Publié par : Memento Mouloud | mars 14, 2016

Farid Melouk, vétéran du djihad

Dans la matinée du 11 avril 2010, quatre hommes se rendent à pied sur le terrain de foot communal de Murat, dans le Cantal. Les deux premiers, les enquêteurs de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) qui suivent la scène au loin et au téléobjectif, les connaissent. Ils les ont immortalisés la veille en train de faire des courses à la supérette du coin. Leur rencontre est la raison même de la filature policière : Djamel Beghal, vétéran du djihad mondial et mentor de Coulibaly, jouissant d’une réputation de fin théologien auréolée par un séjour en Afghanistan avant les attentats du 11-Septembre, reçoit un ancien codétenu, Chérif Kouachi, jeune membre de la filière dite des Buttes-Chaumont.

Le premier inconnu qui les accompagne, porteur d’une barbe drue, d’un treillis et d’un sweat à capuche par-dessus un kamis, la tunique traditionnelle afghane, sera désigné dans le procès-verbal de surveillance sous l’appellation « XH1 ». Le second, revêtu d’un bonnet, d’un manteau trois-quarts et dont la barbe commence déjà à virer au gris, héritera de « XH2 ». Deux semaines plus tard, les policiers finissent par identifier « XH1 » et « XH2 ». Ils placeront ce dernier sur écoute et en garde à vue. Puis ils le relâcheront.

XH2 s’appelle Farid Melouk dit le chinois. Il est né le 14 mai 1965 sur le sol français. Des services de renseignement français comme étrangers suspectent ce Français d’origine algérienne de 50 ans d’être, au sein de l’État islamique, un des logisticiens chargés des préparatifs des prochains attentats en France et en Belgique. Un rôle dévolu jusque-là à Abdelhamid Abaaoud. Au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, les services ignorent que Farid Melouk a quitté son dernier domicile connu de Vénissieux. En tout cas, la fiche de renseignement émise au titre de la traque des frères Kouachi ne le mentionne pas. Un mois plus tard, les services ont, semble-t-il, rattrapé leur retard et appris que le vétéran a rejoint la Syrie. Une fois installé, Melouk fait venir sa femme et ses trois filles. En compagnie de Slimane Khalfaoui, Farid Melouk monte un camp d’entraînement et désormais un groupe armé. Encore un qui n’échappe pas aux radars puisqu’il y était pris depuis 1992.

Natif de Lyon, le chinois fait partie en 1995 du réseau de Chasse-sur-Rhône qui assure la base logistique aux membres des Groupes islamiques armés (GIA) qui frappent alors la France au cours d’une vague d’attentats à la bonbonne de gaz piégée, faisant huit morts et plus de cent-soixante-dix blessés. Melouk fabrique des faux papiers, récolte de l’argent ou trouve des caches pour Ali Touchent, considéré comme l’un des organisateurs de l’attentat du 25 juillet 1995 à la station RER de Saint-Michel, ainsi que pour Khaled Kelkal, abattu par les gendarmes français, le 27 septembre. En cavale il s’envole pour l’Afghanistan et avait visiblement prévu son départ puisque sept photos de lui avec ou sans barbe traînaient au domicile d’un co-inculpé. Pas moins d’une quarantaine de personnes seront renvoyées devant un tribunal, en 1997, pour leurs liens présumés avec ce groupe. Farid est encore absent, il a d’autres bombes à poser. En 2004, son avocat rejettera le jugement, sans succès.

Farid Melouk se trouve alors au contact de piliers de l’organisation d’Oussama Ben Laden, comme le recruteur Amor Ben Mohamed Sutti, alias Abou Nadir, ou encore Rachid Boukhalfa, alias Abou Doha, chargé du soutien logistique pour les conflits armés. De retour en France, mais vivant désormais dans la clandestinité, il tient, selon le jugement du tribunal correctionnel de Paris rendu, en son absence, le 19 février 1998,« un rôle de recruteur de jeunes, les initiant à l’intégrisme religieux et les poussant à partir s’entraîner en Afghanistan ». Il est alors en contact avec le groupe Al-Takfir Oual Hijra et connaît parfaitement Zacarias Moussaoui, le pilote manquant du 11 septembre.

Melouk se rend en Croatie pendant la guerre de l’ex-Yougoslavie « en tant qu’humanitaire auprès d’une association d’une mosquée de Vénissieux », assurera-t-il à la SDAT. Faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, il est interpellé le 5 mars 1998 par la police belge. Melouk s’était retranché avec des complices dans une maison du quartier populaire bruxellois d’Ixelles. Parmi eux, l’autre leader du réseau, Mohamed Chaould Baadache, alias Abou Qassim, en relation avec un des plus proches lieutenants d’Oussama Ben Laden.

Après quelques échanges de coups de feu, les forces de l’ordre le mettent hors d’état de nuire. Le chinois a visiblement oublié d’actionner sa ceinture d’explosifs. Allah attend toujours son martyre sur la place des houris. Un de ses complices se terrait, lui, à Verviers, là où dix-sept ans plus tard, Abaaoud cachera un commando venu de Syrie qui s’apprêtait à passer à l’acte. Considéré dorénavant comme un « membre actif de l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat » (GSPC), Farid Melouk écope de neuf ans d’emprisonnement par la cour d’appel de Bruxelles, pour « tentative de meurtre, détention d’armes et d’explosifs, usage de faux documents administratifs, rébellion avec arme et association de malfaiteurs ». Il est extradé en 2004 afin de purger sa peine française.

Libéré en juillet 2009, il fréquente d’autres vétérans du djihad, un ancien des filières tchétchènes et le beau-frère par alliance d’Amedy Coulibaly, membre du groupe Ansar Al-Fath suspecté de préparer des attentats visant le siège du contre-espionnage français et l’aéroport d’Orly. Surtout, il voit Ahmed Laidouni, un ancien des filières afghanes, le « XH1 » qui reste en bordure du terrain de foot dans le Cantal. Au cours de ce week-end, Farid Melouk se marie religieusement en l’absence de sa fiancée de vingt et un ans sa cadette dans la mesure où la présence de cette dernière « n’est pas exigée par la religion ». Djamel Beghal fait office d’imam. Plus tard, Farid Melouk exercera la fonction de tuteur pour le mariage de la nièce de Beghal. Parfois, il lui envoie des mandats en prison. La jeune femme épouse Slimane Khalfaoui, un membre du groupe de Francfort qui projetait un attentat contre le marché de Noël à Strasbourg, lui-même étant le beau-frère d’Ahmed Laidouni.

Lors de la naissance du premier enfant du couple Melouk, les parents reçoivent des textos faisant référence aux mécréants. « Bienvenu dans le monde des kouffars, tu ne vas pas être déçue », prophétise un SMS reçu le 3 juin 2010. Ce à quoi Farid répond, dans une syntaxe approximative, à son interlocuteur : « Le pere te dit [ma fille] et dans un monde de muslim celui son pere et sa mere. C le bled unikemen kè koufar ». Sa propre épouse se rend en niqab au commissariat de Bron pour signer tous les vendredis le registre du contrôle judiciaire auquel elle est astreinte.

La jeune femme est suspectée d’association de malfaiteurs dans une affaire où apparaît le Tunisien Moez Garsallaoui, un haut cadre d’Al-Qaïda chargé de superviser des attentats en Europe, qui recevra notamment Mohamed Merah avant d’être tué par un drone américain en octobre 2012. Garsallaoui est le nouvel époux de Malika El-Aroud, une ressortissante belge surnommée « la veuve noire », ayant été mariée à l’un des kamikazes qui a tué le shah Massoud, en préambule au 11-Septembre. El-Aroud et Garsallaoui se seraient installés un temps en Belgique, là où Melouk a tant de contacts.

Mediapart / Le Monde / Le soir / Marianne/BAM


Responses

  1. « Farid Melouk se marie religieusement en l’absence de sa fiancée de vingt et un ans sa cadette dans la mesure où la présence de cette dernière « n’est pas exigée par la religion ».

    Enorme.

    • Vous avez de l’oreille Ag, les paroles sont de lui, à l’adresse des policiers qui l’interrogeaient


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