Publié par : Memento Mouloud | octobre 18, 2016

Itinéraire tortueux de la croix gammée

En août 1933, Theodor Lessing, un intellectuel juif allemand que Freud désigna comme le paradigme de la haine de soi juive, était assassiné, à Marienbad, par un groupe d’austro-nazis qui accomplissaient un vieux règlement de comptes interne au cercle de Stefan George. En effet, Theodor Lessing fut, dans sa jeunesse, l’ami de Ludwig Klages, avant que ce dernier ne le chasse de son domicile au prétexte qu’il n’était qu’un juif répugnant et poisseux.

Entre temps, le futur aspirant au führership de la philosophie nazie dans les premiers temps du régime hitlérien, avait rencontré Alfred Schuler, qu’il désignera comme le dernier des païens. Klages avait fondé avec ce dernier, à Munich, le cénacle cosmique (Kosmiche Runde) avec Wolfskehl, un juif assimilé. Le groupe pratiquait la magie noire et voulait impliquer dans l’entreprise l’Empereur de l’Allemagne secrète, Stefan George, qui leur préférait la bière et les saucisses blanches.

Klages voyait dans le paganisme, « la foi en la réalité extra-individuelle de la flamme ardente de l’instant », et il opposait au païen, le juif, désigné comme le vampire de l’Humanité car destiné à dérober le butin le plus précieux qui se puisse faire sans pouvoir l’ajuster en un Tout. Toutefois, Klages et Schuler n’étaient pas des gnostiques chrétiens. Aussi, leur hostilité commune au judaïsme et au christianisme en font des précurseurs méconnus d’Antonin Artaud. Tous trois ne haïssent pas les juifs parce que ceux-ci ont crucifié Jésus-Christ mais parce qu’ils l’ont engendré. La différence entre Schuler/Klages et Artaud c’est que les premiers sont aryanophiles quand le second préfère les indiens Tarahumaras.

Alfred Schuler, bien qu’il ait peu écrit, est l’homme le plus important de ce trio. Mort en 1923, il a marqué toute une génération de littérateurs et de poètes de langue allemande. On trouve des traits de cet homme dans le Naphta de la Montagne Magique rédigé par Thomas Mann, mais aussi dans la dernière des élégies de Rainer Maria Rilke saturée de mythologie égyptienne. Schuler inventa un bestiaire où le juif se figurait en martre ou en belette, voulut revenir au sacrifice au prétexte que l’arène de sable est le sein maternel fécondé par le sperme né du sang. Cet homme qui vivait entre son chat et sa mère, avait en horreur la sexualité et l’engendrement. Dans ses textes on trouve réunis en faisceau, la théorie romantique du matriarcat comme âge d’or, qui vient de Bachofen, la vision gnostique de la sphère lumineuse du Bien, enfin le scénario de la destruction de l’Un-originaire (la cellule-swastika) par Juda. La croix s’oppose à la swastika car la crucifixion contraint à l’immobilité la roue de la vie alimentée par des sacrifices constants. Pour entendre Schuler, un détour par ce poème est nécessaire :

Au zénith de l’azur nous voyons la pourpre

Tétons de femme et lolos,

Omphalos turgescent.

Dans la trame écarlate des bandelettes

Le phallus doré gonfle et s’emplit

 

Ni homme ni femme.

Engendrer, concevoir est tout-un.

Ce qui n’engendre jamais engendre la lumière

Dans le noyau de la profondeur l’Un luit.

Venant de lui

La vie s’enroule en spirales d’or.

En cercles toujours plus larges tourne la swatiska.

Plus faible chaque fois que plus loin.

Plus froide chaque fois que plus loin.

Somma et halo de lune, son flux ne s’écoule plus

 

Dès 1895, la croix gammée orne chacune de ses lettres, comme elle ornera chacune des publications du cercle de Stefan George. Si ce dernier refuse de se séparer, entre 1902 et 1905, de ses amis juifs qui écrivent dans les Blätter für die Kunst, ces deux là sont issus du d’un substrat commun et partagent une même conception du retrait. Stefan George opère une séparation des pouvoirs charismatiques ( celui du poète / celui du souverain). Néanmoins, la morphologie de leur présence au monde est la même. Le souverain et le poète ont le Bund, l’alliance, mais aussi le Ring, l’anneau, ou le Kreis, le cercle. Le Bund est le creuset de toute autorité authentique car il lie la consécration de la valeur des individus et de leur ministère à l’exercice d’une même discipline aristocratique. C’est une initiation qu’anime le geistige Führung (le commandement par l’esprit). Schuler y ajoutait un trait. Chez lui, les élus sont les porteurs du flamboiement du sang appelés à régénérer le monde, ils s’inscrivent dans une lignée raciale nécessaire à toute vision intuitive. La Schau de Stefan George est, dès lors, aryanisée, par son disciple antisémite.

La swastika n’a pas été inventée par Schuler ou reprise d’un pèlerinage en Inde. Outre que je l’ai vue figurée sur un tesson datant de plusieurs millénaires du musée d’Agen, elle figurait, stylisée, sur le portail du séminaire de Lambach où séjournèrent Adolf Hitler et Heinrich Himmler. On ne sait si les armes de l’abbé Theodoric Hagen ont marqué Adolf Hitler, mais celui-ci évoquera les « somptueuses cérémonies de l’Eglise ». Puis les diverses sectes völksich s’en emparent. Ainsi Hans Liebenfels, fondateur de la revue Ostara, avait hissé, en 1907, le drapeau à croix gammée sur les tours du château de Werenstein, sis dans la vallée du Danube. Bénédictin défroqué, son ordre des Templiers attira Strindberg et Lord Kitchener, le célèbre général britannique quelque peu pédophile. Nouveau Marcion, Liebensfels réarme la figure d’un Christ déjudaïsé, d’un Christ aryen. Où l’on voit que la swastika s’il est un symbole antisémite n’en conjoint pas moins les courants chrétiens-allemand, païen et gnostique qui ne cesseront de se disputer la première place au sein du mouvement « national », c’est-à-dire völkisch. De marginal, ce courant en vient à occuper le centre de la scène politique allemande au cours de la première guerre mondiale.

Aussi, en 1916, le Grand Etat-major allemand qui édite un pot-pourri des œuvres de Houston Stewart Chamberlain à 7 millions d’exemplaires sous le titre de catéchisme pangermaniste, reprend non seulement une vision du monde  où l’homme du Nord s’oppose à l’Orient sémite mais recense les juifs sous les drapeaux. On trace donc une séparation entre camarades de combat et cette séparation deviendra un mur avec l’avènement d’un style radical dans la politique allemande. Ce style se repère facilement : il entend porter à l’absolu certaines valeurs, construire des alternatives contraignantes et réduire la complexité à des éléments univoques. Il crée la figure de l’ennemi que Carl Schmitt déterminera comme le critère quasi-ontologique du politique. Que cet ennemi soit fantasmatique importe peu, il faut qu’il soit. On retrouve donc la Croix gammée sur les brassards des troupes cosaques du Balticum commandées par le général von Goltz, mais aussi sur les blindés de la brigade Ehrhard lors du putsch manqué de Kapp en mars 1920.

Klages et Alfred Schuler sont des familiers du salon d’Elsa Cantacuzène-Bruckmann. Ils lui confient, à l’instar de Chamberlain, l’édition de leurs écrits, tandis qu’Hitler et Rosenberg se servent d’elle comme d’un pass pour accéder à la mondanité munichoise. C’est dans ce salon que Rilke sera bouleversé par une conférence de Schuler. Si on ne sait rien des relations entre Schuler et Adolf Hitler, les deux hommes avaient comme connaissance commune le médecin et thaumaturge Wilhelm Zaiss, un anthroposophe, dont la famille a détruit la correspondance avec le futur guide de l’Allemagne. Les seules choses qui soient certaines et certifient le cheminement parallèle des disciples dissidents du cercle de Stefan George et du NSDAP concernent la manière dont la croix gammée fut introduite dans le parti nazi et la proximité de Ludwig Klages avec les nazis. On sait que c’est un membre de la Thule Gesellschaft, sans doute Alfred Rosenberg, qui introduit au sein du NDSAP, la Hakenkrutz, ce signe éternel de la race selon le même Rosenberg. Ce qui ne l’empêchait nullement d’avoir une maîtresse juive et d’avoir obtenu la nationalité allemande à coups de fausses déclarations. Les liens d’Adolf Hitler avec cette société secrète sont tels que tous les membres de celle-ci formeront une catégorie d’intouchables dans l’entourage du Führer. En janvier 1923, Ludwig Klages offre 2200 Reichsmarks au Völkischer Beobachter puis, sollicité par Rosenberg, collabore au même journal, à partir de mars 1931. Professeur à l’Université de Berlin, protégé de Baldur von Schirach, le chef de la jeunesse hitlérienne, Klages entre 1933 et 1938, incarne le pôle païen du IIIème Reich. Cioran qui félicite Hitler d’avoir ravi l’esprit critique de toute une nation, assiste alors à ses cours. A son frère Aurel, un membre de la garde de fer, il écrit « l’action comme fin en soi représente le seul moyen de se réintégrer dans la vie ». Ce qu’il voit dans le nazisme : le culte de l’irrationnel, l’exaltation de la vitalité, l’expansion virile de de la force. Très imprégné par l’enseignement de Ludwig Klages, il oppose deux pôles : d’un côté, le caractère originaire des valeurs vitales, l’âme, de l’autre, le caractère dérivé et inconstant des valeurs spirituelles, l’esprit. De ce détour hitlérien, Cioran conclut « cela ne me semble pas constituer un crime que de détruire l’existence d’individus en qui la volonté de puissance ne peut trouver aucune satisfaction ». Encore et toujours le sacrifice, Cioran avait alors trouvé le chemin vers Alfred Schuler.

 


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