Publié par : Memento Mouloud | mars 27, 2016

Heidegger antisémite spirituel

La conversion d’Heidegger à l’antisémitisme semble s’être faite assez tard, avec la rencontre de sa future femme, Elfride Petri, fille d’officier prussien, protestante et antisémite ; ainsi, il lui écrivit dans une lettre du 18 octobre 1916 : “L’enjuivement de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race [Rasse] allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital !”. Puis vient la spiritualisation ou la décantation philosophique de son antisémitisme à gros sabots.

En écho dissonant à sa lettre de 1916, il s’inquiète en 1929 de “l’enjuivement croissant au sens large et au sens strict” de la “vie spirituelle allemande”. Il soutient alors qu’« avec leur talent calculateur prononcé », « les juifs vivent selon le principe de la race ». De plus, le « judaïsme mondial » exprime « le déracinement de tout étant hors de l’être ». Il a donc changé le point d’incidence du crime juif : ce n’est plus la race allemande qui est menacée mais la race juive qui menace toutes les autres d’un crime sans commune mesure : l’effacement définitif de l’Etre.

Le délire peut donc continuer et Heidegger-Jésus tracer la voie dans la forêt obscure. C’est le temps du combat contre ce qu’il nomme, dans un cours de 1929, la « dégénérescence de la vision du monde », à laquelle il oppose celle « entendue comme maintien ». De ce maintien dans l’être, de cette Haltung (« attitude ») aux accents héroïques, les juifs, parce qu’ils sont dépourvus de monde, sont d’emblée exclus. La radicalité de l’attaque se voit au fait que, de l’animal, Heidegger ne dit pas qu’il est sans monde, mais seulement « pauvre en monde ». Le juif lui est acosmique. Luftmensch.

Du haut de sa chaire, Heidegger, après le 30 janvier 1933,  accompagne le mouvement nazi d’épuration des lettres par le feu et la torture en pointant la difficulté de débusquer “l’ennemi” intérieur : car alors, “il est souvent bien plus difficile et laborieux de repérer l’ennemi en tant que tel, de le conduire à se démasquer, de ne pas se faire d’illusions sur son compte, de se tenir prêt à l’attaque, de cultiver et d’accroître la disponibilité constante et de lancer l’attaque à long terme avec pour but l’anéantissement complet.” Le discours est martial, Heiddy tente alors de déborder la SS sur sa droite tandis que les SA improvisent les premiers camps de concentration en attendant la seconde révolution qui ne viendra jamais.

Néanmoins le discours d’Heidegger se poursuit et si les nazis voient les juifs comme un problème à régler selon un mode policier et technique, Heidegger poursuit son questionnement antisémite spiritualisé. La question concernant le rôle du judaïsme mondial [Weltjudentum] n’est pas raciale [rassisch], c’est plutôt la question métaphysique [die metaphysische Frage] sur laquelle cette espèce d’humanité, étant simplement libérée de tout lien, peut faire du déracinement de tout étant hors de l’être sa propre « tâche » dans l’histoire mondiale. « L’accroissement temporaire du pouvoir du judaïsme a son fondement dans le fait que la métaphysique de l’Occident, particulièrement dans son déploiement moderne, offrit le point d’attaque pour l’auto-élargissement d’une rationalité et d’une faculté de calcul sinon vides, laquelle se procura par une telle voie un abri dans « l’esprit », sans pouvoir à chaque fois en appréhender de soi le ressort décisionnel occulte. Plus les décisions et interrogations futures deviennent originelles et primitives, davantage inaccessibles elles deviennent pour cette « race ». ».

Le judaïsme a perverti l’Occident, le gars de Fribourg n’est plus très loin d’Evola, fieffé philosophe réactionnaire bien qu’antisémite selon les SS.

Evoquant Nietzsche, le moustachu en tyrolienne écrit « La « juiverie mondiale » doit lui être apparue comme un peuple ou un groupe d’un peuple qui, dans la concentration sur soi la plus intense, ne poursuivait d’autre but que la désagrégation de tous les autres peuples : une « race » qui oeuvrait consciemment à la « déracialisation des peuples » Les Juifs seraient finalement, avec les Américains, les représentants les plus dangereux du commerce mondial, de la « machination » (au sens de « machinisation », de mobilisation technique totale de l’étant), des apatrides sans concept avec un sol, une origine.

La question se poursuit en 1946,: “La méconnaissance de ce destin […] ne serait-elle pas, pensée du point de vue du destin, une “faute” et une “faute collective” encore plus essentielles, dont la grandeur ne saurait aucunement – être mesurée en son essence à l’horreur des “chambres à gaz” – ; une faute – plus inquiétante que tous les “crimes” “répréhensibles” publiquement – que certainement nul à l’avenir n’aurait le droit d’excuser ? Imagine-t-“on” que dès à présent le peuple allemand et son pays sont un unique camp de concentration [Kz] – un camp tel que le “monde” n’en a encore jamais “vu” et que “le monde” ne veut pas non plus voir – ce non-vouloir-là est encore plus volontaire que notre absence de volonté face à l’ensauvagement [Verwilderung] du national-socialisme.”

Un tel décollage hors de tout référent historique force le respect. La philosophie d’Heidegger s’édifie sur du vide : la grandeur d’une mission que les nazis auraient loupée, la plainte du petit-bourgeois momentanément ruiné qui se calmera au jour du miracle allemand, la conversion du messie en paysan-sépia retiré dans la clairière.

« la Seconde guerre mondiale et les camps d’extermination relèvent de l’« accomplissement de la métaphysique » parce que c’est « l’histoire de l’Etre qui jette les dés ». Aussi Heidegger écrit, y compris après Auschwitz, que les Juifs, agents de la technique haïe, sont les fauteurs de la « désertification » du monde provoqué par la modernité, que leur extermination industrielle n’a été qu’une « auto-extermination » dont les Allemands ne portent pas la culpabilité puisque les Juifs ont dévié l’Histoire d’un Etre qui n’existe pas et qui double l’Histoire apparente, celle des caves qui se font tuer pour que jouent les fifres des bergers.

Le Monde / Les Inrockuptibles / L’Humanité/ Crif / Actu Philosophia / BAM


Responses

  1. Le silence de Heidegger : http://www.the-savoisien.com/blog/index.php?post/Roger-Dommergue-Auschwitz-Le-silence-de-Heidegger


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :