jamais été plus d’une trentaine ». Ce militant, auteur du très documenté blog Passeurs d’hospitalités, estime que, depuis plusieurs mois, « on met derrière le terme  “No Border” beaucoup de gens, y compris des Belges et des Britanniques, qui sont sur le terrain, dans le bidonville, sans qu’ils aient forcément de liens avec le mouvement ». La mairie les accuse de squatter des logements ou d’attiser les réactions de groupes d’extrême droite comme si l’extrême-droite ne s’attisait pas elle-même et ne grimpait pas sur le mur de l’Etat de sécurité pour lequel le spectacle du désordre est toujours la meilleure arme pour démontrer sa légitimité permanente.

Les militants d’extrême-droite ont un rôle précis dans la partition, démontrer par leur imbécillité hyperbolique la sagesse des forces de l’ordre, prouver par l’absurde que l’inspecteur Harry est bien un type sympa, même quand il cogne.

Le scénario est toujours le même. Une voiture sombre et des hommes armés vêtus de noir qui frappent des migrants à la barre de fer, au poing américain, parfois avec des couteaux. Mme Bruand rappelle que « des dizaines de personnes ont été tabassées à Calais avec notamment des barres de fer, provocant plusieurs fractures » ces derniers mois. Visiblement, plus de 1700 CRS et gendarmes n’ont rien vu, rien su.

C’est justement en flagrant délit de ce type d’agression que sept hommes ont été interpellés à Loon-Plage (Nord), près de Dunkerque, dans la nuit de mercredi à jeudi. Ils venaient de blesser quatre migrants kurdes irakiens. « Ces sept hommes ne partagent pas vraiment de points communs, hormis le mobile idéologique de leur acte », souligne le procureur de Dunkerque, Eric Fouard. « Ceux qui viennent de Calais ou ses environs sont proches ou membres de Calais idéoscope », un rassemblement qui se proclame, sur sa page Facebook, « libre d’être patriote ».

Le 6 février, date évidemment choisie au hasard, une manifestation avait été organisée malgré son interdiction par la microscopique branche française de Pegida (acronyme de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), rejointe par le général Christian Piquemal, ancien commandant de la Légion étrangère. Arrêté, l’ancien membre du cabinet militaire de trois premiers ministres socialistes au début des années 1990 (Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy), l’ancien patron de la Légion étrangère entre 1994 et 1999 et l’ancien président de l’Union nationale des parachutistes (UNP), jusqu’en 2014, cet ancien là, 75 ans au compteur était devenu le héros de la droite libérale-racialiste ou racialo-protectionniste.  Or le mouvement d’où sont issus les 7 était représenté lundi 8 février au palais de justice de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) où ont été jugés en comparution immédiate des porteurs d’armes arrêtés autour de la manifestation interdite

Le préfet du Pas-de-Calais Fabienne Buccio a annoncé, vendredi 12 février, qu’elle donne une semaine aux migrants qui campent dans la partie sud du bidonville pour quitter les lieux. Entre 800 et 1 000 personnes, installées sur 7 hectares dans des tentes ou des cabanes, seraient concernées. Dès janvier, elle a entamé la réduction du campement. Tentes et abris ont été évacués sur une bande de 100 mètres, officiellement pour créer une zone tampon entre le bidonville et l’autoroute et séparer les migrants des premières maisons.

Le CAP, qui jouxte le bidonville, est une structure composée de 1 500 places d’hébergements dans des conteneurs chauffés, alignés et empilés derrière des grillages. Une première moitié des places a été remplie ces dernières semaines par des Afghans et des Syriens dont les tentes ont été démontées. L’autre moitié sera disponible à compter de samedi pour ceux qui sont à leur tour appelés à quitter leurs abris et ne veulent pas partir ailleurs en France. Les CAO, eux, sont des centres plus ou moins improvisés dans 70 villes de France, où près de 2 500 migrants ont choisi d’aller passer l’hiver, afin de réfléchir, selon la novlangue actuelle, à leur projet migratoire. Les premiers d’entre eux ont été ouverts en octobre 2015.

Si son plan fonctionne, il devrait rester dans la lande, hors ces camps « officiels », un peu moins de 1 000 personnes, il sera alors temps de constater qu’il n’y aura pas un camp mais deux. .

Le Monde / BAM


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