Publié par : Memento Mouloud | décembre 19, 2016

Trump ou le fascisme new look

Il a été élu par moins d’un quart de la population, et c’est uniquement en raison de l’existence d’un collège électoral archaïque qu’il est sur le point de devenir président. Donc, lorsque nous posons la question du soutien à Trump, nous demandons comment une minorité d’Américains a été en mesure d’amener Trump au pouvoir. Nous nous interrogeons sur un déficit de démocratie, pas sur une lame de fond populaire.

Avec Trump, nous faisons face à une situation que je qualifierais de fasciste. D’une part, Trump est riche, tandis que la majorité de ceux qui ont voté pour lui ne le sont pas. Et pourtant, une partie des travailleurs se sont identifiés à lui – il s’est servi du système et il a réussi. Il y a eu du soutien pour Trump parmi les citoyens économiquement désavantagés ainsi que parmi ceux qui considèrent avoir perdu leurs privilèges de Blancs, mais beaucoup de gens aisés ont également voté Trump avec la conviction que plus de marchés s’ouvriraient et que plus de richesses pourraient être obtenues.

Prenez l’exemple de sa capacité à tirer parti de ses dettes pour ne pas avoir à payer d’impôts. Hillary Clinton se trompait en pensant que tous les gens ordinaires, qui s’acquittent des leurs, en seraient outrés. Il a, au contraire, gagné l’admiration de certains pour avoir réussi à trouver un moyen d’éviter de payer des impôts. Ceux-là ne voudraient pas passer pour naïfs, ils voudraient même passer pour malins. Ils ont donc trouvé leur champion et voudraient être cette personne ! Les imbéciles anonymes ont trouvé un masque, ils ont retourné Anonymous, ils l’ont pris par derrière et il y avait écrit TRUMP, un pentagramme kitsch pour une souveraineté de pacotille.

Le côté fasciste apparaît lorsque Trump s’arroge le pouvoir d’expulser des millions de gens ou même d’envoyer Hillary en prison après sa prise de fonctions (il est maintenant revenu sur ce point), de rompre les accords commerciaux à volonté, d’insulter un gouvernement quelconque, d’appeler à la réintroduction de l’asphyxie par immersion et autres formes de torture. Il ressemble au président philippin, voilà où en est l’Amérique.

De même, quand il affirme qu’il frapperait ou tuerait quelqu’un qui lui barrerait le passage dans une foule, il dessine un désir meurtrier qui, pour être honnête, fait vibrer beaucoup de gens parce qu’ils ont trop vu Charles Bronson ou Bruce Willis et pensent qu’un pépé de 70 berges sortira son 357 magnum en cas de problème. Visiblement ceux qui votent Trump n’ont pas compris que Steven Seagal est un comique.

Lorsque Trump vante le sexe non consenti avec une femme, il donne voix à une misogynie mutante qui tient d’un scénario porno voire gonzo, il est donc tributaire de cette junk culture. Lorsqu’il dépeint les immigrants mexicains comme des assassins, il donne voix à un racisme de longue date, celui de Randolph Hearst. Il fait partie d’une manufacture, non pas celle du consentement mais de la haine qui coagule les atomes marchands qui sont la chair à marché et la chair à sondages. Personne n’est sûr qu’il a lu la Constitution ni même qu’il s’en soucie. Cette indifférence arrogante est ce qui attire les gens vers lui. Et ça, c’est un phénomène fasciste. Il va où il veut, il dit ce qu’il veut, et il prend ce qu’il veut. Ainsi, même s’il n’est pas charismatique au sens traditionnel du terme, il gagne en carrure et en puissance personnelle en occupant l’écran comme il le fait. En ce sens, il offre l’image de quelqu’un qui enfreint les règles, fait ce qu’il veut, gagne de l’argent, a des rapports sexuels quand et où il le veut. La vulgarité remplit l’écran, comme elle submerge le monde. Et beaucoup se réjouissent de voir cet être parader comme s’il était le centre du monde.

S’il transforme ses paroles en actes, alors nous aurons un gouvernement fasciste.

L’acte de langage, you’re fired, présume que lui seul est en mesure de refuser aux gens leur emploi, leur position ou leur pouvoir. Ainsi, une partie de ce qu’il a réussi à faire est de communiquer un sentiment de pouvoir qu’il s’est auto-délégué. La colère contre les élites culturelles prend la forme d’une colère contre le féminisme, contre le mouvement des droits civiques, contre la diversité religieuse et culturelle. Ces différentes causes sont figurées comme autant de contraintes « surmoïques » pesant sur les passions racistes et misogynes. Aussi Trump a-t-il « libéré » la haine envers les mouvements sociaux et les discours publics qui condamnent le racisme – avec Trump, chacun est libre de haïr. Il s’est mis dans la position de celui qui était prêt à risquer et à survivre à la condamnation publique pour son racisme et son sexisme. Ses partisans souhaitent également vivre leur racisme sans honte, d’où l’augmentation soudaine des crimes haineux dans la rue et dans les transports publics immédiatement après les élections. Les gens se sont sentis « libres » de hurler leur racisme comme bon leur semblait.

Trump me semble revendiquer le fait de ne pas étayer ses affirmations par des preuves et de de se passer de toute inférence logique dans ce qu’il dit. Ses déclarations ne sont pas totalement arbitraires, mais il est prêt à changer de position à volonté, en fonction de l’occasion qui se présente, de son impulsion ou de son efficacité. Par exemple, lorsqu’il a dit d’Hillary Clinton qu’une fois devenu président, il « la jetterait en prison » il a été acclamé par ceux qui la haïssaient ; cela leur a même permis de la haïr davantage.

Il vit au-dessus des lois, et c’est ainsi que beaucoup de ses partisans voudraient vivre.

Judith Butler / BAM


Responses

  1. Mouais… C’est très excessif me semble-t-il. D’abord par principe, je n’aime pas qu’on voit du fascisme partout. Ni surtout qu’on l’associe à toute autre tare, politiquement incorrecte du moment présent (racisme, misogynie, etc…).
    Trump n’est certainement pas le seul à donner l’image d’être au dessus des lois. Clinton, enfin ! La différence c’est que ses partisans prendrait peut-être cela pour une qualité acquise personnellement, au lieu d’un statut de classe (à tort ou à raison). Cela fait-il de lui une personnalité fasciste ? Et de ses partisans de vulgaires fascistes ?
    Enfin est-ce scandaleux de vouloir renvoyer chez eux des immigrants illégaux ? Ou s’il y a un droit de libre circulation des personnes, sur quoi repose-t-il ? Quels sont ses fondements, ou les principes qui permettent de le reconnaître, selon Butler ?
    Celle-ci devrait s’interroger sur les mérites de la démocratie moderne et contemporaine, ou plus généralement, faire preuve de pensée, plutôt qu’oeuvre de sociologue moralisante. Ca nous ferait du bien, et éviterait de faire le jeu du FN, pardon, du fascisme américain.

    • Vous savez Emmanuel, le terme fasciste est ce que les linguistes appellent un nom de qualité. A partir de là, quand Judith Butler affirme que Trump est fasciste, elle dit deux choses : « je suis antifasciste » et « voici ce qu’est le néo-fascisme » : le narcissisme, s’affranchir des règles constitutionnelles, le racisme blanc, l’emprunt aux figures populaires du performer porno et de l’inspecteur Harry, être un joueur de flûte riche s’adressant à des auditoires pauvres.

      Evidemment la définition est inconsistante.

      Un si on prend le critère de la démocratie selon Carl Schmitt soit l’identité entre gouvernants et gouvernés, on voit bien que Trump est un dirigeant démocratique, deux si le narcissisme suffisait à définir une propriété du néo-fascisme on voit bien que les gays, trans et bien d’autres chers au cœur de Judith Butler seraient fascistes, trois s’affranchir des règles constitutionnelles est commun aux démocrates, aux anarchistes, aux léninistes, aux islamistes, aux ligueurs, aux catholiques insurgés, aux évangélistes en rupture et aux fascistes, ce critère est donc équivoque ; quatre, l’emprunt aux figures populaires relève des topiques rhétoriques pas de l’être, cinq : les joueurs de flûte riches s’adressent toujours aux pauvres en monnaie et en esprit, en ce sens Trump est aussi fasciste que les fondateurs de Google, Amazon, Apple, Free, etc. ; enfin le racisme blanc est une réponse à cette idée de la gauche bien-pensante que toute la civilisation euro-américaine, disons occidentale, serait intrinsèquement raciste, sexiste, criminelle, l’indignation de la gauche devant cette saillie prouve donc que le discours antiraciste de la même gauche est nul et non-avenu. En effet soit l’Occident n’est pas intrinsèquement raciste, sexiste, criminel, soit il est inutile de s’en indigner.

      En résumé, Judith Butler désigne Trump comme fasciste parce qu’elle est incapable de passer au napalm les présupposés de la pensée de gauche mainstream et donc d’analyser les raisons de ce désastre que le terme de fascisme ne peut désigner

      • Je suis tout à fait d’accord avec vous.


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