Publié par : Memento Mouloud | mai 3, 2017

Lafarge, Jean-Claude Veillard et l’État islamique

 

 

L’un des dirigeants du groupe Lafarge qui a supervisé des négociations secrètes avec l’État islamique, afin que le géant mondial du ciment poursuive son business en pleine guerre syrienne, est un fervent soutien de la cheffesse du Front national (FN). Il fut notamment l’un de ses candidats lors des dernières élections municipales à Paris.

Son nom : Jean-Claude Veillard. Il est l’actuel directeur de la sûreté du groupe franco-suisse Lafarge/Holcim. Plusieurs documents et témoignages démontrent son implication dans le dossier syrien et sa parfaite connaissance des tractations qui ont eu cours, en 2013 et 2014, entre la multinationale et l’État islamique (EI), auteur d’une vague d’attentats sans précédent en France en 2015.

Cette collaboration avait abouti à divers appuis financiers de Lafarge en faveur du groupe terroriste : achat de pétrole, dont la production était contrôlée par l’EI, fourniture de camions de ciment et paiement d’une taxe pour assurer le passage et la sécurité des employés de l’entreprise en Syrie. Mis au jour par le quotidien Le Monde et la lettre spécialisée Intelligence Online, les faits ont provoqué le dépôt d’une plainte pénale, le 15 novembre 2016, par l’ONG française Sherpa et le Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits de l’homme (ECCHR), basé à Berlin, pour « financement d’entreprise terroriste »« complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité »« mise en danger délibérée d’autrui »« exploitation abusive du travail d’autrui »« négligence » et « recel ».

Ancien des commandos de marine, qu’il a quittés avec le grade de capitaine de frégate (équivalent de lieutenant-colonel), Jean-Claude Veillard est depuis bientôt dix ans l’un des piliers du groupe Lafarge, leader mondial dans le domaine des matériaux de construction – ciment, béton, granulats – avec 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est aussi un militant : à l’occasion des élections municipales de mars 2014 à Paris, il fut cinquième sur la liste du candidat du Rassemblement Bleu Marine, Wallerand de Saint-Just, qui est actuellement le trésorier de la campagne présidentielle de Marine Le Pen. C’est exactement à la même période que Lafarge négociait avec l’État islamique.

Le groupe avait racheté en 2007 une cimenterie syrienne qui, après de multiples travaux, a été inaugurée en 2010, soit deux ans après l’arrivée de Veillard à la tête de la sécurité de la multinationale. L’usine syrienne était alors considérée comme l’une des plus modernes et prometteuses du Proche-Orient, avec une capacité de production annuelle de trois millions de tonnes de ciment. Située à Jalabiya, au nord-est de la Syrie, à 90 kilomètres de Raqqa, la “capitale” de l’État islamique dans ce pays, la cimenterie était la propriété d’une filiale à 98 % de Lafarge, baptisée Lafarge Cement Syria (LCS).

Malgré sa réputation de personnage très secret, qui a gardé de son passé dans les forces spéciales la culture du cloisonnement, Jean-Claude Veillard a laissé derrière lui des traces qui prouvent son implication dans l’embarrassant dossier syrien de Lafarge. Du fait de l’emprise territoriale grandissante de l’EI en Syrie, en 2013 et 2014, Lafarge a fait le choix, contrairement à d’autres, d’entrer en négociation financière avec l’organisation terroriste pour pouvoir continuer ses affaires sur place et, d’après ses dirigeants, assurer la sécurité de son personnel.

Jean-Claude Veillard était informé de chaque phase de la négociation avec les djihadistes. Il recevait copie des mails adressés à la direction et a dû donner son avis sur les décisions prises. Plusieurs mails, dont Mediapart a pu avoir connaissance, en attestent. C’est le cas, par exemple, d’un échange de mails d’août 2014 dans lequel l’un des responsables de Lafarge en Syrie annonce qu’à la suite de ses discussions avec l’État islamique, l’entreprise devait fournir les pièces d’identité de ses employés sur place pour faciliter leur passage, lequel avait été rendu possible grâce à l’acquittement d’une taxe au profit des djihadistes. D’autres éléments circonstanciés, qui reposent notamment sur les attestations d’une douzaine d’anciens salariés de l’usine syrienne, tendent par ailleurs à démontrer que Lafarge a sciemment mis en danger son personnel sur place dans le seul but de continuer à produire. Les récits évoquent une série d’enlèvements, des tirs contre des salariés et l’absence de véritable plan d’évacuation en cas d’attaque de l’usine. 

Les accords de Lafarge avec l’EI ont perduré jusqu’au mois de septembre 2014, date à laquelle l’organisation terroriste a fini par s’emparer de l’usine, forçant la multinationale à fermer le site. Entretemps, compte tenu de la difficulté et du danger de la situation, Lafarge a évacué son personnel européen (essentiellement français) puis, officiellement, son personnel local (syrien) vers la Turquie, où les employés ont continué à être payés jusqu’à fin 2015.

En réalité, l’évacuation des 240 salariés présents lors de l’attaque de l’usine par l’EI s’est passée selon le principe de la préférence nationale. La direction avait négligé de prévenir le personnel local de l’imminence de l’attaque et les bus qui avaient été annoncés en cas d’évacuation d’urgence ne sont jamais venus car les taxes de l’État islamique étaient trop onéreuses. Les salariés syriens ont dû se débrouiller seuls pour se sauver dans un camp de réfugiés en Turquie. Le décalage entre l’évacuation des Français puis, lorsqu’on ne pouvait plus faire autrement, celle des syriens n’a choqué que les droits de l’hommistes car dans l’évangile frontiste la vie d’un français est incommensurable à celle d’un peon.

« Je n’ai rien à dire ». Concernant son engagement aux côtés de Marine Le Pen, Jean-Claude Veillard s’est contenté d’un grotesque: « Il s’agit d’une affaire personnelle et privée. ». Puis dans sa position favorite de victime du bolchévisme médiatique incarné par BFM et Jean-Jacques Bourdin « Si j’avais été l’adjoint de Mélenchon ou d’un socialiste, cela ne vous aurait pas intéressés, j’en suis sûr. »

Une assemblée générale des actionnaires de Lafarge doit se réunir ce mercredi 3 mai, à Zurich (Suisse), pour examiner les suites à donner à une enquête interne confiée à deux cabinets d’avocats, Baker McKenzie (aux États-Unis) et Darrois-Villey-Maillot-Brochier (en France), sur les accusations de compromissions du groupe avec l’EI. Ses conclusions, connues depuis avril, sont très sévères et ont poussé Lafarge, qui s’était longtemps réfugié dans le déni, à reconnaître les faits.

Le groupe a déjà annoncé le départ prochain, le 15 juillet, de son directeur général, Eric Olsen. Ce dernier s’est engagé à “faire le ménage” au sein de la direction avant de partir. Plusieurs dirigeants seraient aujourd’hui menacés : le PDG de la filiale syrienne, le directeur de l’usine (qui vit aujourd’hui à Damas), mais aussi Jean-Claude Veillard.

Mediapart/BAM

 


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