Publié par : Memento Mouloud | septembre 29, 2016

Généalogie de la société hypo-paranoïaque

Du 13 au 16 août 1965, les noirs américains du quartier de Watts se soulevèrent. Après deux jours d’affrontements avec la police, les insurgés pillèrent les armureries et les débits de boisson, on comptait deux mille foyers d’incendie, un centre commercial entièrement détruit. Puis la reconquête se fit. Ce n’était pas une émeute de race mais de classe, on n’y poursuivit aucun blanc parce qu’il était blanc, on combattit des policiers et des soldats, on ne témoigna pas de faveur aux propriétaires et aux automobilistes noirs, on les pilla ou on détruisit leurs véhicules comme les autres. C’était un acte de défiance envers les promesses de la Grande Société, un court-circuit sans stratégie, qui voulait tout, tout de suite, quitte à le consumer sur place et soi avec. On vit donc des frigidaires volés par des gens qui n’avaient pas l’électricité, comme on embarque un totem et non comme on acquitte un crédit. Nous comprîmes alors que le rentier n’était pas seulement euthanasié avec l’épargnant d’antan, il n’était même plus concevable pour un membre de la classe ouvrière américaine, a fortiori quand il est noir et qu’il voit ses « frères » du sud s’émanciper avec l’aide du gouvernement fédéral.

Or les noirs n’étaient pas un isolat, jeunesse blanche et prolétariat noir n’avaient cessé de se croiser ne serait-ce que dans le jazz. On fit du noir, une figure mythologique affranchie des conventions, le véritable homme libre célébré par la beat generation et les hipsters. Puis le Royaume-Uni en ce domaine comme en d’autres, servit de laboratoire. Le rock s’y développa dans un vide social que les Teddy Boys remplirent avec quelques signes de reconnaissance, les vestes drape, la banane, la crème capillaire Brylcreem et le couteau à cran d’arrêt. Le Teddy Boy fut le premier prolo qui ne se voyait pas finir en prolo, en lui coagulaient le rythm and blues noir et l’époque edwardienne. Ils servirent de fer de lance dans les pogroms anti-antillais de 1958 qui voulaient en finir avec le racket et la prostitution dans l’ouest ouvrier de la métropole londonienne. A l’encontre du teddy boy, le mods était un dandy prolo, d’une sobriété parfaite. Dédaignant les tissus somptueux et l’extravagance fin de siècle, obsédés des détails quasi-imperceptibles, il évoluait dans un monde d’initiés dont les antillais étaient une composante. Les premiers, ils usèrent massivement d’amphétamines. Ils zigzaguaient entre discothèques, magasins de disques et de fripes, épris de soul (James Brown) ou de ska (Prince Buster). Ils vidèrent de tout sens, leur métier, en le pratiquant comme un entracte. Ils aimaient l’infra-monde anachronique sous la surface du quotidien, ce peuple d’amoraux aux convoitises insatiables et saisis d’une rage de destruction muette. De la scission inévitable qui suivit, surgirent les néo-fascistes en peluche qui arboraient leur britannité comme une caricature de prolo modèle. Pour le reste, les jeunes britanniques avaient été vidés de toute spécificité, réduits en atomes amoraux et dépendants en quête de loisirs, si bien que Bowie finit par comparer Hitler à une superstar qui avait bien joué son rôle, l’Histoire elle-même étant devenue l’écrin des signes vides, une page blanche à la Mallarmé, de quoi passer le temps en beuglant No Future, une svastika sur le revers de la veste, l’héroïne fit le reste.

Le condominium anglo-américain sur le monde dit libre de l’après-guerre ne fut pas un fantasme. On se servit des vieux traités contre la double imposition pour mettre au point le turbo-capitalismes et ses places off-shore dont la plus importante pompe aspirante fut la City. Le Royaume-Uni de ce temps n’expérimenta pas le premier la seule permissivité paradoxale (fin de la peine de mort, avortement et pilule contraceptive), il fut pionnier dans la financiarisation de l’économie et la destruction de l’industrie nationale en temps de paix, au nom des privilèges de caste à abolir. Les Etats-Unis imposèrent dès 1945 leur économie monétaire au monde contre l’avis de Keynes. Avec le plan Marshall, ils apprirent la machinerie d’une économie mondialisée. Dans les années 1960, via euro puis pétrodollars, on favorisa l’emprunt et les éléphants blancs. Partout les investissements s’opérèrent en dollars, partout la concurrence commença à se mouvoir en fonction des coûts salariaux. Le gouvernement fédéral encouragea les entreprises américaines à investir, notamment en Europe. Londres fut fin prête pour ouvrir son marché des changes internationaux dès 1958. L’imposition y était nulle, le secret garanti. Nixon fit sauter le dernier verrou en suspendant la convertibilité-or du dollar.

Désormais, l’emprunt se dévoila pour ce qu’il est, un garrot, le créancier fut de retour.

On causa rentabilité et retour sur investissement, opportunité et compétitivité des territoires, on fit miroiter au retraité californien les rendements toujours croissants de son fond de pension, en attendant les prochains sur la liste. La mafia sicilienne ou corse surent, comme la N’Drangheta ou la Camorra profiter de telles ouvertures, rendant hommage au concept de déterritorialisation cher au tandem Deleuze-Guattari.

Entre 1970 et l’an 2000 le nombre de déprimés passa de 100 millions à un milliard, on accomplît donc cet exploit de traiter l’angoisse comme un marché en extension. Le DSM témoigna, après l’invention des psychotropes (dont les antidépresseurs ou les neuroleptiques sont une espèce) dans les années 1950-1960, d’une considérable normalisation de la psychiatrie après les errements asilaires et le culte du choc électrique. Quelques récepteurs biochimiques localisés dans le cerveau suffisaient à son efficace. C’était à la fois très économique et rentable. On ne pouvait décemment laisser la folie entre les mains des gourous plus ou moins freudiens et d’autres sectes dont l’hospitalière n’est pas la moins nuisible. L’Open Society réclama la révision des normes et des interventions ciblées, non l’univers carcéral des obsédés du mystère, entre dégout et romantisme. Le déprimé répondit donc à neuf occurrences qui allaient de la tristesse excessive à la perte d’appétit. Dans le sillage d’une telle épidémie, il sembla que le sujet se fût transformé en victime si possible d’harcèlement.

Aussi on put qualifier la société occidentale reconfigurée d’hypo-paranoïaque.


Responses

  1. Content de vous relire, je m’inquiétais. Bien à vous.

    • Pas d’inquiétude Ag, j’ai échappé à la rafle Squarcini


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