Publié par : Memento Mouloud | mai 26, 2016

Lettre d’un salaud de patron à Grosse moustache

Cher Philippe Martinez,

Je me permettrais presque de vous tutoyer tant ces derniers jours j’ai l’impression de vivre avec vous. Je me couche en entendant votre nom, me lève en le lisant, déjeune en vous regardant (Martinez serait-il l’objet petit a du patronat ?)… Impossible d’allumer ma télé, ma radio (usage récurrent du déterminant possessif, moi-je donc) ou d’ouvrir un journal (Closer sans doute suivi du bon coin) sans apercevoir votre drapeau rouge  flotter fièrement à côté de pneus brûlés ou de pancartes anti-patrons (maximum de la lutte de classes pour un salaud de patron), votre moustache désormais célèbre jamais bien loin non plus. Il faut dire que les mois qui viennent de passer ont été riches pour vous! Vous avez retrouvé toute cette hargne et cette violence qui sont votre marque de fabrique pour vilipender les chefs d’entreprise, que vos ouailles ont tour à tour proposé de «virer» ou de «pendre», pour reprendre les termes d’images largement partagées sur la toile (dans l’Espagne de 1936, on ne se contentait pas de paroles aussi le salaud de patron a du mal à garder toute sa raison). Tout ça autour d’une loi Travail qui au final ne changera grand-chose pour personne, et n’est – soyons francs – qu’une mesurette sans intérêt (que l’on soit pour ou contre) [les gens sont vraiment cons, ils manifestent contre le rien et le pas grand-chose).

Il est loin le temps où vous deviez faire face au scandale de travaux exorbitants réalisés dans l’appartement de fonction de votre ex-secrétaire général (viré, soit dit en passant, le 7 janvier 2015, jour de Charlie Hebdo, bien vu!) [Et Coulibaly fut reçu à l’Elysée, c’est comme ça], ou celui où vous faisiez fermer des magasins contre l’avis unanime des salariés et des dirigeants qui y travaillaient (mensonge évident, il n’y a jamais d’avis unanime). On oublie même le CDD renouvelé 184 fois à l’une de vos employées, affaire pourtant bien plus récente. Oui, bien loin tout ça! Désormais vous bloquez des raffineries, des centrales, et même des journaux, le tout dans un climat délétère ultra violent, sur fond de policiers tabassés (1 le climat n’est pas ultra-violent 2 il est évident que les policiers ne tabassent jamais).

Un peu facile, j’en conviens. Mais sincère. Je pousse la sincérité jusqu’à admettre que je vous rejoins sur certains points, principalement celui que cette loi a été amenée n’importe comment. Jamais le gouvernement n’aurait dû attendre aussi tard dans le quinquennat pour s’attaquer à l’épineux sujet du Code du travail (jamais évoqué dans la campagne identitaire de 2012), et il est évident qu’il peut revoir sa copie niveau approche pédagogique (libérale, of course). La liste des points discutables est d’ailleurs bien trop longue pour être exposée de manière exhaustive ici. J’y inclurais en tout cas le fait qu’un syndicat qui représente à peine 3% des salariés puisse occuper et bloquer une zone seveso en plein état d’urgence et en toute quiétude (la CGT serait-elle une organisation terroriste, disons le Hamas à la française ?).

Cher M. Martinez, on me dit souvent d’un optimisme frôlant dangereusement la naïveté. Malgré tout, optimiste je ne le suis pas assez pour espérer vous convaincre que vous faîtes fausse route. Et pourtant… Combien j’aimerais vous démontrer que les positions caricaturales qui sont souvent les vôtres sont d’un autre temps (si les positions de Martinez sont caricaturales, celles du salaud de patron sont absolument modernes disons rimbaldiennes). Le patronat n’est plus celui que vous racontez (en effet, désormais il marche à la passion et au rêve c’est-à-dire au cauchemar pour ceux qu’il embarque), les entrepreneurs sont si loin de ce portrait détestable que vous montrez aux jeunes pour leur faire peur (il ne semble pas que la jeunesse française soit effrayée par le patronat mais bien par les drapeaux rouges ou les réfugiés aux frontières voire les terroristes à kalash). Le salariat non plus, d’ailleurs, les collaborateurs des entreprises (étrange formule, le rapport contractuel et de sujétion devient collaboratif comme l’économie du même nom) me paraissant bien intelligents que ce que vous laissez entendre généralement (mais si, ils sont capables de discuter des accords d’entreprise, ce sont des adultes responsables!) [le peuple manifestant est con, le peuple-chair à contrat est fluide). Au quotidien, tous ensemble, nous tentons de joindre les deux bouts, de gagner un peu en visibilité, de répondre à l’attente de quête de sens qui ne cesse de gagner la société (sans doute le propos le plus délirant jamais entendu, l’entrepreneur résolvant par son rêve la quête de sens de tout un chacun), de trouver des astuces pour développer le bonheur au travail (arbeit etc.) malgré une perte évidente de pouvoir d’achat pour tous (qui est donc entérinée pour 10 mille ans mais pas pour tous ni chacun), d’inventer des pistes de développement… Cette réalité, c’est celle des PME. Celle de 99,9% des entreprises françaises, ces petites boites qui ont la clé de la relance de l’emploi, puisqu’elles ont créé 80% des jobs ces vingt dernières années (sauf qu’elles n’agissent pas dans un environnement atomisé, l’économie capitaliste est décentralisée, la finance la reterritorialise en quelques mains, c’est le principe).

Je ne cherche pas à vous faire pleurer sur mon sort de chef d’entreprise (un peu tout de même, la victime est toujours plus sympathique qu’un terroriste moustachu). J’ai choisi de l’être, et, malgré toutes les aberrations de mon quotidien, j’en suis heureux. Je cherche à vous montrer que le dialogue social n’est plus celui que vous croyez connaître (hypocrite collaborateur, mon semblable, mon frère). Et qu’il mérite un autre traitement que celui que vous lui réservez depuis plusieurs jours. J’aimerais vous rappeler, aussi, une énorme évidence que vous semblez nier: précariser les entreprises revient à précariser tous ceux qui y travaillent, salariés y compris (reste que la précarité n’est pas la même pour le détenteur du capital, le vrai pas le cognitif). Croyez-moi, j’ai repris une agence au bord du dépôt de bilan il y a six ans: tout le monde est beaucoup plus heureux dans une entreprise en bonne santé (métaphore organique quand tu nous tiens). J’aimerais enfin que vous ayez conscience du mal que vous faites quand vous laissez entendre à notre jeunesse (jeunisme impénitent, les autres seraient-ils tricards ?) que la France c’est le Bangladesh (où la main d’œuvre est peu chère et habile et attend le rêve d’un entrepreneur et sa soif de distiller le bonheur à l’échelle mondiale) et que nos entreprises ne veulent pas d’eux.

Cher M. Martinez, vous ne serez évidemment pas d’accord avec tout ce que je viens de vous écrire et vous enfermerez dans ce déni d’un monde qui change (maintenant comme disait l’autre), restant désespérément fidèle à un mode de pensée totalement archaïque et dépassé (comme celui de Platon). Et puis, soyons honnêtes l’un envers l’autre, tout ce qui se passe vous donne tellement d’importance que vous n’avez pas tellement envie ni intérêt que les choses s’arrangent (on pourrait retourner l’argument). Il se trouve que je suis un «communicant» (traduction de menteur en novlangue), pour employer une expression à la mode, alors je vais vous donner un conseil. Si vous ne devez retenir qu’une seule chose de ce courrier, j’aimerais que ce soit celle-ci: nous sommes en 2016, M. Martinez. Et en 2016, époque formidable (c’est évident), il existe une multitude d’autres moyens pour faire entendre sa voix que celui que vous avez choisi (monter son entreprise par exemple, distribuer le bonheur à pleine main, danser sur la corde de la passion, engager des collaborateurs, tout ça quoi): emmerder le monde, absolument tout le monde.

  1. Martinez, personne ne sortira ni gagnant ni grandi du climat social catastrophique dans lequel vous plongez le pays (la CGT est évidemment responsable des 6 millions d’inscrits au Pôle emploi mais le bon coin nous sauvera). Personne, même pas vous.

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