Publié par : Memento Mouloud | juillet 7, 2016

Dantec Machine Gun

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J’allais partir et je parcourais les rayons d’une FNAC de banlieue, un ouvroir de ventriloqueries négrophiles qui n’en avaient pas fini de peindre rouge sang l’Occident en général et la France en particulier s’étalait sur l’étal étroit du rayon Histoire ; lui était accolée une floraison de livres sur la Shoah, les footballeurs juifs d’Europe de l’Est, les recettes juives de Grand-Maman Shtetlekh, les aventures de Rabbi Jacob et tout ce qu’un vendeur inculte et gavé au marketing de proximité peut prendre pour un précis d’Histoire hébraïque. Le rayon philosophie frisait l’enflure du sens, son obésité, avec Fernando Savater et sa philo pour les nuls, je me rabattis sur la littérature et vit le format poche d’un bouquin de Dantec, Black Box, troisième opus de son Laboratoire de catastrophe générale. Je n’avais jamais réussi à parcourir les deux premiers en entier, j’avais laissé Dantec peu ou prou martiniste, je me disais, tant pis je persiste, je préfère larguer quelques euros sur l’exilé canadien que sur un empaffé quelconque sorti des cuisines éditoriales de la maison bisounours et diversité à portée de Goncourt. De Dantec, la seule chose que j’avais lue en entier c’était ses Racines du Mal, c’était au temps où il passait encore pour un météore de gauche, du temps où les Inrockuptibles lui demandaient de commenter la politique, vu que pour un franchouillard, tout se résume au diptyque droite/gauche, c’est son viatique au français scolarisé dans le supérieur, la politique. Il a le génie ce français-là de vous commenter un oukaze de Bayrou comme s’il s’agissait d’une bulle papale, de tourner le nom de Sarkozy dans les maxillaires autant de fois qu’un soufi avec celui d’Allah, de rêvasser sur le progrès, l’utopie et le possible, de lire Marianne sans faire le signe de croix et larguer un bénitier à la gueule du premier qui le lui propose, c’est comme ça le français du supérieur instruit, c’est modéré, c’est politique, c’est parlant, mais à table. En un mot, c’est parfaitement adapté. Donc je me suis mis à lire Black Box.

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Maurice se met en scène dans une Eglise, il la parcourt de long en large, la descend, surfe sur les travées et là le blues, il pleure. J’ai songé que Dantec était un autre Ignatius, celui de la conjuration des imbéciles qui fixait au XIIème siècle le début de la décadence européenne.

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Dantec ne traite pas le référent de la langue comme le ferait un écrivain français respectueux du cisèlement de la prosodie et de la syntaxe. En effet, ce référent n’est pas une variable conceptuelle ou rhétorique (un contexte, un ensemble ou des figures) mais un flux si bien que les énoncés, les lectures, les pensées sont traités comme le serait un courant électrique, sur le mode du voltage que Maurice prend sans doute pour un indice d’intensité. Cela le classerait donc parmi les post-deleuziens qui ont beaucoup lu l’Artaud de la dernière période. Toutefois en grand paranoïaque qu’il est, Dantec trouve son autre pôle dans la recherche éperdu du sens, ce que le même Deleuze appelait le signifiant despotique. Dès lors cette tension permanente entre la tentation du corps sans organes où coulent les flux déchaînés et la coagulation du sens caché qui tend au cryptogramme organise un espace stylistique chaotique et presque illisible parfois, celui de l’homme aux lunettes noires.

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La recherche du sens chez Dantec rejoint parfois le délire pur et simple qui trouve son combustible dans l’Histoire avec un grand H. Ainsi Hiroshima n’est plus un évènement singulier qui bouleverse certaines certitudes quant à la définition d’un camp du Bien mais le bombardement qui aurait sauvé les juifs de la destruction totale. De même mais en une prolepse appuyée, les Etats-Unis sont présentés comme la base première d’un christianisme spatial à venir, celui du peuple élu parcourant la galaxie en quête de Canaan où Dantec rejoint les scénaristes de Stargate.

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Si Dantec use de concepts théologiques, il suffit de jeter une oreille attentive à son usage des notions d’hypostase et d’économie pour observer une distorsion qui trouve son pendant dans la manière dont Stockhausen aurait pu démembrer une sonate de Bach.

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Dans son ouvrage fourre-tout, Maurice  respecte toutefois l’ordre des genres. On retrouve donc, et ce, de manière univoque, le poème rock (« I don’t want my holidays in the sun…), la fusée empruntée à Baudelaire (« Le monde va finir… »), l’aphorisme (« Quand la paix règne, l’homme belliqueux se fait la guerre à lui-même»)[1][1].

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Dantec s’inscrit dans la rhétorique qui suit 1968, celle qui eut la peau de la scolastique française des dissertations. On trouve donc chez Maurice en guise d’inventio, des stances ésotérico-philosophiques (je te joins Soulès et Leibniz, Hegel et Fabre d’Olivet, le Picatrix et saint Anselme etc.), en matière d’elocutio une prose analogue à celle de Guattari, enfin il termine par une dispositio dont l’insulte est une ronce aux fleurs carnivores.

 

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Porté sur le martyre, Dantec a la prose salvifique. Ainsi le sexe est transfiguré par l’amour et la sainte famille du brave écrivain canadien est mise en scène, sans ekphrasis mais tout de même, lorsque Papa Dantec répond à sa fille au sujet des sapins de Noël à Cuba, car vous l’aurez compris la procréation comme le disait saint Thomas est la cause finale de l’amour physique sans quoi ce dernier n’est qu’onanisme à deux. De même l’écrivain selon Maurice est prophète en ce sens qu’il est martyr donc témoin. D’une part il sauve la langue de son dépotoir qui la submerge et la pollue. D’autre part, il désigne par sa vocation la nature divine de cette même langue ce qui rejoint les positions de Pic de la Mirandole ou au XIXème siècle de Fabre d’Olivet.

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Maurice Dantec a un faible pour Julien Coupat qu’il ne connaissait pas mais dont il a apprécié les écrits alors réunis dans la revue éphémère Tiqqun. En revanche il méprise Venise sous le prétexte que Paul Morand ou Sollers y avait, pour le premier, et y a, pour le second, son petit pied à terre avec bougies, chandelles et partouzes sur les berges, avec masques, invitations d’Arlequin et ambiances Eyes Whide shut. Le brave Maurice n’a tout simplement rien vu de Venise, de cette machine humaine de beauté et de défection, de façades en trompe l’œil et d’Eglises flottantes parmi les plus belles de la Chrétienté, les seules Eglises où le plus abruti, le plus aberrant, le plus acharné des païens et des athées ne pourrait s’empêcher de se signer tant il finit submergé par une émotion difficilement répressible. J’ai vu de mes yeux le balcon de saint Marc avec ses mosaïques dépouillées lors du sac de Constantinople, ces mosaïques qui tiennent tout pèlerin entre ciel et terre, sous le balancement des flots de la lagune. J’ai vu cette machine de pouvoir que fut le Palais des Doges où règne sur les fresques le Christ en majesté tandis que la cruauté même se compose un espace et des instruments (vasque pour les dénonciations, vestibules pour les auditions, pont des soupirs, cellules etc.) montrant par là-même que le pouvoir est tout de secrets et d’arcanes, d’une puissance de dévastation qui tient sa limite d’une Loi qui ne peut être une Constitution de papier. Quant à Nietzsche, Dantec l’écarte quand il annonce le néant culturel américain au prétexte que tout grand auteur a ses lubies.

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Il embarque, par la bande, le judaïsme dans le christianisme sans en repérer la tension et je dirai la frontière. S’il prétend écarter le néo-platonisme de ses réflexions, on voit mal ce qui réunirait tous les mysticismes monothéistes sinon la doctrine de l’émanation, ce qui inclut la kabbale dans l’ensemble. Mais Maurice a autre chose en tête. Il veut établir une séparation nette entre un christianisme ésotérique et exotérique, le second étant réservé au tout venant, le premier formant une chaîne d’Initiation qui conduit au Christ, ce dernier se présentant comme une pure Incarnation du Logos, ce qui est tout à fait incompatible avec le judaïsme, même messianique.

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Maurice Dantec a une nette tendance à reconstruire le passé, son passé en particulier. Dans ses attaques en piqué sur l’Etat-Providence, il oublie d’indiquer ce qu’il lui doit, c’est-à-dire sa simple survie lorsqu’il se mit à déjanter profond, ce qu’il nomme, l’équilibre précaire de son pauvre psychisme. De même son appartenance proclamée à la génération punk lui permet de négliger qu’il fut de gauche. Un tel masque d’Alceste, on dirait presque un tel lifting permet de grimer avec lunettes noires et cheveux teints un esprit post-adolescent de bande où Maurice continue à régler ses comptes avec le groupe Téléphone qui écrasa de sa notoriété Kas Product.

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Selon Dantec l’Amérique ce serait l’alliance de l’Antiquité patristique et du fédéralisme maurrassien avec une absence parfaite de crime contre la souveraineté. Comme d’habitude Maurice jette un voile de pudeur sur cette singulière Révolution qui aboutit après la défaite britannique de 1783 à une véritable épuration, chassant plus de cent mille sujets du Roi vers les territoires de la Couronne britannique. Il y a donc absence de crime contre la souveraineté si on entend par là la seule monarchie, il y en a un d’évident si l’on constante que le corps souverain américain ne cesse de s’épurer de ses éléments corrompus. De plus il faudrait être clair, les Etats-Unis à chaque rite électoral présidentiel reprennent l’antienne de Samuel devant Saül, le mauvais Roi, la figure honnie du tyran britannique. Chaque président est l’oint de Dieu, chaque président est un David dont la tâche est la préservation du nouveau Décalogue (la Constitution).


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