Publié par : Memento Mouloud | mai 16, 2016

Un mois de maintien du désordre établi : France (avril-mai 2016)

La CGT-police livre, dans un document fondé sur le vécu de «collègues de terrain», une version inédite des heurts très médiatisés qui se sont produits lors de la manifestation parisienne du 9 avril. Au fil de ces quatre pages, le syndicat dénonce un commandement «qui a laissé partir la manif de République malgré la présence de groupuscules violents anarchistes cagoulés», rappelant que des policiers avaient été blessés. À l’occasion de cette manifestation, le Mili (Mouvement Inter Luttes Indépendant) avait en effet publié un appel à «la jeunesse», l’invitant à prendre la tête du cortège et à ne pas se placer «en position défensive». L’organisation, qui a participé au «black block» du 9 avril, dénonçait notamment la répression policière.

Le communiqué de la CGT-Police s’interroge sur les moyens mis à la disposition des agents. «Où sont les moyens de la DOSTL? Tels que des barres ponts et les lanceurs d’eau, qui auraient pu éviter aux malheureux collègues des compagnies d’intervention de se faire bombarder pendant plus d’une heure», écrit le syndicat. Les policiers n’ont pu intervenir pour protéger les manifestants pacifiques, les commerçants, les collègues, des biens, un commissariat. Par contre, pour protéger le domicile du premier ministre, là, tout a été fait.

Le syndicat estime que l’absence de consignes cohérentes vise à décrédibiliser les manifestations contre la loi El Khomri et le mouvement «Nuit debout», et facilite «les cas de violences policières». Selon eux, «la tactique semble claire « diviser pour mieux régner » et éviter le débat de fond sur les choix de société, en mettant en avant des « faits divers »».

22 avril 2016

La tension débute lors de la diffusion d’une vidéo dans laquelle un policier assenait, en marge d’une manifestation contre le projet de loi sur le travail le 24 mars, un coup de poing à un lycéen de l’établissement parisien Henri-Bergson. L’auteur, un gardien de la paix de 26 ans. Félix, un lycéen parisien qui assure n’avoir eu « aucune hostilité vis-à-vis des forces de l’ordre » raconte s’« être fait matraquer dans le dos », par les CRS. La ville de Rennes a également été le théâtre de nombreux incidents. Ainsi, les manifestations du 31 mars et du 9 avril ont donné lieu, selon les syndicats, à des réactions totalement disproportionnées des forces de l’ordre. « Près de 1 000 grenades lacrymogènes ont été lancées à l’encontre des manifestants et même des passants, dans le but d’interdire l’accès du centre-ville aux manifestants. Les gardes mobiles ont fait un usage immodéré et dangereux de tirs de Flash-ball. Des grenades assourdissantes ont été utilisées également », dénonce la CGT d’Ille-et-Vilaine. Un constat partagé par Sud-Santé Rennes.

À la suite d’une manifestation le 9 avril, un couple de manifestants s’est vu prescrire l’un 90 jours d’incapacité totale de travail (ITT), l’autre 21 jours. « On rejoignait le cortège des manifestants vers la place de Bretagne, à Rennes, samedi vers 14 h, quand des CRS nous sont tombés dessus au niveau des Arcades de République. Il n’y avait personne autour. Les CRS étaient quatre ou cinq, ils nous ont séparés puis frappés en nous insultant ».

Le 14 avril, le départ d’un cortège parisien avait été fixé à place Stalingrad, dans le XIXearrondissement. Les lycéens se sont donné rendez-vous un peu plus tôt dans la matinée. Le groupe de 150 jeunes a été encerclé afin qu’il ne s’engage pas sur l’avenue Jean-Jaurès pour rejoindre le reste du cortège et ainsi permettre à la manifestation de débuter. Dans l’intervalle, les échanges ont été violents. Des manifestants hurlaient« Libérez nos camarades ». Au moindre mouvement, les CRS ont chargé, matraqué et gazé les jeunes gens bloqués. Des projectiles, bouteilles, pavés ou même des chaises prises sur les terrasses de café attenantes, ont été lancés sur les forces de l’ordre par les manifestants. Un peu avant d’arriver sur la place de la République, le cortège du reste des manifestants stationne. Arrivés sur la place, sans même comprendre pourquoi, les manifestants sont dispersés à coup de grenades lacrymogènes et de grenades de désencerclement. La foule suffoque, la place se couvre d’un nuage gris, la majorité parvient à se replier sur les rues adjacentes.

À l’issue de la manifestation du 31 mars, la préfecture de police de Paris a diffusé, avec son sigle, à différents médias une vidéo montrant la violence des casseurs acculant des policiers et cherchant à venir au contact.

Le syndicat Solidaires s’interroge sur « les consignes données aux forces de l’ordre », en soulignant que « plusieurs interventions de policiers en civil ont eu lieu en utilisant des autocollants syndicaux et sans brassard police »« L’intersyndicale parisienne, relève Solidaires, a d’ailleurs écrit à la préfecture de police de Paris en date du 11 avril pour solliciter une audience et revenir sur les problèmes récurrents des encadrements de manifestations par les forces de l’ordre. Ce courrier CGT-FO-FSU-Solidaires-UNEF est assez rare pour y noter un vrai climat de répression. » Jean Vigne, secrétaire général de Sud-Santé, ironise sur les policiers « déguisés » en syndicalistes. « On les reconnaît : ils portent tous le même sac à dos Quechua gris ! ».

Dans un tract diffusé en fin de semaine dernière, la CGT-Police s’étonnait elle-même des méthodes de maintien de l’ordre employées à l’occasion de la manifestation parisienne du 9 avril : « Toutes les forces employées ont été averties sur les ondes qu’en tête de cortège un point de rassemblement d’activistes violents était localisé boulevard du Temple avec une camionnette munie d’un drapeau “pirate”. Les autorités ont laissé partir la manif de République malgré la présence de groupuscules violents anarchistes cagoulés […] Les policiers n’ont pas été autorisés (et on ne leur a pas donné les moyens) à intervenir pour protéger les manifestants pacifiques, les commerçants, les collègues, des biens, un commissariat. » Le syndicat en tire comme conclusion que les autorités, « en choisissant de rétablir l’ordre par la force, plutôt que d’écarter au plus vite les éléments perturbateurs », emploient une « tactique » qui favorise les dérapages y compris policiers.

Alexandre Langlois, le secrétaire général CGT Police, explique. « Tout est mis en place pour que ça se passe mal. Par exemple, on a déplacé une compagnie de CRS qui pouvait très facilement empêcher un groupe de casseurs identifiés qui se rendait le soir à la Nuit debout. Pour la première fois, les autorités nous ont dit ce soir-là : “Laissez-les passer !” En revanche, les moyens ont été mis pour assurer la protection du domicile du premier ministre… »

Une dizaine de manifestants passent pour leur part en jugement au tribunal correctionnel pour avoir, le 31 mars, « participé à un attroupement armé » et « jeté des projectiles sur les forces de l’ordre », dont un syndicaliste de 60 ans qui affirme, vidéo à l’appui, être tombé dans sa fuite, un drapeau de Sud-Santé à la main, et avoir alors reçu à terre plusieurs coups de la part de policiers en train de charger dans la rue. Un jeune de 25 ans a été condamné le 13 avril à un an de prison, dont six mois ferme, pour avoir blessé grièvement à l’œil un gendarme en lui lançant un pétard au visage.

28 avril

Une masse de policiers et de CRS encadre la marche tandis que les manifestants scandent : “A Paris la police c’est des pourris”. Les regards fusent entre les forces de l’ordre et les personnes présentes ce 28 avril. Beaucoup de marcheurs sont couverts de lunettes de protection et de masques. Un groupe d’anarchistes se forme à l’avant du cortège et des insultes sont lancées à destination des policiers.

1er mai 2016

Manuel Valls a appelé à ne pas « dévoyer ». « Les attaques, les violences que les forces de l’ordre ont subies, les mises en cause du travail des forces de l’ordre ne sont pas admissibles, a dit le Premier ministre. Nous répondrons avec la plus grande détermination face aux casseurs que je ne confonds évidemment pas avec les manifestants. Chacun doit prendre ses responsabilités quand on organise une manifestation. »

La réforme en vue d’un approfondissement de l’asservissement commun vise à affaiblir d’un même pas la force obligatoire de la loi et celle des contrats individuels. Cela au profit d’une norme collective d’entreprise, permettant la mobilisation maximale des salariés au service des objectifs définis par l’employeur. On passe ainsi d’un ordre régi par des lois (étatiques ou contractuelles) fixant à l’avance les obligations de chacun, à un ordre régi par des liens, dans lequel ces obligations peuvent fluctuer en fonction des objectifs de l’entreprise, tels que définis par l’employeur. Ce glissement est tout à fait typique de la résurgence des liens d’allégeance, telle qu’elle se manifeste non seulement dans le rapport salarial, mais aussi dans les rapports entre entreprises donneuses d’ordre et sous-traitantes ou encore entre les institutions financières internationales et les États les plus faibles. Dans tous les cas, on attend de la partie dominée qu’elle réagisse en temps réel aux signaux qu’elle reçoit, pour atteindre les objectifs fixés par la partie dominante.

Cortège coupé en deux, barrage empêchant quiconque de passer, usage intense et répété de gaz lacrymogènes. En face, plusieurs manifestants ont lancé des projectiles, levé les mains pour pouvoir passer, ou chanté « Tout le monde déteste la police ! ». Une jeune femme, venue en famille avec ses enfants et ses amis à la manifestation, n’en revient pas : « Nous étions près du cortège de la JOC et au milieu de la CGT. Le cortège s’est arrêté. On voyait pas très loin de nous des CRS au milieu des manifestants, sans bien les distinguer. Les gens ont commencé à dire de reculer avec les enfants, car la police commençait à gazer. On a donc reculé. Mais même en reculant on a vu le grand nuage de gaz, et on le sentait fortement, j’ai encore l’odeur dans le nez. Les gens venaient tous vers nous, avec les foulards relevés sur le visage pour se protéger… »

 « Les CRS étaient par groupes de 5 ou 6, au milieu des manifestants. On n’a pas compris. Les gens ont commencé à leur dire de dégager, et ils ont fini par partir. Sur le trajet, il y avait régulièrement des rangées de flics sur les côtés qui nous encadraient. J’ai pas vu de pavés, mais des pétards et des trucs pyrotechniques. C’était assez brouillon. À Reuilly, le cortège s’est arrêté. Une info a circulé comme quoi un mec avait été pris par les CRS et le mouvement a commencé. Les flics ont gazé de partout. Les gens se sont mis à courir mais le cortège ne s’est pourtant pas trop disloqué. Alors les CRS ont bloqué la rue en rangée, devant et derrière, on était coincé. Avant même les syndicats, le cortège était de fait coupé en deux. Les gens disaient d’avancer, c’était le bordel. Il y a eu encore des pétards et des lacrymos mais globalement c’était calme, disons, comparé à d’habitude… Mais les CRS ont continué à compresser, c’était ultra compact, pendant une demi-heure, trois quarts d’heure, on ne pouvait plus bouger ni devant ni derrière. Il était plus de 17 heures. Il y a encore eu une charge et des lacrymos. Les membres de la “medic team” ont indiqué aux gens qui ne se sentaient pas bien une entrée d’immeuble et une cour où ils donnaient des soins. On s’y est réfugié. La “medic team” déconseillait de retourner dans la manif. Donc on est sorti de l’autre côté de la cour. »

Des manifestants ont été blessés, dont au moins une journaliste espagnole ayant reçu des éclats d’une grenade lacrymogène au visage. À 18 heures, l’essentiel de la manifestation s’est dispersé dans une ambiance bon enfant place de la Nation, encerclée par les CRS et de nombreux policiers de la BAC, casqués et matraques en main.

3 mai

L’argent est comme le fumier, bénéfique si l’on veille à le répandre mais nuisible si on le laisse s’entasser. L’explosion des inégalités et le déclin de la part du travail dans la distribution des revenus favorisent la spéculation au détriment de l’investissement productif et de la consommation. À s’en tenir au seul versant juridique des choses, l’impact du droit du travail sur l’emploi est certainement moindre que ceux du droit monétaire et financier, du droit des sociétés, du droit fiscal ou du droit comptable.

Entre la coupole des Invalides et les bords de Seine mardi 3 mai, trois rassemblements. Dès midi, l’une des pelouses impeccables de ce Paris-centre est occupée par les calicots blancs de la CFE-CGC. « C’est la première fois que nous nous rassemblons ainsi depuis la réforme des retraites en 2013, rappelle Carole Couvert, sa présidente. Ce n’est pas du tout notre tradition. » Contrairement à l’intersyndicale composée de la CGT, FO, Solidaires et la FSU, dans la rue depuis deux mois, la CFE-CGC ne demande pas le retrait de la loi El Khomri, dont l’examen commence l’après-midi à l’Assemblée, mais des amendements encore plus soutenus que ceux obtenus par la commission des affaires sociales.

Alors même que les responsables syndicaux affinent leur stratégie, le meeting est émaillé par des détonations. Une partie des troupes CGT et Solidaires ont rejoint de jeunes manifestants : étudiants, lycéens, membres de la coalition #Onbloquetout et Nuit debout. Certains ont fait le chemin depuis Montparnasse, et poussent maintenant devant l’entrée de la rue de l’Université, menant à l’Assemblée nationale. Les gendarmes casqués font barrage et emmènent une dizaine de personnes pour interpellation. La plupart sont relâchés, mais trois d’entre eux restent aux mains des forces de l’ordre. Le cortège hétéroclite vire en manifestation sauvage vers le croisement de la rue Saint-Dominique, où il est à nouveau bloqué. « Relâchez nos camarades », crient les manifestants, alors que des membres des “street medic” rabattent leur casque en prévision de la castagne.« Au début de la mobilisation, les camarades n’étaient pas ravis de voir ces jeunes avec la cagoule sur la tête, le visage masqué, note Gérald Le Corre, inspecteur du travail venu de Normandie, derrière une banderole CGT. Mais maintenant, on accompagne parce qu’on ne veut pas les laisser seuls face aux flics, et laisser croire qu’il y aurait deux mouvements. » Finalement, le mouvement s’étiolera de lui-même, sans plus d’échauffourées.

4 mai 2016

Sur les 11 interpellations du 1er mai, 4 ont été classées sans suite. Trois des interpellés étaient jugés tardivement mardi 3 mai en comparution immédiate, devant les chambres 23-1 et 23-2 du tribunal correctionnel de Paris. Un père de famille aux explications douteuses arrêté avec des blocs de bitume dans les poches. Un trentenaire qui avait eu la mauvaise idée de chausser des baskets rouges et dont l’arrestation relève de la fantaisie policière. Et un jeune homme de 18 ans, handicapé mental, comprenant à peine les questions du tribunal.

5 mai 2016

Gabriel Dumas-Delage, 24 ans, réalisateur et surveillant dans un collège.

J’étais sur la place de la République depuis environ minuit, je filmais et commentais pour mon compte Periscope, lorsque, vers 1 h-1 h 30, ça a commencé à chauffer. Les policiers n’arrêtaient de balancer des grenades lacrymogènes mais également des grenades de désencerclement, et ce en tirs tendus. Une fille, juste derrière moi, reçoit un projectile à la tête, à 2-3 centimètres de l’œil. Elle tombe par terre et hurle. Sur son visage, elle a une brûlure sur la joue et un gros bleu. Personne ne s’était préparé à être attaqué de la sorte. Au bout d’un moment, nous sommes tous repoussés autour de la place. Plus personne n’est sur la dalle. Et c’est à ce moment-là que les CRS décident de charger. Sur un groupe d’environ 90 manifestants, ils en isolent un tiers. Et là, ils les défoncent à coups de matraque.

Lucie Hautelin, 25 ans, comédienne.

 Je tombe et je hurle en me tenant la mâchoire. Sur le coup je pensais avoir été touchée par un tir de Flash-Ball, mais il s’avère que c’était un éclat de grenade. Deux personnes viennent me chercher et me portent jusqu’au cordon de policiers, qui ont fini par me laisser passer lorsqu’ils ont vu ma blessure.

Sarah, la trentaine, vient de terminer sa thèse en littérature

J’ai tout de suite senti que l’atmosphère était très différente de celle des précédentes semaines : les policiers étaient très tendus, impossible d’entamer le dialogue comme on pouvait le faire avant. On les aurait dit peu sûrs d’eux, demandant par talkie des renforts sans raison. La charge a été donnée et ils ont foncé, écrasant tout le monde, frappant sur les gens, même à terre, leur marchant dessus, y compris blessés et infirmiers. Dans les rues adjacentes à République, les CRS chargeaient de nouveau, la panique, des gens à terre se faisaient tabasser, une fille se faisait éclater la main parce qu’elle l’avait levé pour parler, et devant le Bataclan,vers 2 h 30 du matin, un jeune homme est embarqué avec du scotch sur la bouche ! « C’est abject ce que vous faites, vous n’avez pas le droit », un CRS me répond : « On a tous les droits, c’est l’état d’urgence. » « Même celui de vie ou de mort ? » « Oui. »

Camille, 28 ans, doctorant en sociologie, présent en tête de cortège dans le défilé du 1er-Mai.

À partir d’un moment, un groupe d’environ une quarantaine de lycéens ou étudiants mieux équipés pour ce genre de situation se sont interposés en allant au contact avec les CRS. Nous nous sommes retrouvés juste derrière. Il y a eu quelques jets de projectiles, mais ils n’ont même pas été si violents que ça. Ça m’a même surpris. À un moment, j’ai entendu l’un d’eux crier « ça va gazer ! » et tous ces jeunes se sont instantanément dispersés dans le cortège… nous nous sommes retrouvés nez-à-nez avec les polices et nous avons reçu le gaz à bout portant.

 Julia, 56 ans, fonctionnaire dans une université, présente en tête de cortège dans le défilé du 1er-Mai.

ça hurlait, ça criait, beaucoup de gens faisaient des crises d’angoisse. Moi-même, à un moment, j’ai cru que j’allais mourir là. Je suis tombée à genoux devant les CRS mais j’ai eu le réflexe de me relever. Je leur ai dit « je meure », et l’un d’entre eux s’est légèrement reculé. De l’autre côté du cordon, je me suis effondrée par terre. Même si eux aussi ont souffert des gaz et ont reçu des projectiles, les CRS nous ont réellement mis en danger.

Endika, étudiant espagnol de 21 ans

Certains, cagoulés, ont jeté des bouteilles aux CRS, alors nous nous sommes trouvés bloqués entre des grenades lacrymogènes et de la fumée… La police a chargé contre tous, indistinctement.

Fermin Grodira, 23 ans, journaliste espagnol.

J’ai été touché à la tête dimanche 1er mai à la suite d’une explosion, qui a aussi blessé un ami assez gravement à l’œil. Nous étions pourtant bien identifiés comme membres de la presse, et en aucun cas les policiers n’ont pu nous confondre avec des manifestants violents. À l’hôpital, il y avait beaucoup de blessés : un autre journaliste avec cinq points de suture au crâne, une dame, âgée d’environ 70 ans, avait été matraquée à la tête, un jeune homme qui avait perdu deux doigts… Quand j’ai vu le communiqué de la préfecture faisant état de deux blessés, je n’y ai pas cru. L’explosion qui nous a touchés ne peut cependant pas être attribuée avec certitude aux policiers : quand j’examine les images de ce moment, j’ai l’impression qu’elle pourrait être attribuée à une bombe artisanale lancée par des autonomes.

Jérôme, photographe indépendant, 38 ans.

Dimanche après-midi, après quelques altercations entre la police et des manifestants cagoulés, les CRS ont décidé de séparer le cortège et de gérer son avancée, forçant donc les gens à se serrer les uns contre les autres sans aucune sortie possible. Les casseurs étant mêlés aux différents groupes de manifestants séparés, la police a continué de lancer des grenades lacrymogènes au milieu des gens attroupés. Beaucoup ont commencé à paniquer, à ressentir des malaises. Certains ont été poussés sur les CRS et ont, par conséquent, été aspergés de gaz lacrymogène et frappés à coups de matraque, y compris des personnes âgées. J’ai moi-même été dans cette situation. J’ai également reçu deux éclats de grenade dans le dos qui ont laissé quelques traces.

J’assistais à un très bon concert place de la République, et des affrontements avaient lieu entre les casseurs et les forces de police. Après de longs échanges de grenades lacrymogènes (souvent à hauteur d’homme) et de projectiles, la police a cerné la place, enfermant plus d’une centaine de personnes (aucun casseur restant) et nous poussant sans ménagement avec lacrymogènes, coups de matraque et insultes – y compris de simples passants, et même un homme en chaise roulante avec sa fille – afin de nous contenir au fond de la place. Là, nous avons été bloqués plus d’une heure, et après qu’ont pu partir une grosse partie d’entre nous, d’autres se sont vu pousser à l’entrée du métro Bonsergent puis gazer.

Street Médic est un collectif de manifestants qui tente d’apporter les premiers soins lors des manifestations.

Il y a eu ce 1er mai : une centaines de blessures dues aux coups, aux grenades et aux tirs de Flash-Ball, entraînant des brûlures et des plaies superficielles à très graves, aux jambes, au visage, aux yeux, au crâne, aux mains,  aux doigts, au torse, au dos, au ventre, aux bras, aux épaules, aux pieds. Beaucoup de crises d’angoisse, de crises d’asthme, de malaises

6 mai

Désormais, la doctrine en circulation (Angleterre, Suède, Allemagne, Danemark, etc.) s’appuie sur le principe de « dés-escalade ». C’est-à-dire où la police essaie de privilégier des solutions où la force intervient en dernier recours. Elle fait en sorte d’isoler les gens radicaux, les perturbateurs, les fauteurs de trouble, et de les séparer du reste des manifestants pour que leur état d’esprit ne contamine pas la foule. Cela se fait par des mesures extrêmement ciblées d’interpellations en cours de manifestation. Les CRS et les gendarmes travaillent d’ailleurs à des solutions en binôme depuis le milieu des années 90. Vous avez, par exemple, deux CRS en protection et deux gendarmes qui fondent dans la foule pour aller chercher un individu ciblé. Pendant ce temps, et c’est précisément ce qu’il n’est pas fait en France, des policiers sont déployés pour informer et rassurer les manifestants des opérations en cours.

Si vous avez des casseurs qui débarquent pour semer la zone à Nuit debout, ils font en quelques sortes le travail de la police et c’est à l’avantage du gouvernement. Jeudi, il y a un policier CGT qui a fait un témoignage intéressant sur ce sujet dans L’Humanité. C’était précis, clair, net et assez proche de ce que j’ai déjà pu recueillir au moment des manifestations du CPE en mars 2006. Ce policier affirmait que, lors de la manifestation du 9 avril, l’ordre avait été donné de ne pas intervenir alors qu’une bande d’anarchistes fondait sur la place de la République. Ils auraient très bien pu les interpeller en amont et éviter les débordements par la suite.

Un des points particuliers du maintien de l’ordre à la française, c’est que le politique garde la main sur la police. Dans les pays anglo-saxons par exemple, le politique n’a pas de contacts avec la salle de commandement. En France, vous y trouvez le secrétaire général de la préfecture ou un membre du cabinet du ministre de l’Intérieur ou du Premier ministre.

Les casseurs seraient plus nombreux, plus violents et plus déterminés. Je vous rappelle juste que dans les années 70, les autonomes rentraient dans les cortèges de manifestants avec des camionnettes! Et elles étaient remplies à ras-bord de matériel destructif : des battes de Baseball, des cocktails Molotov, des engins de mortiers. La démonstration n’a pas été faite que les groupes radicaux ont employé des matériaux insurmontables. Par ailleurs, regardez les équipements policiers à la fin des années 70! Par rapport au raffinement offensif et défensif des équipements actuels, les policiers de l’époque étaient littéralement tout nus. On ne peut pas budgéter à fonds perdus des équipements de maintien de l’ordre pour les policiers français et expliquer qu’ils ne sont pas capables de maîtriser quelques dizaines de casseurs (ils auraient été 300 le 1er mai selon la préfecture). Ce n’est pas possible. En comparaison, le 30 avril à Stuttgart, la police a réalisé 500 interpellations en marge d’un congrès du parti populiste allemand AfD (contre 18 le 1er-Mai à Paris, ndlr). L’hypothèse que les forces de l’ordre seraient dépassées par des groupuscules gauchistes n’est vraiment pas crédible.

13 mai

« On a compris que l’évacuation commençait quand on a vu la nacelle apparaître », explique un militant. À Rennes, sur le toit de la salle de la cité, ancienne Maison du peuple occupée depuis le 1er mai, une vingtaine de militants ont vu vendredi, vers six heures du matin, médusés, une cage faire son apparition dans l’air, portée par la grue du chantier voisin de la place Sainte-Anne. Dans la nacelle, six policiers du RAID armés de Flash-Ball. Nathalie Appéré, la maire socialiste de Rennes, signataire il y a peu d’une convention autorisant l’occupation provisoire du lieu, et le nouveau préfet Patrick Dallennes ont choisi la confrontation face au mouvement social.

L’expulsion des lieux a été soutenue dès le premier jour par l’ancien préfet de région Patrick Strzoda, propulsé fin avril directeur de cabinet de Bernard Cazeneuve. Le 28 avril, jour où un étudiant de Rennes 2 a été grièvement blessé à l’œil par un tir, l’ancien préfet – déjà directeur de cabinet du ministre – a assuré au Télégramme « qu’aucun Flash-Ball » n’avait été utilisé contre les manifestants, suggérant à la presse qu’un « choc dû à une grenade lacrymogène » ou « un projectile émanant des manifestants » pouvait être responsable des blessures de l’étudiant.

« Très vite, le préfet Strzoda nous a demandé de nous désolidariser des mouvements de jeunesse mais il n’en était pas question, explique le syndicaliste de Sud. Selon lui, il y avait “600 profils louches”, alors qu’il s’agissait de l’AG de Rennes 2… Les neuf inculpés des manifs des 31 mars et 9 avril n’avaient rien de louche : il y avait un infirmier, un serveur, un gars de PSA… Par contre, le procès a montré qu’il n’y avait aucune preuve contre eux. » Patrick Strzoda demande aux syndicats d’isoler les casseurs pour « leur régler leur compte ». En septembre, il avait déjà menacé les syndicats paysans (Confédération paysanne, Coordination rurale et Apli) qui voulaient bloquer l’entrée du Salon des productions animales (SPACE) en leur promettant « la guerre » s’ils n’acceptaient pas ses conditions.

« C’est l’État qui organise l’escalade, juge un syndicaliste de Sud Santé, et ce par l’usage général et immodéré de la force. Sans raison, sur des gens tombés à terre. À l’hôpital de Rennes, on a eu un afflux de personnes blessées au visage. Et il y a une masse de gens qui ne veulent pas déposer plainte contre la police. » « On a franchi un seuil, et très vite, juge Xavier de l’AG interpro, il y a eu une banalisation du Flash-Ball. Dans les manifs, on les entend, pan, pan, pan, ça canarde ! » Les cortèges se sont dotés, comme dans d’autres villes en France, d’équipes “médic”, qui prennent en charge et mettent à l’abri les blessés. « Aujourd’hui, on comptabilise sur Rennes 259 blessés, dont 43 graves par fractures, plaies ouvertes, traumatismes, et un œil perdu, c’est la seule devenue irréversible », détaille Hugo Poidevin, membre des Médic.

Mediapart / JDD / Les Inrocks/ Politis


Responses

  1. Bonjour Memento
    Vous pensez bien que je me permet un peu…
    Je ne vois pas ce que les manifestations ou les mouvements actuels ont en terme d’intensité ou d’exception dans le niveau d’affrontement. Revoir des affrontements avec des corps de métiers physiques avant leurs dissolutions, je pense aux sidérurgistes, je pense aux marins- pécheurs, déjâ a Rennes, n’impressionne particulièrement pas. Des CRS ont finis avec des mains qui servaient juste de décoration ou d’autres se sont fait transpercer de part en part le mollet par des piquets de chantiers…Plus récemment des affrontements en Corse, moins visualisés ont là étés bien virils…
    Sur la gestion de la foule ou du traitement évoqué, c’est conforme à une doctrine d’action établie depuis bien longtemps. Le cortège est composé de groupes hétérogènes qu’il convient de séparer pour un traitement différent. On « tronçonne » donc et on adapte la méthode à chaque section.
    Par contre oui, une certaine surprise peut provenir de l’évolution du matériel et de ses modes d’emplois. On voit beaucoup de pleurniche sur les coups de tonfa à la tête, sur l’usage de tel ou tel grenade dans tel ou tel situation, soit disant interdite en maintien de l’ordre.
    C’est faux. C’est juste faux. Les modalités d’emplois étaient restrictives et contraignantes a un point que leurs emplois étaient virtuellement impossible ou forcément fautif. Suite une réforme de la formation initiale des gardiens de la paix, pour faire simple, du moment que vous avez l’habilitation d’emploi de tel ou tel matériel, il n’y a aucun « geste »s ou « action » interdite. Tant que çà se passe bien ! Vous aviez par le passé des zones de frappes interdites, toujours avec des petites couleurs, on aime bien les couleurs, et bien c’est terminé. L’administration se couvre en reportant la responsabilité d’un problème sur l’agent. Mais plus sur la doctrine. Alors oui en face, ça pique.
    De l’autre coté, les armes improvisées, le niveau de protection artisanale, l’organisation par division des taches se sont également améliorées (tel portables…) mais elles ont toujours existé également.
    Pour avoir personnellement connu le CPE et ses troubles, je me dis que oui, bon…
    La question des canons à eaux est toujours présente. Si les moyens sont intéressants, visuels, politiquement acceptable (pensez vous, de l’eau…) et relativement efficace, le déplacement, la mise en place et la fiabilité est perfectible. L’engin vous fixe une unité pour sa propre protection également.

    C’est du coté de la perception que çà se joue. Ces affrontements vous les avez directement en HD sur votre téléviseurs 4K relié par internet . On a qu’a voir le nombre d’abrutis avec leur portable d’une valeur d’un demi smic qui se mettent au milieu de tous çà avec un vague « Press » confectionné au ruban adhésif sur la parka. Pas vraiment Albert Londres mais bon, vous avez une vu a la première personne au centre de l’action. Ca pour l’aspect technique et la tendance sociale a surjouer toute émotions. C’est forcément -génial !!- ou -horrible!!- ou «-inadmissible !!-… Propension qui touchent tout le monde d’ailleurs. Vu récemment trois CRS qui venaient pleurnicher, peut-être en service commandé, possible, sur le très haut niveau de violences subies. Ridicules pleurnichards.
    Et bien sur la propagande.
    Tous ces pauvres neunoueil qui sont perdus par ces flash ball à têtes chercheuses. D’une précision supérieurs à un missile américain. Bon en mai 68 les Crs violaient les filles dans les cars on peut penser qu’a l’ére de la société du spectacle l’enjeu de la vision à remplacé celui de l’intimité féminine pour celle de l’époque passé. Ca parle plus aux modernes.
    C’est un vaste spectacle de diversion, un exutoire violent autorisé pour tous les parasites, frustrés, un épouvantail pour les bourgeois, un entraînement, un conditionnement pour les FO.
    Il y a encore de la marge avant un Maïdan.

    • Je vous accorde Ag que le niveau de violences lors des manifestations est loin d’atteindre ce qui pouvait se faire en d’autres circonstances mais la perception fait partie de la réalité, du moins d’une certaine réalité de synthèse. D’un côté vous avez la droite de gouvernement qui crie à l’anarchie et à la chienlit parce que des centaines de types occupent une place, c’est grotesque mais ça passe. De l’autre côté du manche vous avez la droite dite populiste et que j’appellerai surbeaufisante qui se surpasse en indignation lors de l’attaque d’une voiture de policiers par quatre clampins. Il me semble que ce qui devrait choquer c’est l’incapacité des policiers à se dégager alors que leur vie est en danger et qu’ils ont le temps de réagir, ça indique que la peur les a paralysés et pour le coup c’est un problème. Puis vous avez la gauche contestataire qui appelle à la Révolution mais veut qu’on lui installe des toilettes sur la place de la République ou qui s’étonne que des CRS sortent des matraques comme si les CRS allaient se joindre au mouvement et faire un sit-in. Les deux attentats de 2015 ont littéralement plongé le pays dans une sorte de dissonance cognitive. On veut que les policiers soient protecteurs et caressants, fermes mais ouverts au dialogue, du côté de l’Etat mais aussi de la Révolution ; de l’autre côté on imagine que la CGT prépare le grand soir en entreposant des bâtons de dynamites à Montreuil tandis que des centaines d’autonomes auraient la capacité de renverser un régime soutenu par une majorité de propriétaires et au-delà, on joue la peur, l’amplification, la grandiloquence. Le bordel est moins dans la rue que dans les synapses qui semblent comme débranchées, on ne voit plus le réel on ausculte son double.


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