Publié par : Memento Mouloud | décembre 29, 2016

Raffaele Simone, la démocratie, les populismes et l’Europe

Mon analyse suggère (…) que la démocratie (…) repose sur un système compliqué, courageux et génial de fictions (…). Ces fictions, nombreuses et entremêlées, forment dans leur ensemble une structure conceptuelle à la complexité impressionnante. Mais si (…) on la démonte pièce par pièce, elle s’avère un agrégat instable, presque comme celui des baguettes de mikado qui se superposent une fois retombées : on dirait qu’elles sont bien agencées, alors qu’en réalité leur équilibre est extrêmement fragile. Il suffit de la moindre vibration pour tout défaire.

Dans la modernité occidentale, on souffre de deux décalages fatals : celui de la politique face aux besoins des citoyens et celui des médias face à la vie réelle. Le premier est dû à la mauvaise direction qu’a prise la politique depuis des décennies : sphère close, ou quasiment close, mandarins, clientélisme, cumul, dans la durée, des charges et des mandats, privilèges, professionnalisation rampante, etc. Cette métamorphose – prévue lucidement déjà au début du siècle passé par Max Weber – a été révélée par l’action et la place grandissantes de l’information et, plus récemment, d’Internet. Si l’on veut un exemple caractéristique, triomphant, de cette distorsion, il suffit de regarder la bureaucratie européenne, où les gens qui commandent et déterminent le sort des différents pays sont inconnus et très bien récompensés.

Quant au second décalage, il est clair désormais que les médias sont de moins en moins rivés aux faits et immergés parmi les gens et leurs soucis réels, sauf à l’occasion de catastrophes et de situations dramatiques : les bureaux de presse, les sondages, les communications produites par les lobbies ont pris le dessus. Les médias ne racontent plus la vie des gens, mais plutôt les manigances des puissants, des célébrités et des fortunés. Conséquence de cette logique : la couverture de faits importants comme l’élection américaine, la Brexit et les primaires françaises a été totalement faussée par cette distorsion. La réalité parle évidemment un autre langage, que les médias ne connaissent pas.

Les mouvements populistes importants sont nés dans des pays qui, dans le passé, ont connu des formes de fascisme. Cela signifie que les mouvements populistes modernes ne sont que des formes allégées de fascisme. Il s’agit d’un avatar récent du fascisme européen. Et c’est extrêmement périlleux. Leurs publics sont essentiellement des personnes qui s’informent peu et ne comprennent pas grand-chose. Ce qu’autrefois on appelait la plèbe. L’un des aspects typiques du populisme est de construire une figure de vilain. Il y a un méchant physique et un méchant institutionnel. Pour les fascistes, le méchant interne était les communistes, puis les juifs. Le méchant externe était l’Angleterre. Aujourd’hui, le vilain interne, c’est l’étranger et l’externe, c’est l’Europe. Le scénario est similaire.

La seule particularité des nouveaux populismes, c’est qu’ils créent l’illusion de la démocratie directe à travers les nouvelles technologies. L’humoriste et militant Beppe Grillo entre totalement dans ce schéma. Il y a aussi des populismes de gauche à la Mélenchon. Mais le style de sa communication est un style fasciste. Sa conception des riches est typiquement dans cette veine. Les fascistes parlaient de ploutocratie. Si Mélenchon n’alimente pas le rejet de l’étranger, c’est parce qu’il faut qu’il exhibe quelques éléments de gauche. Le vrai basculement dans le sentiment qu’ont les opinions publiques vis-à-vis de l’UE est dû à l’émergence de ces mouvements populistes qui ont fait tellement de bruit que même les citoyens qui n’étaient au courant de rien s’en sont trouvés sensibilisés. Ce sont eux qui ont la vraie responsabilité du changement d’attitude envers l’UE.

Le politique est souvent aveuglé par ses propres paroles, et par les flatteries des personnes serviles qui l’entourent. Il est donc porté à se surestimer. Il suffit de voir la fin de carrière de Sarkozy … Au début, Renzi était associé à l’idée de jeunesse et de renouvellement ; beaucoup (mais pas moi) l’ont pris au sérieux précisément pour ces raisons-là. Puis, son tempérament est apparu au grand jour : omniprésent, toujours en mouvement,  imbu de lui-même et de son groupe, avec des discours continuels, une surexposition médiatique sans répit, des promesses, des bobards, des annonces surréalistes… Il a même créé l’émission web Matteo répond (à la manière d’Hugo Chávez), dans laquelle il parlait en roue libre, se moquant souvent de ses adversaires ou des dissidents de son propre parti, racontant des blagues – et disant de temps en temps aussi des bobards. Puis, on a compris qu’il n’avait pas grand-chose d’un homme de gauche, qu’il était davantage l’ami des patrons que celui des travailleurs, et que ses mesures (surtout économiques, mais aussi sur l’école, les biens culturels…) ne donnaient pas de résultat. Ensuite encore, il y a eu quelques opérations hasardeuses : le sauvetage de certaines banques opaques, la colonisation des postes publics clés par la nomination de ses amis et amies … Enfin, on a compris qu’on avait affaire à un « mâle politique alpha » : centralisateur, envahissant, bavard et tout à fait ignorant de l’histoire politique de son propre pays. Pas si différent de Berlusconi, qui l’a d’ailleurs reconnu sur-le-champ comme son semblable. Dynamique, menteur, omnipotent et égocentrique, il reviendra.

Les 5 Etoiles fédèrent, interceptent la contestation mais, au bon moment, ils ne savent pas gouverner. On le voit à Rome, qui a élu une maire 5 Etoiles avec un plébiscite (67% des voix en juin dernier pour Virginia Raggi, avocate de 37 ans), mais est aujourd’hui une capitale à l’abandon. En interne, le mouvement pratique de plus une démocratie très très très opaque. C’est un parti non-parti, démocratique mais aussi totalitaire, sans statuts, sans congrès, sans culture politique, confondant sans scrupules des motifs de droite et de gauche, avec une galaxie d’affairistes et d’opportunistes tout autour de lui.

Pour le citoyen ordinaire, le seul intérêt de l’Europe, c’est la possibilité de circuler librement. Pour d’autres catégories de personnes, c’est de faire circuler le capital ou de créer des entreprises sans obstacles. Les motifs de douter de l’Europe sont donc innombrables, et certains sont sérieux et bien-fondés. Du point de vue du peuple, l’Union Européenne signifie surtout limites de souveraineté et interventions incompréhensibles dans certains domaines (comme l’agriculture). Du point de vue de celui qui s’informe, elle signifie quatre choses : une immense bureaucratie quasiment céleste, extrêmement bien rémunérée, privilégiée et repliée sur elle-même ; la multiplication d’organes complexes et inutiles, dont aucun n’est soumis à des élections populaires ; la suprématie effrontée de l’Allemagne, une grande succursale, surtout en Europe centrale, qui est un gigantesque marché allemand ; le manque de réelle coordination sur tous les terrains décisifs tels que l’économie, la politique étrangère, de défense, la gestion de l’immigration etc.

Nous sommes liés à la structure de l’Union européenne un peu comme le chien l’est à sa laisse. Trop de choses dépendent de l’UE : les financements des grands projets d’infrastructures, l’agriculture, la circulation des personnes et des biens, l’euro. Des aristocraties intouchables se sont créées dans la sphère européenne. Ce ne sera pas facile de mettre à la porte Barroso et Van Rompuy avec toute leur clique. On est face à une bureaucratie qui, en grande partie, autolégifère. Ajoutons le fait que l’Europe est composée de pays où l’on parle des langues différentes, ce qui favorise certaines hégémonies. La classe politique italienne, qui ne parle pas l’anglais, ne peut certainement pas être aux avant-postes des débats. Ce n’est pas un détail. Les gaffes linguistiques de Romano Prodi sont restées célèbres.

Du point de vue populaire, l’UE devrait être tout simplement dissoute. Le Brexit a été une expression brutale de cette vision « d’en bas ». Du second point de vue, elle doit être réformée de toute urgence, et de manière drastique. C’est mon point de vue, mais je me rends bien compte qu’il faudrait un accord et un effort gigantesque pour reformer l’Europe et redonner plus d’espace aux citoyens en son sein. Par exemple, le modèle de l’intercompréhension, élaboré par la linguiste française Claire Blanche-Benveniste, pourrait être une solution. Chacun parle dans sa propre langue et en comprend certaines autres sans nécessairement les parler. C’est un objectif réaliste, mais qui requiert une politique éducative au niveau européen.

L’Europe est une entité historique indiscutable, malgré la diversité de langues et de traditions. Et que cela nous plaise ou non, c’est un continent où les valeurs sont en grande partie fixées par le christianisme. Naturellement, il existe plusieurs Europe. Mais comme Milan Kundera, je pense que l’Europe finit là où commence la sphère russe. Les récents événements en Ukraine le prouvent. La Turquie, qui a été l’ennemie millénaire de l’Occident, n’est pas non plus en Europe. Dans l’absolu, il faudrait pouvoir évaluer le degré d’européisme des pays de manière à éviter le syndrome d’immobilisme qui a frappé des organismes comme l’ONU, l’Unesco ou la FAO.

En politique, il n’existe pas de devoir moral. En acceptant les pays de l’Europe orientale, on aurait dû prendre en compte les expériences politiques récentes et on aurait dû demander leur avis aux citoyens européens. Le cas hongrois est intéressant. La Hongrie a connu une longue phase communiste, mais aussi une expérience nazie terrifiante. Ces deux cordes vibrent encore dans ce pays. Même chose pour la Roumanie qui, avec la libre circulation, a laissé partir des groupes de population comme les Tziganes, qui posent problème dans les pays d’accueil. L’intégration de ces pays a été faite de manière superficielle et on en voit les conséquences. La Hongrie est en train de devenir la centrale de l’extrême droite européenne et elle révèle l’impuissance de l’UE à corriger des déformations. L’élargissement a été fait à la légère, sous la pression de l’Allemagne et de ses intérêts économiques.

La dimension économique de la mondialisation prive silencieusement de leur pouvoir, transféré à des multinationales sans adresse postale, les gouvernements locaux; l’ampleur du phénomène migratoire interpelle, quant à lui, un principe au fondement des démocraties libérales modernes – celui de l’inclusion illimitée. La vigueur de ces deux événements sollicite à l’extrême, et parfois jus qu’au point de rupture, des mécanismes démocratiques déjà affaiblis.

La démocratie montre ses limites quand elle est attaquée par des facteurs hors contrôle : aujourd’hui, la variable cruciale des réponses électorales européennes est l’immigration. Que l’intensité de la crise migratoire constitue une stimulation inédite du paradigme démocratique européen. Je sais que c’est une remarque assez peu politiquement correcte, mais qu’importe: on peut aisément ressentir ces afflux massifs de populations en provenance du Moyen-Orient et d’Asie centrale comme un djihad sans armes. La réponse européenne ressemble moins à une prise de mesures qu’à ce que mon confrère Marc Ferro nomme des « aveuglements »: des situations où des phénomènes nouveaux troublants nous arrivent, sans que nous soyons jamais capables d’interpréter adéquatement leur signification, ni même de les voir; d’où la droitisation générale des opinions publiques du Vieux Continent.

L’unique endroit au monde où la démocratie pourrait être pratiquée pleinement, c’est l’école, sorte de laboratoire semi-réel de ce qu’est la démocratie. Si les acteurs publics en avaient conscience, ils pourraient assurer la continuité du modèle démocratique. Or l’école elle-même est en danger, en raison de son exposition aux tentations du monde extérieur et de sa désanctuarisation. Le berlusconisme a été la molécule expérimentale d’un modèle qui s’est généralisé entre-temps – jusqu’à Trump – et qui a conduit à une complète profanation de l’enceinte scolaire.

Le modèle démocratique voudrait, à priori, accueillir sans limite. Les citoyens, eux, n’en veulent pas. L’excès de droits conduit à la dissolution du modèle. La Fée démocratique ne peut pas s’occuper toujours de tout et payer les comptes de chacun. Les chocs font du bien s’ils ne sont pas fatals. Un modèle fragile en lui-même, comme la démocratie, court le risque de partir en lambeaux. Du reste, nous avons près de nous le modèle du poutinisme, qui continue à faire des émules dans le monde, il plaît en Italie, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis… : des droits économiques, mais pas de droits politiques. Il n’en faut pas beaucoup pour que nous tombions dedans. L’antipolitique de Trump fragilise directement la démocratie américaine, et risque d’en faire à terme un régime hybride, une sorte de « démocrature ».  Le système électoral américain offre un exemple époustouflant de baroquisme et d’absurde. Créé il y a plus de deux siècles, il s’est fondé sur l’idée, typiquement paternaliste et pédagogique, selon laquelle le peuple, étant rude et mal informé, il faut passer son opinion par le filtre d’un deuxième niveau, constitué par des personnes plus préparées, réflexives et avec une plus grande expertise. Ce sont elles qui peuvent vraiment interpréter les besoins du peuple, qui, lui, n’est pas à même de dire exactement ce qu’il veut et ce dont il a besoin. Donc, la démocratie qu’aimait tant Tocqueville se base sur l’assomption cruelle que sur le fond le peuple est bête et sauvage et qu’il lui faut un pédagogue pour lui apprendre ce qu’il veut lui-même ! Or, il est bien connu que la manœuvre sur la loi électorale est un des instruments les plus puissants pour déterminer les résultats politiques, comme le cas de Trump (de même que celui de Gore il y a quelques années) l’a démontré de la manière la plus criante. Du coup, il est surprenant que personne, aux états-Unis, ni même chez les radicaux, ne s’attaque à cette loi dérisoire et offensive et ni ne réclame sa révision en profondeur. Entre-temps, la démocratie américaine se confirme paternaliste et hypocrite, quoique pût en penser le bon Tocqueville.

L’initiative de Macron s’inscrit évidemment dans un agenda d’ambition politique assez classique; de l’autre, en ce qui concerne sa capacité à capter l’énergie populaire, sa démarche m’inspire un doute: j’ai l’impression qu’il n’y a que lui et ses amis sur la scène. Est-ce de là que peut sortir une revitalisation?

Telerama/ L’Express/L’Humanité / Libération

 


Responses

  1. Bonne année à vous et aux vôtres ! Paix, santé et prospérité. Puissiez vous continuer à nous gratifier de vos textes stimulants même si je sais que la fatigue se fait sentir.

    • Meilleurs voeux à vous Daredevil et à ceux qui vous accompagnent, que la valse des tocards ne nous affecte pas trop


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