Publié par : Memento Mouloud | février 27, 2016

5 films des frères Coen

A serious man

Qu’en est-il du judaïsme au filtre de la contre-culture, que valent les trois rabbins face au bombardement de Jefferson Airplane, les frères Coen répondent rien, une moisson d’énigmes, une quête inutile, un panneau the end qui annonce que le seul signe dont on soit certain, c’est la mort.

Dans le prologue yiddish couleur sepia, on apprend les ressorts de la foi, celle du charbonnier. Si tu rencontres un dybbuk, tue-le, le monde n’est que le voile d’un combat titanesque où les étincelles de la Shekhina campent au milieu de la misère et des âmes errantes et ce depuis la première respiration du monde, celle d’En-sof, de Dieu si on préfère. Le poinçon dans le cœur du rebbe possédé, la porte qui se ferme, sont comme la continuation du rite qui tient le foyer à la verticale de la sagesse. Hokhma est bien lointaine comme toutes les sephirot mais elle est à la portée du juste, à hauteur de piété.

Par la suite, l’homme juste dans le monde moderne naissant (paradis pavillonnaire, voiture, argent, ascension sociale, liberté des mœurs, réfection des familles, télévision et entertainment) devient l’homme désarmé par excellence. Il perd le contrôle de son frère, de sa femme, de ses enfants, de son boulot, de ses désirs, de son jugement, il parcourt en radar rouillé la suite des évènements comme un poulet décapité qui hurle, pleure, gémit, rêve et s’embourbe dans des questions sans réponses sinon celles de rabbins portés sur la thérapie comportementale.

Ce film sans pères, disparus dans les crématoires d’Auschwitz ou dans le gouffre qui brise en deux le temps de la rédemption devenue impossible porte dans un simple plan l’énigme d’une question. Et si le sacrifice d’Isaac, représenté dans un tableau fugitif, consistait dans ce legs sans testament, ces rabbins séniles gardés par une armada de Cerbères féminins aux jambes de bœufs et ses jeunes lauréats de yeshivot qui croient découvrir la devekut dans les méandres d’un parking. Si le sacrifice c’était cela, la parole interrompue, le yiddish comme langue de personne, et l’hébreu, l’ivrit, langue liturgique tournant sur le mange-disque, avec son el Male Rachamim, chant de deuil transformé en numéro de music-hall par un rabbin impeccable que les lectures d’historiettes à la Martin Buber ont transformé en avocat de Dieu, en fondé de pouvoir de la synagogue comme d’autres le sont des intérêts de leurs clients.

Le Don’t you want somebody to love répond dès lors dans le lointain au Portnoy et son complexe de Joseph Roth, il dit l’appel, pour tout juif, le judaïsme n’est plus l’office ministériel de la piété, la communauté fermée à la Benny Lévy, c’est la question fichée à la croisée des chemins de traverse, un reste que rien ne vient effacer, une morsure qu’on ne comble pas en caftan et prières.

Burn after reading

Burn after reading s’ouvre et se clôt sur un zoom façon Google Earth. Il indique clairement que l’opus des frères Coen met en scène Dieu et ses créatures, il s’agit donc d’une visite, celle d’un narrateur omniscient venu prendre le pouls de la guerre des sexes et de l’Intelligence. L’évaluation faite, Dieu n’a plus qu’à rejoindre ce point focal qui est la concentration des forces, il a reconnu ce qu’est devenu le genre humain.

Que deviennent les hommes et les femmes à l’heure où la political correctness règne à Washington. Les frères Coen répondent par des portraits clairs et acides.

En effet, dans ce film toutes les femmes se sont emparées de la première des qualités viriles, la décision, si bien que les tous les hommes sans exception sont devenus des proies ou des moyens nécessaires à l’accomplissement d’une certaine jouissance.

Un médecin qui trompe son mari, un écrivain pour enfants qui fait suivre le sien, une animatrice de club de gym dont l’obsession d’un rebirth musculaire et corporel est semé de cadavres, de gars en perdition et de parties de jambes en l’air réglées au métronome, voici la série des femmes.

De l’autre côté, le dernier rejeton d’une lignée de diplomates qui se noie pitoyablement dans l’alcool et accomplit des actes dépourvus de toute efficacité (sa démission, l’écriture de ses mémoires, le meurtre de celui qu’il prend pour l’amant de sa femme) relayant son idéal héroïque dans le grand magasin des accessoires inutiles, un Don Juan dont les doubles sont un bureaucrate mutique, à la calvitie masquée au pixel, aux lunettes incroyables qui traque sur Internet ses partenaires et un Odradek obscène, un rocking-chair avec godemiché qui figure ce qu’est réellement le Casanova contemporain, une machine à faire jouir, un jouet, sex-toy de chair incapable de choisir et perdu entre son infantilisme (« bébé a besoin de toi » dit-il à sa femme après avoir tué par inadvertance le pauvre Brad Pitt), ses diarrhées verbales et son autisme sportif, un prêtre orthodoxe défroqué devenu manager impuissant d’un club de gym et dont l’amour consiste à répondre à toutes les sollicitations de la femme qu’il croit aimer, enfin un jeune prof de gym totalement abruti qui vibrionne sans réfléchir une seule seconde à ce qu’il accomplit, golem en nougatine, à la merci des ordres de son Pygmalion féminin.

Les deux séries convergent, dès lors, vers le grand absent de ces couples en déréliction, les enfants à la fois muets et, dans la séance chez le médecin, absolument butés comme extérieurs à ce monde qui prétend accomplir l’univers enfantin dans une parade de sourires, de délires sportifs et de rencontres frelatées.

Aussi à l’opposé d’un Proust pour lequel séries hétérosexuelle et homosexuelles ne cessaient de se croiser, de se défaire, de résonner dans une intrigue où le secret était premier, les frères Coen indiquent la déchéance parfaite de l’homme contemporain, cocu, godemiché vivant, pitoyable mouton à numéros de compte, en attente d’un dénouement qui ne vient jamais, évacué de l’Histoire et condamné à se mouvoir sur la toile des jouissances féminines.

Pour ce qui est de l’Intelligence, les frères Coen sont allés chercher la CIA et l’ambassade russe. La première est un labyrinthe de couloirs et de bureaux où se croisent des informations et des ordres inutiles en l’absence de tout conflit proprement dialectique. Si le nom de George Kennan traîne dans le film c’est bien parce qu’il fut le doctrinaire du containment, le Metternich de la seconde partie du XXème siècle.

Or les Metternich sont remisés dans l’immense musée Grévin des révolutions, à leur place suit la procession d’impayables bureaucrates croisant fichiers et dossiers dans un monde entièrement dévolu aux interprétations paranoïaques où chaque trace se mue en indice d’une intrigue imaginaire, celle du complot.

En conséquence, c’est l’ensemble de l’intelligence inductive qui côtoie le délire narratif.

L’ancien agent dont les mémoires se sont égarées s’imagine aux prises avec un réseau de maîtres-chanteurs en liaison avec une ambassade soviétique qui ressemble à un aérolithe vide et finit par abattre le manager du club de gym qu’il confond avec l’amant de sa femme sous le prétexte qu’un homme qui s’introduit dans leur maison commune ne peut être que ce maudit amant qu’il soupçonne.

Le Don Juan abat par inadvertance un homme qu’il prend pour un agent de la CIA sous le prétexte que ce dernier a arraché les étiquettes de son costume et n’a pas de pièce d’identité sur lui. Les deux conjurés du club de gym pensent le fameux Ozbourne Cox comme un type plein aux as alors qu’il est parfaitement ruiné et assimilent un CD sans importance à un document secret-défense sous le motif que des noms et des numéros se succèdent de colonnes en colonnes.

De plus, les procédés du renseignement, camouflage, filatures, intoxications ont fini par gagner l’ensemble de la vie sociale si bien que chacun joue l’agent traitant ou infiltré de l’autre et se retrouve nez à nez avec l’insignifiance d’idylles sans lendemain et de projets qui n’aboutissent que par une série de causalités sans lien entre elles, ce que Cournot définissait comme le hasard.

On le voit, ce film des frères Coen n’est pas une simple satire ou un remake décentré des procédés du film d’espionnage, il allègue ceci, en période de fin de l’Histoire, l’homme ne perd pas seulement l’orientation, l’intelligence et les modèles d’antan, il évolue en funambule sur la planche pourrie où le singe le précède, ne se rappelant à l’Humanité que sous le fouet du rire qui le cingle et le poursuit.

True Grit

Tous les poncifs ne seront pas épargnés pour évoquer ce western des frères Coen. Dans la section, recherche en paternité, on dira c’est le remake d’un film d’Hathaway qui valut à John Wayne son seul Oscar, mais aussi une adaptation du livre de Charles Portis, virtuose de la Bible Belt et du Deep South, à la fois encaserné dans Little Rock et journaliste taciturne qui obtint la gloire et un peu d’argent avec ce récit. On dira que Jeff Bridges incarne à merveille un néo-John Wayne, que Matt Damon est impayable en Texas Rangers psychorigide, que la petite Mattie est pleine d’énergie, qu’on trouve toute la galerie des personnages déshabités qu’on croise dans chacune des stations des frères Coen, cinéastes pleinement réactionnaires (c’est selon Libé un film Tea Party) qui semblent plonger leur caméra-stylo dans l’encre biblique qui, comme chacun le sait, agite les entrailles après ingestion.

Moins que la petite citation des Proverbes sur le méchant et sa fuite, je retiens du film cette phrase, rien n’est gratuit en ce monde, exceptée la Grâce si bien que la question insiste, comment se manifeste donc celle-ci, comment la déchiffrer ? On peut toujours se raconter la thématique ignifugée de la perte de l’Innocence, on oublie que pour tout chrétien, celle-ci n’existe pas ou sous cette forme tératologique qu’agitent les frères Coen, un débile flanqué parmi les méchants et auquel on demande d’imiter le veau et autres cris d’animaux, car ce qui menace toujours, c’est la régression vers l’animalité, la perte des noms, le carnaval de la loi et les singeries autour de la rédemption.

Dans cette Amérique d’après la guerre de Sécession, dans cette portion vaincue des Etats désunis, dans cet Arkansas, symbole du plouc-land, l’indien n’a pas la parole et le nègre se tient en position subordonnée, l’Amérique est une affaire de blancs découvrant l’horreur de la nature vierge, l’horreur d’un engloutissement dans le ventre de Dame Nature. Soulever le voile d’Isis n’intéresse pas les frères Coen parce qu’Isis n’a pas de voile juste une pompe aspirante en guise de sexe et de bouche, une autre manière d’absorber les morts sans sépulture.

On oublie vite que le film démarre par la mort d’un homme, ce Père absent qu’une Hamlet en jupons entend venger coûte que coûte. Et où va-t-elle sinon chez l’entrepreneur en pompes funèbres au milieu de ses cercueils vides et où dort-elle, la petite Mattie sinon parmi les morts, déjà refroidis ou en instance, comme cette Mémé Turner dont on ne perçoit que les ronflements. Partout des morts, partout des cadavres, sur le tréteau d’un bourreau avant l’exécution, évoqués devant un tribunal de théâtre, pendu trop haut, puis échangé et dépecé, alignés devant une baraque en rondins à la merci des loups, sur la plaine après la charge du marshall Cogburn, dans une grotte croupissant et servant de refuge aux serpents, jusqu’à cette scène où Cogburn/Bridges abat Blackie, le poney, d’un coup de revolver nocturne.

Dans ce monde sans limites et monotone que les frères Coen font défiler à coup de fondus, de superpositions, de volets, les noms s’échangent et se perdent, les frontières entre l’homme et l’animal s’estompent, on lape l’eau dans les ornières creusées par le sabot des chevaux, le medecine-man est vêtu d’une peau d’ours, un imbécile communique par cris, on découvre un assassin (Chaney) saisi par des pulsions et tout à fait crétin, on tue les chevaux avec le même sang-froid et la même indifférence que les hommes. On est venu de loin et vêtus de noir, pèlerins du dissent, adepte de toutes les sectes réformées, avec des codes de loi causant en latin, on maintient l’homme au- dessus de sa glaise natale, à coups de références au malum in se et à la common law, on récite l’évangile de la contrition, on édicte des contrats, on joue la valse des avocats, on défouraille et on tire, mais c’est une lumière nocturne et éparse, comme dans cette scène où, épuisé, sous les flocons de neige qui sont autant d’étoiles, le sheriff Cockburn, Mattie dans les bras, s’effondre, essoufflé, avant qu’un plan sur une maison sombre s’illumine de l’halo rouge d’une lampe.

Toute ville dans le chaos de Mère Nature est un front pionnier de la civilisation, avec ses haras, ses cuisines, ses bureaux, ses églises, son tribunal et sa Loi, c’est aussi la citadelle assiégée de la foi qui s’étiole de l’intérieur, traversée par les pulsions dévorantes du dehors et celles, plus humaines dont chaque homme est le siège.

Le sheriff Cockburn est borgne, ivrogne, le Texas Rangers LaBoeuf manque de perdre sa langue et s’éprouve handicapé d’un bras. Ils sont comme des infirmes accomplissant la vengeance d’une gamine parce que c’est là la volonté de Dieu ou plus simplement, celle de refonder famille et société sur un même canevas. Cockburn n’a plus ni femme, ni fils, pour un temps, malgré les séparations, les disputes, les renvois, il est le Père de substitution dont la tombe ne sera fleurie que dans le plan final, ce qui s’appelle la Grâce.

Le fils, LaBoeuf, aura disparu, dans ce monde qui n’est pas seulement celui de Buffalo Bill mais déjà le grand cirque de Kafka peint dans l’Amérique, le théâtre de la nature d’Oklahoma qui broie tous les Cockburn et organise tous les oublis. Ce monde d’avant la grande dépression, ce monde qui dévoile ce que sont les banques et la société, un dol, un syndicat du crime qu’aucun tribunal ne viendra sanctionner. Chacun rêve de devenir artiste, le théâtre se charge de mettre chacun à sa place, le voyage est long mais on prend soin de tous, il suffit juste de se montrer obéissant aux mots d’ordre du conducteur. Le voyage vers l’Ouest, n’était guidé que par la foi, on ne savait rien de ceux qui protégeraient le pèlerin, ni de la valeur des contrats qui avaient été conclus, on essayait juste de rester un homme. Comme il est dit dans Ezechiel à ceux qui voient leur espérance disparue, « je vous ferais remonter de vos tombeaux, ô mon peuple. Je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez ; je vous établirai sur votre sol ; alors vous connaîtrez que c’est moi le Seigneur qui parle et accomplis ».

The Big Lebowski

D’après ce qui se lit, Tarnac rassemblait autour de ce que Lacan aurait appelé un sujet supposé savoir, un certain Julien, un groupe d’insurgés qualifiés de libertaires. Le gourou du groupe, répondant lui-même à l’appel du signifiant-maître Révolution aurait écrit, autrefois, les pages d’une revue, Tiqqun, versée dans un néo-situationnisme romanesque. Les mêmes ayant écrit, Premiers matériaux pour une théorie de la jeune fille, on y lit une prose selon laquelle le capitalisme du spectaculaire intégré aliène l’homme qui trouvera dans la rupture messianique à venir, l’émancipation.

Ce genre théorique aurait quelque avantage à se confronter au film le plus noir des frères Coen, The big Lebowski.

On y voit traîner quatre personnages essentiels, Jeffrey Lebowski alias the dude, the big Lebowski, Maude Lebowski fille de the big et Walter Sobchak, un polonais converti au judaïsme. Ces personnages vivent dans un monde où le travail a disparu et se manifeste hors-champ, sans doute, dans ces ateliers d’ailleurs où des masses enragées déferlent pour atteindre la porte du Paradis, ce monde de l’abondance vagabonde et assourdissante.

The dude est un nouveau Siegfried, ancien hippie, buveur et fumeur invétéré, abonné au bain d’acide récurrent, loser assumé, dévolu au championnat de bowling, comme détenu dans sa vieille guimbarde et ses disques seventies. The big Lebowski se présente comme un pionnier, un dur à cuire du reaganisme puis se révèle un Robert Dacier épuisé et impuissant maqué à une starlette du porno, si déchu qu’il en invente un kidnapping afin de transpercer les oukases financiers de sa fille, Maude. En effet, Maude est la Kriemhilde du film, artiste contemporaine, froide comme une clinique ambulante, castratrice déchaînée, enfantant sur sa seule décision après avoir fait passer un test médical à son donneur, Jeffrey Lebowski. Enfin, Walter est un désadapté surgi du Vietnam, guerrier sans combat, juif sans synagogue, gardien du passé et des morts.

Les quatre voient défiler ce qu’est ce monde, la starlette du porno qui taille une pipe pour mille dollars, l’ancien groupe techno reconverti en maître chanteur délirant, des policiers à la fois violents et incapables, les passionnés du bowling dont le kitsch finit par étouffer toute vie, le producteur pornocrate qui se présente en artiste de la Renaissance, le cinéaste performer au rire hystérique, le propriétaire-danseur rejouant l’après-midi d’un faune les bourrelets en sus, en une phrase, la comédie du dernier homme ou celle de la post-histoire.

Dans cet univers aux cent actes divers, la posture révolutionnaire est happée en ceci qu’elle est simulée avec ses queers insurgés, ses transgenres intermittents, ses beaufs technophiles, ses entrepreneurs sous intraveineuse étatique et ses marginaux subventionnés, le dimanche de la vie est comme installé durablement avec sa retraite à 200 ans sanctionnant une vie créative au sein d’une entreprise spirite qui dévoile et teste les capacités de chacun, son énergie comme aurait dit Bébéar.

Barton Fink

Le film s’ouvre sur une scène dans les coulisses d’un théâtre puis se clôt sur le cadre obsessionnel de la chambre d’hôtel de Barton Fink où une pin-up observe la mer. C’est donc un film sur la mimesis, la représentation avec ses deux dimensions, juive et grecque, analysées par Erich Auerbach lors de son exil forcé dans la Turquie kémaliste.

L’action peut se résumer ainsi, un écrivain rédige un scénario dont le héros est un catcheur. Le héros du film des frères Coen est un intellectuel, un écrivain qui voudrait trouver et prouver son utilité sociale en décrivant la vie du common man, de l’homme de la rue. Drame des poissonniers, errance d’un catcheur, c’est tout un, on abandonne la noblesse du statut et les appels des prophètes pour découvrir la profondeur métaphysique de l’homme contemporain : celui de 1941.

Parallèlement les frères Coen n’abandonnent rien de la poétique classique. Chaque personnage, à l’exception de Charlie Meadows et des employés de l’hôtel, est calibré : il y a l’écrivain célèbre qui boit (Charlie Mayhew), la secrétaire amoureuse (Audrey), le metteur en scène (Ben Geisler), le producteur sorti du ghetto de Minsk (Lipnick) accompagné de son looser (Lou), l’impresario, le scénariste débutant qui ne change jamais de costume (Barton Fink), les deux détectives italo-allemand de la LAPD.

Les lieux sont balisés (le bureau du producteur, sa villa avec piscine, le bureau du metteur en scène, le box du grand écrivain, la salle de bals, l’hôtel miteux où loge Barton). Bien entendu, lorsque Barton est à Hollywood, le soleil brille, quand il est enfermé dans sa chambre, la nuit et la pénombre dominent. La couleur locale est rendue à la fois par la date, décembre 1941, les costumes, l’apparition de gars de la Navy, la mention des japs, la musique façon In the mood, l’insistance sur le nom juif.

Enfin chaque action se retourne en sens contraire : la scène d’amour avec Audrey se termine par un meurtre (premier retournement) et la fin du scénario est accueillie par un « c’est de la merde » de la par du producteur si bien que Barton est renvoyé au néant de sa condition sur une plage, c’est-à-dire à l’impossibilité pour un artiste de jouir d’un statut assuré.

Mais les frères Coen introduisent une double série d’anomalies, au sein même de cette poétique de la reconnaissance, de la nécessité et de la vraisemblance.

D’une part, il est tout à fait impossible de réunir les éléments d’une catharsis à partir du personnage de Barton qui est parfaitement imbuvable. En effet, Fink n’est pas un artiste maudit, c’est un homme qui est incapable de comprendre le monde qui est le sien, ni même de s’y mouvoir. Ses réparties sont toujours inadaptées, ses manières, celles d’un écolier, ses discours creux. Surtout, il est incapable d’écouter quoi que ce soit et ne cesse de s’épancher, de se plaindre, de gémir, de condamner avant de découvrir que la course à celui qui souffre le plus, ne conduit à rien, sinon à la bouteille et aux vomissements de Mayhew ou à l’étrange commisération de Charlie, l’homme qui libère les autres de leurs souffrances en les décapitant.

C’est en lisant le livre de Daniel puis la Genèse que Barton tire du néant, son propre récit, cette fable dans laquelle il rit sans se soucier du spectacle qu’il offre ou de la condition de grand écrivain utile au peuple qu’il prétend incarner. Les frères Coen multiplient les gros plans de son visage, les plongées sur Barton couché, le détour de son regard par le cadre où la pin-up regarde la mer, la manière dont il épie ses voisins et cette vie qui le dérange dès qu’elle s’introduit dans son espace lugubre et silencieux. Ils composent le tableau d’une solitude qui contraste avec les crises d’hystérie, les larmes et la passivité d’un homme qui parcourt la scène sociale comme s’il était encore un enfant auquel on tient la main.

D’autre part, les frères Coen rompent avec la vraisemblance et la nécessité. Toute leur bande-son ne cesse de jeter une certaine étrangeté sur cet hôtel filmé comme s’il témoignait d’un outre-monde avec ses grooms cacochyme (Pete) ou sortant de la cave (Chet), son filtre de poussière et son obscurité grisâtre. L’ambiance y est moins celle de la Californie que de la Louisiane, une serre tropicale où les moustiques annoncent l’apocalypse à venir. Charlie et Barton forment une sorte de couple par dépit, ils écoutent vivre les autres et se découvrent une amitié d’asociaux chroniques.

Outre la scène du catch où Charlie jette des œillades à Barton, « allez viens » tandis que ce dernier colle sa joue sur le ventre du représentant fictif en assurances, la question du détective, « vous êtes des pervers sexuels ? » reçoit cette réponse indignée de Fink « c’est un mec, nous avons catché », tout le film est traversé par ces couples baroques qui font dire à Mayhew, le vieil écrivain stérile : « j’offre l’amour on me le rend en pitié, il n’y a pas plus vile monnaie sur terre ».

De ce point de vue la scène où l’hôtel Earle brûle n’est symbolique de rien, elle peint juste la catastrophe fumante qu’est toute création. Au final, Barton est sur la plage avec le paquet que lui a donné Charlie et le cadre vivant reproduisant celui de la chambre d’hôtel. Il peut bien dire à la jeune fille qui s’assied « vous êtes belle » puisque c’est lui qui a allumé la mèche où nagent les requins et les fous.

Au départ, nous avions donc un écrivain qui ne cessait de protester de son innocence et de celle des hommes à qui on inflige des souffrances et des avanies, à qui on refuse une noblesse qui lui appartient de droit. A la fin, tenant bien, sous le coude, le paquet où repose la tête d’Audrey découpée avec soin par Charlie, nous avons un écrivain qui a appris à ne plus être véridique, ni à répondre aux questions sur les raisons de ses actes et de sa « vocation » parce qu’il sait que c’est parfaitement inutile. Quand la jeune femme lui demande ce qu’il y a dans le paquet, son « je l’ignore » veut dire, le secret qui est le nôtre et tisse les relations humaines est la culpabilité donc la noirceur et la bouffonnerie mais aussi la beauté saugrenue, les rencontres hasardeuses et les chocs imprévus, tous les ingrédients de la série noire.


Responses

  1. Ben alors il manque le dernier. Allez au travail ! 🙂 Je l’ai trouvé intéressant mais légèrement décevant. La bande annonce laissait entendre que le film serait plus rythmé ce qui est son plus gros défaut. Le film aurait pu être plus ramassé et durer moins longtemps, surtout dans la 2ème partie.

    Malgré ça, les frères Coen sont toujours bon pour ce qui est de la comédie. cf la scène des 4 religieux.

    • Je n’ai pas vu le dernier Daredevil, j’attends un peu mais ce problème de rythme se trouvait aussi (et toujours dans la 2ème partie) dans Burn after reading, on ne peut pas toucher au but à chaque coup à moins de s’appeler Kubrick

  2. Très nourissant pour moi, memento, d’autant que je viens de recevoir comme cadeau un coffret des frères coen.
    Merci, ça fait deux cadeaux

    • Merci Hippocrate et je n’ai pas chroniqué O’Brother sorte d’Ulysse chez les ploucs du Deep South ou la rédemption de Ted Cruz


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :