Publié par : Memento Mouloud | décembre 10, 2016

Malaise dans la gauche : sur un livre d’Aude Lancelin

Sur les rayons des supermarchés, deux livres politiques s’ébattent comme autant de mémoires du temps présent. Celui de Patrick Buisson qui se peint lui-même en Sancho malheureux du travestissement burlesque sarkozyen ; celui d’Aude Lancelin, licencié par l’ancien souteneur en industrie pornographique, Xavier Niel et son compère élyséen, le lilliputien et futur rentier, François Hollande. Le premier est tellement engoncé dans une posture amphigourique qui tient à la fois de la xénophobie narquoise, du fascisme à clin d’œil et de l’idéal de soi du parvenu à particules qu’il est impossible de le lire sans vaciller dans l’ennui. Le second est écrit dans un style sec et hésite entre le plaidoyer et la satire. On est loin du cardinal de Retz mais au moins, il est agréable à lire. Donc je l’ai lu.

Aude Lancelin fut une journaliste qui méprise les journalistes, elle appartient donc à une espèce particulière, celle de l’agrégée de philosophie qui renie la carrière professorale, elle se situe sur la même ligne parallèle que celle d’Emmanuel Macron. Tous deux ont fréquenté les bons lycées parisiens, tous deux ont de l’ambition, tous deux aiment les idées, l’une a choisi les rédactions, l’autre la banque Rothschild. De fait, on en déduit que l’entregent n’est pas le même. Comme le dit parfaitement Aude Lancelin, une femme, dans ce milieu de la haute bourgeoisie, sert. Il est possible qu’elle occupe l’écran mais elle disparaît dès lors qu’il est question d’exercice du pouvoir. Elle ne décide rien, on peut la couvrir d’injures en mangeant des cacahuètes dans un bar, la convoquer pour la tancer, l’affecter à des tâches inutiles, lui pourrir la vie de réunions, l’affecter à des jeux de rôles stupides. La femme est non seulement l’avenir de son homme mais c’est aussi une bonne hypothèque. Ce sont là les valeurs de la noblesse d’Etat comme disait Bourdieu.

Aude Lancelin étrille la dérive à droite de la gauche de gouvernement à partir d’un système de référence qui se résume d’un nom : Alain Badiou. Seulement elle y additionne un codicille : la gauche se serait la protection des faibles face aux forts. Cette proposition peut se résumer d’un autre nom : Simone Weill, autre normalienne, mais cette fois-ci des années 1930. Dans le premier cas, elle s’inscrit dans la continuation de l’hypothèse communiste, plus concrètement dans le mythe de la geste révolutionnaire avec ses grands soirs (Nuit Debout) et ses gueules de bois : Maduro ou Tsipras. Dans le second, il lui faut identifier les faibles en question : l’ouvrier, l’immigré, le musulman. Les forts seraient donc le manager, le français xénophobe, le catholique et son collègue le laïcard revanchard.

De là l’abondance de perpétuelles nuées. Comment redonner un emploi aux ouvriers ? Mystère, comment défendre l’immigré sans militer pour une liberté complète de circulation ? Re-mystère. Comment rendre compte de la dérive terroriste de nombre de jeunes musulmans ? En se référant à Baudrillard, plus précisément à l’échange symbolique et la mort, ce qui permet d’escamoter un simple fait : les terroristes sont des meurtriers qui entendent construire un système politique basé sur une terreur continue, donc sur une saignée qui tient de l’hémorragie permanente. Il n’est pas sûr que le dialogue ou mieux encore des études anthropologiques et/ou une reddition sans conditions soit la meilleure manière de les arrêter.

Aude Lancelin a beau jeu de railler l’étiquette de social-démocrate accolée aux socialistes de gouvernement. En effet, la social-démocratie n’existe que dans un régime de croissance autocentré. Celui-ci a disparu dans les années 1970. Il est certain que les dirigeants de la gauche socialiste ne l’ont pas annoncé, ni claironné sur tous les toits mais l’expérience calamiteuse des radicaux Tsipras ou Chavez auraient dû servir de clairons. Que la gauche n’ait aucune ligne politique, on peut le constater, que l’alternative à cette aboulie soit le recours à l’hypothèse communiste ou la plongée dans la mélancolie apocalyptique des gars de Tarnac ou de ceux de Jorion est une autre voie certaine pour accompagner avec fumigènes et destructions de DAB l’expérience Fillon de libéralisme carnassier.

Aude Lancelin dispose de trois têtes de turc : Alain Minc, Bernard Henri-Lévy et Alain Finkielkraut. Il se trouve que ces trois têtes sont juives. Bien entendu Aude Lancelin dénonce la haine antisémite, la lèpre, ce qu’on voudra mais le cœur de son argumentation tient en une phrase : la haine à l’encontre des musulmans s’est substituée sans reste à l’antisémitisme des années 1930. Une métaphore chasse l’autre. Les rats d’Oriana Fallaci remplacent ceux de Goebbels. De nouveau, elle convoque un nom : Emmanuel Todd, redoutable pamphlétaire selon son jugement.

Le premier des Alain serait le parrain de la finance française, ce qui est risible. Le second entretiendrait un climat d’angoisse dans le monde éditorial, angoisse que le seul nom de Botul suffit à apaiser. Le dernier serait le Maurras de notre temps, l’allié objectif de la « fille du Diable », ce qui revient à déployer la cartographie discursive de feu Georges Marchais sur le terrain de l’analyse.

Aude Lancelin serait une hérétique ayant fréquenté par erreur et une décennie durant Marianne ou le Nouvel Obs devenu l’Obs tout court. Elle dispose désormais d’un prix Renaudot. Un philosophe balnéaire lui trouve du talent. Elle est donc seule, toute seule dans ce monde cruel. A ce titre, elle cite comme grands auteurs, comme compagnons de causeries Muray, Houellebecq, Badiou et éventuellement Lordon, son « compagnon ». Il se trouve qu’Aude Tancelin s’est illustrée lors du traitement de la nomination de Claudine Tiercelin au collège de France, au prétexte que cette représentante de la philosophie analytique était le symptôme d’une déliquescence de la pensée française ou du moins de la philosophie telle qu’Aude Lancelin la définit : une sorte d’alpinisme surmontant les suffocations du dernier homme en phase terminale. A cet instant, une femme qui avait renoncé à la philosophie et à la littérature en rejoignant les rangs de l’universel bavardage jouait les porte-flingues d’une conjuration de moribonds. Si Aude l’hérétique avait disposé des leviers de commande, si l’époque l’avait intronisée papesse, il est certain que Claudine Tiercelin n’aurait pas eu à être virée, elle n’aurait tout simplement pas concouru.

Aude Lancelin aime les idées, il est d’autant plus remarquable qu’elle ne cite aucun chercheur un tant soit peu rigoureux et subtil (Jean-Claude Milner, Alain Boureau, Patrick Boucheron, Sophie Wahnich, Zygmunt Bauman, Pierre-Noël Giraud, Moustapha Safouan, Fethi Benslama, etc.), que nous ne sachions rien de son rapport à la poésie d’Yves Bonnefoy ou à la prose de Guy Dupré pour citer deux auteurs que la putasserie littéromane de Houellebecq indiffère ou indifférait. Je ne parle même pas de son silence aussi douloureux que celui des espaces infinis sur les sciences comme si la pensée, notamment celle dite des Lumières n’y avait pas puisé son combustible.

Au final, on pourrait dire de son livre ce qu’on peut dire de la gauche actuelle, il se résume en un titre : le bluff chronique.


Responses

  1. ClaudINE Tiercelin (supprimez ce message après correction)

    • Goût trop marqué pour l’épicène ou sens du travesti ? Il ne reste plus que l’introspection


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