Publié par : Memento Mouloud | juin 3, 2017

La méthode Céline Alvarez : libéralisme et béatitudes

« Le message le plus évident est que les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé, c’est tout. […] Tout notre fonctionnement biologique nous encourage à la bienveillance et à la reliance : lorsque nous sommes généreux, altruistes, justes, confiants envers les autres, notre cerveau nous récompense en libérant de la dopamine. La dopamine agit sur les circuits cérébraux de la récompense, provoquant une décharge d’enthousiasme, d’élan et de plaisir qui nous encourage »

Céline Alvarez

Les Lois naturelles de l’enfant, le livre néo-positiviste de Céline Alvarez dépasse les deux cents occurrences, dans la presse écrite, depuis deux ans. La version baby doll pédagogique d’Eric Zemmour est donc lancée. L’ouvrage décrit trois années d’accompagnement scolaire d’enfants de trois à cinq ans à Gennevilliers selon la méthode Montessori, le tout agrémenté de pistes tirées de la psychologie cognitive et sociale, badigeonnée aux neurosciences.

Reposant sur la manipulation d’objets spécialement élaborés pour des apprentissages comme la lecture, le calcul ou la compréhension scientifique du monde, la pédagogie Montessori vise l’autonomie de l’enfant, sans qu’on sache ce que chacun entend par ce terme d’autonomie, sans même évoquer la conception de l’enfant comme un être auto-suffisant. L’une des particularités de cette méthode est l’usage d’objets onéreux (en bois, faits main : bouliers, cadres, globes pour la géographie, lettres rugueuses pour mémoriser les sons, bâtonnets en bois pour le calcul, etc. ) – pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros par classe, le matériel devant être homologué, avec seulement trois constructeurs agréés –, ainsi qu’un besoin en personnel formé aux méthodes Montessori, un personnel labellisé, pour superviser les activités centrées sur l’enfant, Narcisse en éveil dans un pli consumériste qui se prend pour un voile de Bouddha. C’est la raison pour laquelle les écoles dites Montessori s’adressent quasi uniquement à des catégories sociales favorisées, un facteur non négligeable de leur efficacité.

Le protocole Alvarez se déroule dans la cité du Luth, quartier périphérique de Gennevilliers, au cœur de ce qui subsiste de la « ceinture rouge » ou plutôt au coeur de la recomposition de ce qui n’est plus qu’une ceinture périphérique de la métropole mondialisée, mélangéant selon les lois de la spéculation immobilière et des désirs d’acquisition des catégories en quête de pavillons délabrés à retaper et un prolétariat où s’entasse l’ensemble des dernières vagues migratoires d’Asie, d’Afrique, d’Europe orientale. Le quartier du Luth est composé pour plus de la moitié de logements sociaux, le revenu fiscal médian y est de 13 100 euros et 25 % de la population y est au chômage (chiffres de 2012).

Au cours de ses études en sciences du langage, Céline découvre les ouvrages de Maria Montessori, puis plaide pour l’alliage entre la méthode Montessori, la linguistique (mais laquelle?) et les neurosciences (lesquelles?) afin de sortir la population scolaire de la ceinture de ses pesanteurs et échecs. Elle décide alors de passer le concours de professeure des écoles pour « infiltrer » le système et « essayer d’allumer une lumière ».

Céline veut sauver le monde par ses enfants. La Révolution est si morte qu’elle lègue son délire de refonte de l’Homme aux docteurs Frankestein du pédagogisme.

En 2011, elle obtient l’autorisation de mener une expérience pédagogique sur une même classe de petite, moyenne et grande section durant trois ans, à charge pour elle de démontrer sa pertinence par des évaluations régulières. On trouve dans son ouvrage sirupeux un mélange de données scientifiques de troisième main et d’affirmations sur le bonheur, l’amour, l’épanouissement qui valent leur Frédéric Lenoir et Christophe André.

Céline est à la fois coach et manager, révolutionnaire et bonimentEuse.

L’être humain est « précâblé » pour apprendre sans efforts, pour aimer, vivre et apprendre avec les autres. Les enfants sont « tous câblés pareil » (sic), ce sont des machines à apprendre, mais pour cela ils ont besoin d’amour. Ce sont les « lois naturelles de l’enfance ». Ce « câblage » est la matrice de l’« intelligence collective et sociale ». Ainsi, en agissant très tôt directement sur les branchements cérébraux, on peut favoriser aussi bien les apprentissages fondamentaux que l’« autonomie », l’« esprit d’initiative », les « élans fraternels », et la « reliance sociale ».

L’humain, c’est une question de câble. Dieu avait dû foirer les siens avec Adam, Eve et Caïn.

L’école n’a pas été pensée sur la base de ces connaissances scientifiques, d’où le « gâchis humain » que l’on constate dans le taux d’échec scolaire. L’école méconnaît les « lois de l’apprentissage », ainsi que les « grands principes d’épanouissement », écrit encore Céline Alvarez dans son livre.

La vie aussi demanderait à être modifiée scientifiquement.

En 2011, Céline Alvarez frappe à la porte du ministère et présente son projet de classe expérimentale. Jean-Michel Blanquer, devenu ministre de l’Éducation nationale, est alors à la tête de la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO). Ancien recteur de Guyane et de Créteil, il est un fervent soutien des expériences dites « innovantes », du numérique et surtout de la psychologie cognitive. Une fois à la DGESCO, il nomme comme conseiller technique en 2010 Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France en psychologie cognitive expérimentale, qui a travaillé sur l’apprentissage des mathématiques – La Bosse des maths ( 1997 ) – et de la lecture – Les Neurones de la lecture ( 2007 ). On ne sait pourquoi Stan a négligé de rédiger la trique du matheux ou jouir grave en maintenant ses cablages.

Nouveau Lyssenko, S. Dehaene est persuadé que les neurosciences sont le moyen de régler les problèmes d’apprentissage dans les petites classes. Ses ouvrages se présentent à la fois comme des diagnostics scientifiques tirés de l’imagerie cérébrale (cette chose étrange qu’est l’âme, l’inconscient serait enfin un palais de cristal qui s’allume en bleu, vert, rouge) et des propositions de remédiation (Mets plus de bleu sur l’image, coco).

L’aide matérielle est rendue possible grâce à ses liens avec l’association Agir pour l’école, dont il est membre du comité directeur. Cette dernière est une association fondée en 2010 par Laurent Cros à l’initiative de l’Institut Montaigne, qui vient de publier un rapport intitulé « Vaincre l’échec à l’école primaire ». L’Institut Montaigne est né en 2000. S’il se veut indépendant, il a été fondé par Claude Bébéar, alors P.-D.G. des assurances AXA, et le parcours économique du « parrain du patronat français », comme ses proximités politiques – admirateur de Giscard et éphémère maire-adjoint de Rouen dans la perspective, vite avortée, de succéder à l’UDF Jean Lecanuet – désignent toutefois l’institut comme proche de la galaxie libérale. Fort d’un budget de près de trois millions d’euros, il ne vit que de financements privés. Le carnet des adhérents est impressionnant : Air France KLM, Allianz, Areva, Axa, Barclays Private Equity, Bolloré, Bouygues, Capgemini, Carrefour, CNP Assurances, Dassault, EADS, GE Money Bank, Groupama, HSBC France, Lazard Frères, LVMH, M6, Microsoft, Orange, Rothschild Cie, Sanofi-Aventis, SFR, Schneider Electric, Servier Monde, SNCF, Sodexo, GDF, Total, Veolia, Vinci…

Laurent Cros, le directeur d’Agir pour l’école, est énarque, ancien haut fonctionnaire au Budget, où il fut chargé d’analyser des indicateurs du système éducatif, notamment Pisa  En 2008, il décide de s’intéresser aux recherches en psychologie cognitive et de voir « comment elles peuvent fertiliser l’Éducation nationale », surtout « au regard des dix ans d’avance des États-Unis » dans ce domaine.

Pour se financer, Agir pour l’école touche des fonds publics, que Laurent Cros estime dérisoires au regard des besoins, et complète ces apports par des fondations et donateurs privés dont la liste se trouve sur son site : Axa, la Société générale, Total, Dassault, la ville du Puy-en-Velay (dont Laurent Wauquiez fut maire pendant huit ans, jusqu’en 2016), ou la fondation Bettencourt Schueller (très engagée dans les projets en direction des quartiers populaires). Grâce à cet argent, l’association paye intégralement l’équipement de la classe de Céline Alvarez en matériel Montessori à hauteur de 10 000 euros et s’engage à financer les évaluations scientifiques.

C’est ainsi qu’à la rentrée 2011, une classe expérimentale, cofinancée par des fonds privés, s’ouvre dans une école publique classique et commence à fonctionner de manière autarcique. En effet, le « rayonnement », la « reliance », l’« amour » et la « fraternité » semblent s’arrêter aux frontières de la classe. Il n’y a, aux dires des témoins, aucune relation professionnelle avec l’équipe pédagogique, très peu avec la directrice – pourtant personne pivot de l’établissement et préposée entre autres aux relations entre l’école et l’extérieur – et surtout avec les parents. Ces derniers ne sont d’ailleurs prévenus de l’expérience qu’à la rentrée. Certains sont sceptiques, d’autres s’enthousiasment immédiatement ; rien que de très normal. Les horaires sont décalés : ni les récréations ni les repas ne sont partagés avec les membres de l’équipe. La sociabilité normale d’une école ne franchit donc pas la barrière de la classe-laboratoire. En revanche, les chercheurs défilent, traversent la cour sans même parfois saluer collègues et directrice, sans prévenir de leur arrivée non plus.

Selon le personnel de l’école, la dernière année aurait posé davantage de problèmes aux parents, avec des demandes pour changer les enfants de classe. Quelques signes incitent en effet à relativiser le succès de l’expérience. Sur les vidéos en circulation, ce sont toujours les mêmes parents qui témoignent. Ils ne sont que huit, il en reste donc une quinzaine dont on ne sait rien. Des rapports intermédiaires d’inspection, enterrés à l’époque par la hiérarchie, auraient été nettement moins laudatifs, selon les dires de certains témoins, mais ne sont évidemment pas consultables.

Différents témoins vont jusqu’à supposer que le coup d’arrêt porté à l’expérience n’a pas été une si grande blessure pour Céline Alvarez. Plusieurs propositions lui auraient été faites de reprendre ailleurs son expérimentation, ou encore de s’intégrer à un protocole plus lourd (mais long), mais elle semble avoir décliné ces propositions. Manifestement, l’intéressée privilégie aujourd’hui des projets plus ambitieux tournés vers l’« ensemble de l’humanité », projets imprégnés par les techniques de la « pleine conscience », de la gestion des émotions et de la méditation. En octobre 2016, elle intervenait par exemple dans un cycle de conférences d’« auteurs inspirants », mais fort peu inspirés si l’on s’en tient aux titres des interventions : « Bien faire et se tenir en joie », « Pourquoi je n’arrive pas à méditer », « Oser réussir, accepter l’échec », « La puissance de la joie » ou encore « On a tous des super-pouvoirs ».

En mars 2016, l’Institut Montaigne publiait un rapport visant à valoriser les atouts du numérique dès l’école primaire, grâce notamment à la pédagogie différenciée et à l’individualisation de l’apprentissage. La méthode Montessori y est citée comme la mieux adaptée à un tel projet. Le rapport évoque également les écoles Steve Jobs aux Pays-Bas comme sources de son inspiration. Ce sont des écoles indépendantes, privées, créées en 2013 par un entrepreneur hollandais et dans lesquelles chaque élève est propriétaire d’une tablette iPad ; la pédagogie qui y est dispensée est aussi « largement inspirée du modèle Montessori ». Les enseignants sont des « coachs » qui organisent des ateliers de travail. Les tablettes se substituent aux objets Montessori. Les similitudes avec ce qu’écrit Céline Alvarez sont criantes : ce sont des écoles où l’on apprend l’« épanouissement », la « créativité », l’« originalité » et la « flexibilité », car, comme l’affirme en ouverture le site qui leur est consacré, « as a parent you hope that your child will become happy in life » (« en tant que parent, vous espérez que votre enfant sera heureux dans la vie »).

Mediapart / BAM


Responses

  1. Mengele n’aurait pas misé un real sur des disciples en pédagogie. Mais le retour en force de la philosophie de la nature et de son bras armé la science cognitive (connaissance connaissante) nous réserve bien d’autres surprises.

    Le bonheur des Lumières a accouché du spleen Baudelairien comme l’Aufklarung a enfanté l’hyperion de Holderlin. J’ai bien peur que la progéniture de la joie Macrono-Alvarezienne soit bien moins poétique. Peut-être un Mad Max avec un bidon d’essence dans une main et une lyre dans l’autre qui viendrait nous chanter « Sursum Boum Boum ! Subsum Vroum Vroum ! » avant de reprendre la présentation d’Auto-moto et qui les soirs d’inspiration devant un moteur double v 12 se souviendrait de l’embrigadement privilégié qu’il reçut dans une classe de la cité du Luth.

    • j’essayerais bien de faire une contrepèterie sur la cité du luth , mais ça marche pas

      • On devrait approcher avec tour et constellé mais faudra quelques efforts

    • Wrongman, le spleen précède ou plutôt accompagne les Lumières. Le mot apparaît sous la plume de Diderot et le premier romantisme allemand est une sorte d’Aufklärung sentimental où on se désespère d’amour avec Goethe et où les couples se suicident avec ferveur sous la conduite de Kleist, en revanche votre sursum Boum Boum me paraît le slogan de demain, il ne sera ni romantique, ni lumineux, juste bourrin


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