Publié par : Memento Mouloud | juin 9, 2016

Le cauchemar héliotropique

Je vis dans une zone pavillonnaire où toutes les maisons se ressemblent en quatre variantes et deux couleurs. De petites piscines les bordent et les plus grandes doivent bien faire douze mètres sur cinq ; ça sent le chlore, on peut parfois entendre clapoter un robot, chouiner des moutards, s’esclaffer des adolescents grillant un pétard près d’un banc et sous un arbre mais jamais un couple qui s’envoie en l’air. Quand ça crie c’est qu’on se vinasse quelque part à coups de tambours étouffés et de mélopées efficaces. Quand ça crie c’est que ça vomit au claquement des portables qui giclent comme des bulles de champagne, perdus dans la nuit.

Ici il n’y a jamais de classe, il n’y a que des tongues.

Les adolescentes sont déguisées en bimbos ou en putes, elles se dirigent vers le lycée en minishort et wonderbras, une vague chemise sur les épaules, mais elles prendraient très mal qu’on les siffle ou qu’on leur mette la main au panier car tout ça c’est du théâtre et des selfies, une scène muette et itérative, la seule qu’elles connaissent à peu près mais dans laquelle on ne leur apprendra jamais à jouer ces beaux rôles que la vie offre et qui sont la véritable épreuve où se révèle ce que nous sommes, des personnages bazardés, ahuris, spécieux et titubants mais récitant, au mieux, une partition autodidacte. Elles sont libres dans leur corps et leur tête ; libres comme leurs pères dont les testicules cramoisies, qu’ils soient pêcheurs de plage ou nudistes standard, s’étalent en grand apparat sur la grève caillouteuse tandis que des couples gays prennent des airs de gamins attardés folâtrant sur le sable zyeutés par leurs aînés impeccablement barbus, marc-auréliens en diable, stoïques de dernière génération, encaissant leur dose d’UV en écartant les jambes.

Les mères semblent vouloir en finir avec la graisse, de cures d’amaigrissement en fitness. C’est un combat qui n’aura pas de fin, c’est aussi un combat contre la faim. Un héroïsme tranquille, l’armée des femmes aux kilos en trop et à la cellulite vengeresse. La cinquième compagnie en liposuccion. Les voici en défilé les fantassins du step, anorexiques, accrocs aux salades, aux régimes sans gluten, aux chiasses bios, ou moulées dans un corps doré de touriste permanente mais sans sénégalais ou jeune tunisien pour les astiquer à l’huile. C’est une sorte d’esseulement spéculaire qui doit bien se permettre quelques embardées mais discrètes, même septuagénaires les toujours mamans se pomponnent en Audrey Hepburn blonde, elles en ont la perruque et la silhouette longiligne, l’imper et la grâce juvénile mais d’un seul regard, elles saisissent parfaitement qu’elles sont leur dernière adulatrice et l’emmerdeuresse d’antan n’a plus qu’un client qu’elle puisse encore tenir en laisse au shopping, à la plage, à la fête. Son dernier mari travesti en vieux majordome et portant les courses ou les bouquets de fleurs.

Le dimanche est bien sacré, c’est le jour de la Body Pride et au mieux des corps éternellement échappés d’un catalogue pour Fram ou Costa Croisière avec ses Titanic flottants dans une mer jamais étale, homme libre toujours tu conchieras la mer, semble crier de son gibet le poète crucifié sur l’île de Paros entre trois cents réfugiés syriens squattant le port, les places et les plages ; ici il n’y a pas de réfugiés, pas de radeaux, c’est le camp des seins de toutes formes et de toutes tailles sauf les XXL réservés à la partie tournages amateurs qui ira trouver son segment sur le net pour le plus grand plaisir des affidés dont Marie Richeux prenait le pouls, un après-midi sur France-Culture. L’un d’eux s’était écrié, il fait chaud, on sentait Marie, moite mais moite de dépit et de terreur contenue, elle ne connaissait pas les plages d’ici, c’est tout ; ces plages où on se désappe à la vitesse d’un space mountain, elle ne savait pas ces pêcheurs à tee-shirt et la queue à l’air, scrutant leurs hameçons comme des demi-dieux égarés, des Charlus statufiés dans un siège de toile et contre, tout contre la glacière, les couilles bien noires, grappes trop mures cherchant leur cocon de ouate.


Responses

  1. Courage, le génocide approche.

    • Le génocide spirituel est déjà accompli Ag, ça me rappelle la fin d’il était une fois dans l’Ouest, quand Bronson annonce la fin de la vieille race des hommes ou la phrase du prince dans le Guépard voici venu le temps des chacals, des vautours, des charognards, ou cette sorte de mélancolie typiquement fasciste qui se dégage des écrits d’Evola et de son titre que j’ai toujours trouvé magnifique, au milieu des ruines, sauf que dans les faits on devrait réécrire, au milieu des rêves hébétés

  2. C’est sympa chez vous. https://www.youtube.com/watch?v=EDcmJYr8DGU

    • Ce qui sauve le sud, Daredevil, c’est la lumière et cette senteur sicilienne de paysage dévasté par le soleil, cette saveur putride qu’ont les choses quand elles se désagrègent, la corrosion saline, une volupté étrange qui vous évite de croire et de penser que le monde est parfait si bien qu’il faut inventer quelques rites pour se tenir debout et ne pas circuler en tongue et torse nu

  3. Belles descriptions !
    Ca fait mal.

    • Choses vues, Cliff, tout ne ressemble pas à ça, évidemment mais c’est la tendance lourde

  4. « une volupté étrange qui vous évite de croire et de penser que le monde est parfait »

    De retour de Venise, où j’ai pensé à votre amour de cette ville Memento ( qui, si je me rapelle bien, vous révéla une beauté du Christianisme) , ville imparfaite (non optimisable, indocile aux normes comme la chair l’est à la géométrie), où la volupté étrange siège dans cette rue italienne perpétuellement scénique , s’exprime à la Fenice ( un Figaro époustouflant interprété par un Baryton coréen), et mélancolie du carré russe de san michele, où les modestes tombes de Diaghilev , de Stravinsky et de la femme de celui-ci, voisinent celles d’arisrocrates russes oubliées….

    • Vous la portraiturez parfaitement Hippocrate, une ville-théâtre comme l’est Florence mais une ville où déambuler et se perdre


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