Publié par : Memento Mouloud | octobre 6, 2016

L’agonie infinie de l’école républicaine

On se souvient peut être de ce ministre de droite au regard vide de bovin parfumé dont la faconde de chef de rayon se perdait dans un français aussi approximatif que lacunaire appris dans une station de novlangue sarkozyste. Il avait décrété que la réussite n’était pas un problème de moyens dans le domaine de l’éducation et si Monsieur Châtel avait été un disciple d’Oscar Wilde, il n’aurait pas eu tort puisque ce dernier, lâchant des paradoxes comme un pétomane se livre à ses sonates odorantes, affirmait que tout ce qui est digne d’être connu ne s’enseigne pas. Néanmoins si on imaginait assez bien Châtel finir dans un back-room le fion dilaté aux poppers, on avait plus de mal à le concevoir penché sur le destin de Salomé avec son fard luisant dans la pénombre.

Bien entendu, le ministre caressait cette partie de l’opinion selon laquelle un fonctionnaire n’est  jamais qu’un fainéant patenté qui se rend chez son psy dès qu’il faut travailler, l’enseignant étant une sorte de parasite au carré, monstrueux croisement entre un dirigeant pornographe de l’UNSA et Jean-Paul Sartre. L’opinion n’a jamais été convaincue par le fait qu’il faille payer si cher, via l’impôt, des professeurs qui bénéficient de vacances permanentes et s’adonnent à des disciplines aussi archaïques que la philosophie, la littérature ou l’Histoire. Passe encore que l’Ecole serve de garderie à de futurs pianoteurs anglophones branchés sur un réseau quelconque émettant en 5 G alors qu’une pizza surgelée finit de s’émietter sur un coin de table, mais qu’elle soit peuplée de tire au flanc et de psychopathes de tous les continents en incite plus d’un à rejoindre ce qui se nomme le « privé » où leurs enfants finiront par apprendre à s’ennuyer à l’ancienne, ce qui, en ces temps d’innovations pédagogiques permanentes, n’est jamais qu’un moindre mal.

Comme le tittytainment n’attend pas le nombre des années, il était 9 heures lorsque Amédée pénétra dans le réfectoire où la principale, encadrée de son adjointe bronzée aux cuisses de catcheuses et d’une CPE à la blondeur moutonnante d’éternelle cliente du cap d’Agde entama son discours d’accueil où tout le monde se félicitait d’être si bon et plein d’entrain. Amédée pouvait observer le tutoiement généralisé, les clins d’œil, les jupes courtes des jeunes, la mine décavée des plus âgés et cette ambiance grand enfant où le personnel des écoles ne semble jamais sortir d’une éternelle jeunesse. Il avait bien croisé des peintres en bâtiment et des femmes obèses aux trois-quarts afro-antillaises mais avait su du premier coup d’œil qu’il s’agissait moins de collègues que des célèbres personnels ATOSS qui sont la colonne marchante de l’Intendance dont on se demande toujours à quoi elle peut bien servir, sinon à infantiliser sur le mode soviétique des enseignants à la recherche d’une clé, de leurs casiers ou d’un matériel en état de marche.

Amédée se demandait si tous ces gens n’étaient pas par hasard des figurants échappés de Camping ou d’un vieux film de Mocky période à mort l’Arbitre. Néanmoins, il fut saisi d’un vertige inexplicable devant cette atmosphère irréelle où il était question de DHG, de classes à 32 d’aides personnalisées et de lutte contre le décrochage scolaire et l’échec du même nom, sans même évoquer la Réforme. Il était évident qu’une bonne partie de ce milieu était absolument effrayant de vacuité et hostile à tout ce à quoi Amédée tenait un peu. Il y avait longtemps que l’Ecole était devenue l’ennemie du savoir et une pépinière de roquets serviles. On avait cessé d’enseigner Ronsard ou Virgile ou alors par la bande, on avait moqué les vieux réacs qui s’escrimaient à tenir le pari de l’Intempestif dans des classes surchauffées, on avait dénoncé tous les enseignants sous le nom de nantis pour ne pas désigner les véritables métèques du temps à la vindicte publique, on avait commencé à vilipender ces profs trop blancs et pas assez divers comme si la coalition des terroirs mondiaux en voie de métissage était la dernière trouvaille raciale pour cisailler le savoir sur ses bases. Mais Amédée savait à quoi s’en tenir, « certaines choses dépendent de toi, d’autres non », parmi celles-ci, il y avait la bêtise, l’ignorance et la vulgarité mais c’étaient là de vieux partenaires.

L’école n’est pas victime d’un complot de l’OCDE et du capitalisme mais d’une conjonction entre les souhaits des milieux d’affaires, ceux des gestionnaires d’Etat et les désirs de la gauche sociétale. Il ne suffit pas de lire Libé et les Inrocks et d’assister à une joute de plateau télé pour percevoir intimement le désastre en cours. Il faut le vivre au quotidien et c’est le lot de tous les flics, de tous les soldats, de tous les profs, de tous les médecins et infirmières d’urgence, de tous les pompiers, ambulanciers et postiers, de tous ceux qui forment cette phalange de cocus éternels de l’idéal républicain.

Les gens bien nés savent qu’une société consumériste a besoin de dressages et de signaux mais aussi de nouveaux marchés, de nouveaux gisements où planter la vanité et l’avarice. Une fois qu’on a mis les salaires sous le boisseau, on sort l’endettement chronique et la mutualisation des couvertures de prêts via des titres de créances. Quand les créances s’avèrent pourries, on demande à Big Mother de mettre la main au panier de tous. Une fois que Big Mother est sur les rotules, on pressure encore, on attend le grand challenge, le moment où l’institution n’aura plus les moyens de sa mission et partira, pour de bon, en morceaux. Alors, on pourra introduire de la fluidité et des contrats, on pourra trouver une demande solvable et investir, on pourra de nouveau surplomber la ruine et l’avilissement apeuré du plus grand nombre.

Toute la gauche sociétale est en rang serré pour se pousser du col auprès de ses nouveaux actionnaires de la société liquide après laquelle elle court en poussant des hourras et des youyous. Hollande perdra donc, mais les milieux d’affaires n’ont pas besoin d’Hollande. Dans le cas de l’école, le corps d’inspecteurs benêts fait très bien l’affaire. Celui de l’inspection des Finances veille.

Tous les députés qui ont voté la mort de l’Ecole en la transformant en site d’évaluation des compétences, ce qu’il faut traduire par site de mise à mort des savoirs, ne sont pas cyniques, ils sont à la fois bêtes et sûrs d’eux, fiers de leur nullité et dangereux, hostiles au Bien commun et parfaitement à l’aise. C’est à coups d’ouverture à l’autre et de fermeture aux morts, de projets pour tous et de réussite pour quelques-uns, de parcours accompagnés mais fléchés pour certains, de stages étranges et à l’étranger, de lutte en tous genres pour un retour à la morale grégaire, de mises en accusation des crimes passés de l’Occident et de mises en suspens des jugements sur les bombardements humanitaires d’aujourd’hui, de sensibilisation au développement durable et d’aveuglement aux destructions présentes, de déploration de la violence mais d’appels à toutes les tolérances pour l’intégration de chacun dans un parcours diversifié, de promotion des nouvelles technologies en lieu et place des classiques ringards, de brevets de collèges numériques terrassant la remise du prix de version latine, de la transformation des disciplines scientifiques en tremplins pour « école » de commerce, que s’opère une destruction méthodique. Evidemment, le contrecoup d’une telle politique pousse tous les parents qui le peuvent à inscrire leurs enfants dans des écoles privées, ou à les désinscrire purement et simplement, si bien qu’on leur apprendra un semblant de savoir parce que l’ambition des milieux d’affaires et la dynamique d’une société du déchet-roi, c’est la formation permanente, la création d’un élève pour la vie, d’un adulescent prolongé qui se demande encore à 70 ans quelle voie doit être la sienne, et ce, dans tous les domaines de la vie.

Des stages éclairs pour apprendre à des cadres analphabètes à rédiger des mails en français ne sont pas le savoir, juste une demande éphémère qui inscrit l’oubli et le renouveau dans l’ordre récurrent du capital. Le cadre en question apprendra tout aussi bien à gérer son stress, à virer le petit personnel, à recourir à la kabbale ou à la numérologie. C’est une outre qu’on remplit et qu’on vide, une dysenterie sémiotique coulant à plein régime et selon des séquences brèves et sans issues. Les écoles privées et les précepteurs sont l’avenir parce qu’il n’y aura plus d’Ecole du tout, comme il n’y aura plus d’Armée mais des sociétés intégrés de mercenaires, plus de Police mais des services de sécurité en rhizomes, plus de Prison mais des dispositifs de réclusion, d’insertion, voire de destruction si nécessaire, plus de voyous mais des ascensions et des chutes, plus d’Art, mais des performances, plus de Musée mais des expositions et des évènements, plus de Dieu, mais la multiplication des petits tyranneaux de la libido ou la médicalisation intégrale des angoisses, plus de nations mais une Humanité affligée de ses masses de superflus et de perpétuels résidus transformant des villes entières en dépotoirs et en espaces de guerre pour laissés pour compte.

Ce qui vient ? une stase qui n’aura plus que le présent pour s’illustrer.

Demandez à un collégien ce qu’il n’aimerait pas faire, il vous répondra, s’il est sincère, professeur ou éboueur, ces drôles de métiers où se traitent les déchets de la société de consommation, c’est-à-dire la société de la jouissance continue, même en leasing. Ce qu’ils veulent devenir à cet âge est atterrant : designer, artiste, etc., déjà camés à l’image, déjà composés comme des petits rouages de la machine à crédit qui ne supporte pas les écarts.

Les collégiens n’aiment pas les professeurs donc. Ils sont comme les libéraux et comme les grands-pères à râteliers intégrés de 68. Le professeur c’est encore un peu une loi vivante, encore un peu de politesse, de culture, rien à voir avec l’argent, rien à voir avec cette petite femme écarlate qui n’a même plus besoin de billets pour composer son fard. Et les cours ne sont pas filmés par des caméras de surveillance. Ils échappent à la vigilance des parents. Ils sont dans l’obscur. On ne sait pas à qui on confie ses enfants alors on allume la télé, on allume l’ordi, on achète un portable, on aide même la petite dernière à s’inscrire sur Facebook où il faudra surveiller les commentaires et les drôles de zigues. On ne sait pas à qui on confie ses bambins mais on invite le monde dans leurs chambres en essayant d’intégrer à tout ça un contrôle parental, en se faisant l’espion de ses enfants, de fait l’œil impuissant de la loi en berne. Mais on connaît le remède, l’école zéro défaut, une utopie scolaire façon Oz et pour le tout venant un The Wire encyclopédique.

C’est vrai le professeur n’est pas DSK, il ne partouze pas à New-York, Madrid, Manille, Singapour, Le Cap, Marrakech, Sao Paulo ou Moscou. Il n’invite pas Jade et Estelle à le rejoindre. Il ne les sodomise pas à sec dans les chiottes. Il manque d’audace, il ne sait pas jouir le con. C’est vrai il n’a pas épousé le rejeton d’un marchand de tableaux qui versait dans le journalisme compatissant, son solde n’est pas terrible et Wikipedia ou n’importe quelle puce intégrée peut suppléer à son savoir, à sa personne. C’est une interface inutile. C’est un archaïsme vivant. Un peu comme la circoncision.


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