Publié par : Memento Mouloud | octobre 6, 2016

Notre époque et nos tyrans

Notre époque s’imagine si peu d’ennemis qu’elle ne les conçoit que monstrueux. Elle a donc désigné, les pédophiles, les casseurs, les violeurs, les daechites, les réfugiés, les désoeuvrés comme autant de figures tératologiques à portée de main. Nous en sommes venus à ce point où tout syrien sur les routes de l’exode passe pour un violeur du nouvel an, où chaque toxicomane est désigné comme une cible vivante par le président philippin qui compare son œuvre à celle de son idole, Hitler, le grand forestier, le grand incinérateur, devenu le grand nettoyeur. Le vrai prêtre de l’époque, celui de l’effroi. Mais l’effroi n’est pas seulement la figure de l’Ici puisqu’il interdit tout ailleurs et même toute fuite,  l’effroi condamne à la diversion ou à la mort, c’est le dilemme de notre temps. Aucun pari ne viendra le défaire ou le résoudre.

Notre époque est une époque de bonheur, de coaching, de mise en forme et de méforme, non plus une idée neuve mais une idée agissante. Le bonheur est donc une idée qui n’en finit plus de soumettre à quelque méthode, à quelque personne, à quelque tour, à quelque évaluateur. Chaque fois que nous dormons, une vigie nous veille. Dès lors, le bonheur et l’humiliation ne peuvent se discerner. On pourrait s’en divertir en allant jusqu’au crime après avoir épuisé les aventures du sexe et celles de la réalisation de soi, mais le coach est comme un messie de poche, il semble énoncer, « Je m’en vais, tu me chercheras en vain et tu mourras dans ton caca ». C’est sa langue et sa scène ;  de la merde sortant d’une chambre quelconque sans rien pour éponger. Si nous étions mieux disposés, nous dirions, « de quelque sorte que ce soit, qui m’aurait proposé une telle vue, je l’aurais pendu » et nous ne pendons pas.

La prière de notre époque : pas un gramme de lucidité.

La consommation est notre destin ou notre providence. Tous bourgeois, petits ou grands, tel est le slogan. Or la bourgeoisie, petite ou grande n’est pas seulement une classe mais une morale, disons plusieurs morales. Le grand bourgeois n’est pas le petit-bourgeois inculte qui n’est pas le petit-bourgeois cultivé et encore moins le petit-bourgeois intellectuel. Le premier vit de son patrimoine, des asymétries d’information et de ses rentes d’intermédiation, le deuxième de son fonds de commerce, le troisième de ses lectures anciennes et du journal, le dernier de trois fois rien. Le premier est un noble, le deuxième une caricature, le troisième un colifichet, le dernier un luftmensch, il flotte dans l’air maussade. Là-bas disait Baudelaire, any where, c’est-à-dire dans les livres. Les amis, pourrait se dire le petit-bourgeois intellectuel, se trahissent en leurs bibliothèques, ça tombe bien plus personne ne sait lire. Après tout, les bonnes nouvelles sont rares. Les humanistes ne cherchaient pas plus loin.

Au banquet, il y aura des morts et des vivants et ils ne seront pas si nombreux. Il y aura même un Judas, pour la route.

Les prolétaires ne vivent d’aucune plus-value, entretenus, ou pas, à coups d’emplois aidés ou d’exemptions de charges, ils se savent en sursis, les yeux rivés sur Shenzhen ou Manille, Dakar ou Rio, la benne les attend, elle passe en bleu blanc rouge. Le Front National menaçait la démocratie réellement enterrée. Depuis que Marine Le Pen peut envisager d’entrer dans le prochain gouvernement, la menace s’appelle Tarnac ou les zadistes, le gang des barbares et ceux à capuches, les miliciens de l’islam et les skinheads. Enfin, tous ceux qu’on chargera du fardeau de ressusciter un fantôme. Il ne s’agit pas de se moquer car seuls les porcs désirent rire de tout, juste de se rendre à ce constat : les existences d’un peuple, d’une classe, d’un individu sont indissociables de leurs victoires.

A ce compte, combien ont d’ores et déjà disparu ?

L’histoire de l’émergence au sein d’une collectivité nationale d’un individu à peu près autonome ressortit à la chronique aventureuse, et non pas à celle des rapports de classe. Peu de gens peuvent dire qu’ils sont des schismes vivants et des apostasies en furie. Ceux qui ne croient pas aux cauchemars n’ont pas de rêves, c’est déjà un point de départ. Notre cauchemar sera climatisé ou non mais il est.

Le quadrilatère de l’oligarchie qui entretient les rouages de la machine à cauchemarder, unit les milieux d’affaires à ceux du spectacle et les deux aux juges et aux journalistes. Cette oligarchie est le Fabulous Four du capital, le Templum à quatre pattes. . Formé de la chair de toutes les vipères, ce dernier penche du côté d’Asclépios, il est le grand guérisseur des angoisses humaines. Appelant toutes les jouissances, il est aussi le grand sacrificateur, il tient dans une maxime et un impératif : que chacun soit le bourreau de lui-même. Comme le capital est amoral, il lui faut nécessairement se dire naturel, c’est-à-dire dans sa langue, darwinien. Mais le capital est trop retors pour se réclamer d’un seul discours. Dès lors il ira s’imposer jusque chez son ennemi communiste qui finira par l’adopter, d’abord parce que la couleur du chat est indifférente quand il attrape les souris, ensuite parce qu’il aura rallié cet étrange idiome. Enfin, il ira s’imposer jusque dans les consciences quand il se dira propre et signera des contrats dans lesquels il est stipulé que la sortie de la pauvreté commence quand on gagne plus de 2 dollars par jour. Il sera alors, non pas applaudi et acclamé mais considéré comme indépassable. Quand tous croient aux vertus du capital ou du moins à l’impossibilité de s’en passer, le libéralisme est la doctrine commune parce qu’elle est la doctrine de l’innocence intrinsèque de l’Argent et de la malveillance de ses détracteurs.

L’argent triomphe mais ne convertit personne, plus son règne s’étend plus la folie s’affirme. Le capital est le devenir-naufragé de chaque homme parce qu’il ne produit qu’un type humain en série, Addictus : l’esclave pour dettes. Warhol lui prophétisait le quart d’heure de célébrité. Comme d’habitude, il mentait. La nouvelle règle ne promet pas la célébrité à tous, il la promet au quelconque. Par cette procédure, il ne rend pas le pouvoir juste, il le rend désirable. Crédible comme il se dit dans la belle langue de l’époque. Or le croyant est comme un chien, c’est un animal de meute, obéissant, passionné du groupe, il cherche les récompenses et adore son maître. Son frère cadet, l’amateur de complots, voudrait que le secret soit impossible et comme banni de l’existence.

Il faut donc se demander, quels sont tes tyrans ?


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