Publié par : Memento Mouloud | juin 17, 2017

Portée d’Anacrime le logiciel bienveillant

 

Dans Minority Report, Philip K Dick explorait les méandres d’une prémonition mutante et d’une croyance fatale et dérisoire de l’homme en deux fins : la disparition du crime et l’infaillibilité d’un dispositif de connaissance. Si la connaissance a des degrés, elle n’est qu’une échelle sur l’horizon de la crédulité, du désir, de l’erreur et de la bêtise. Non seulement la connaissance est intrinsèquement probabiliste mais toute induction est un saut difficile et non un pont entre une série de faits et une hypothèse exhaustive, élégante et unique.

Anacrime est donc une variation sur Précrime, comme l’indique le préfixe grec ana, en arrière. L’une voit derrière, l’autre voit devant, on entendrait presque une mauvaise chanson paillarde, « si t’avances quand je recule… ». Quant à l’affaire Grégory, elle installe un dispositif inédit, l’imprescriptibilité de tout crime et de là l’atermoiement illimité, sans fin, qui pèse sur tous les suspects, tous les témoins, tous les protagonistes d’une affaire mise en lumière. Comme si tout crime était désormais contre l’Humanité, ou du moins comme si tout crime pouvait l’être.

En effet, le fichier d’analyse sérielle permet aux enquêteurs de police, de gendarmerie et des douanes de comparer et d’exploiter tous les éléments liés à une infraction. Encore faut-il que l’infraction soit passible d’au moins cinq ans d’emprisonnement, qu’elle implique une mort inexpliquée ou bien une disparition.

La CNIL s’alarmait qu’« aucune disposition ne précise les conditions de décision du procureur de la République en matière de maintien, dans les traitements concernés, des données des personnes en cas de décision de relaxe ou d’acquittement devenue définitive, en cas d’effacement ou de décision définitive de non-lieu et de classement sans suite pour insuffisance de charges ».

Initialement développée par la société canadienne i2, puis rachetée par iBM, la solution Analyst’s Notebook a donné lieu au logiciel AnaCrim. Il est utilisé en France par le Service central du renseignement criminel (SCRC) depuis une dizaine d’années. Les méthodes sont standardisées à l’échelle européenne. « L’objectif : mettre en évidences les incohérences dans l’emploi du temps d’un témoin ou d’un mis en cause, des contradictions entre certains témoignages et les observations faites par les enquêteurs. Les analystes criminels ont ainsi minutieusement retranscris tous les éléments constatés par les enquêteurs sur le terrain ou les détails figurant dans une audition », a expliqué le colonel Didier Berger, chef du Bureau des affaires criminelles (BAC) de la gendarmerie à nos confrères du Parisien.

Les analystes sont formés au Centre national de formation de police judiciaire, une partie des cours étant donnée par l’université de technologie de Troyes (UTT). Les futurs analystes y apprennent à appliquer les outils informatiques aux finalités d’une enquête policière. « Intégrer les données, rechercher et visualiser les liens entre les divers protagonistes, leur implication dans l’affaire, la chronologie des faits, et enfin l’interprétation des données », indique le programme de la formation.

Le procureur général Jean-Jacques Bosc a tenu à éclaircir, jeudi 15 juin 2017 dans l’après-midi, les dernières découvertes de l’enquête au cours d’une conférence. Il y a présenté les dernières conclusions de l’analyse en écriture (analyse graphologique de la lettre manuscrite, et analyse syntaxique des deux lettres dactylographiées) sur les écrits envoyés par le « corbeau » de l’affaire. « L’analyse criminelle montre que plusieurs personnes ont concouru à la réalisation du crime »

L’analyse criminelle repose en grande partie sur la représentation visuelle par graphe, permettant d’identifier plus facilement les liens entre différents acteurs d’un réseau… ou les incohérences dans leurs déclarations pendant l’enquête.  Pour chaque dossier, « on constitue une base de données avec tout ce que tout le monde dit et fait, ce volume global est  ensuite transposé sur un gros schéma sur lequel on zoome en fonction de ses recherches »

La visualisation supplante l’analyse, l’esprit de finesse n’est plus, l’esprit de géométrie devient garant de la croyance aberrante en l’omniscience. « Ce sont des dizaines de milliers de pages, de procès verbaux, de témoignages, d’auditions, de vérifications qui ont été faites dans le dossier, affirme Didier Seban. Quand on finit de lire le dossier, on a oublié le début. La mémoire humaine n’est pas en mesure de mettre en rapport l’ensemble de ces éléments. C’est ce que va faire le logiciel. »

Le logiciel devient notre mémoire, ce qui est évidemment faux, une mémoire n’est pas un dépôt d’archives et une archive n’est pas une stase mémorielle.

Selon Didier Seban, les enquêteurs de la Section de Recherche de Dijon ont également avancé grâce au « foulage » : « Quand vous écrivez un texte sur une feuille, eh bien vous laissez des traces sur le support, sur la feuille d’en dessous. Ces traces, on peut aujourd’hui avec des techniques scientifiques beaucoup plus modernes trouver des traces qu’on ne trouvait pas (…). On peut se re-pencher sur les lettres du Corbeau ». En 1984, c’était déjà cette technique, moins précise qu’aujourd’hui, qui avait conduit à l’inculpation de Bernard Laroche. Mais les enquêteurs, lors de l’instruction, l’avaient « égaré » fragilisant les accusations après la rétraction d’un témoin clé, et conduisant à la libération de Laroche.

Personne ne se dit que si la sottise, l’égarement, conduisent les raisonnements et les actes des hommes, la même sottise, le même égarement se retrouveront dans leurs machines, une sottise bien plus affirmée, une sottise qui se prend pour l’oeil absolu du divin. Dans la théorie des graphes, on abandonne ce qui en géométrie est essentiel, les cas de figure. Or on ne peut nier que chaque crime est un cas de figure et non un élément dans une série.

Mais le but de cette relance de l’affaire Grégory n’est pas là. Des enquêteurs qui sont incapables, nous dit-on, d’arrêter des djihadistes déjà fichés par les services de renseignement, se révèlent omniscient 33 ans plus tard dans une affaire criminelle célèbre, non parce que des éléments nouveaux sont apparus mais pour la simple raison qu’Anacrime a tout vu, tout su, tout repéré. Ce qui se vend c’est donc une croyance dans l’image et le traitement des Big Data, une manière de referendum en faveur des artisans du désastre pour lesquels l’homme augmenté, tout épuisé de prothèses, sera l’égal des géants de la Bible, sorte de garde prétorienne des trônes des anges.

Entre Marguerite Duras et les actuels paladins du Big Data, le plus délirant n’est certainement pas la première et si la littérature a déposé ses pouvoirs, la Big Science de pacotille avec ses belles machines et ses beaux graphiques ne cesse d’affirmer les siens parce que l’homme a enfin trouvé son propre prédateur et la manière la plus simple de se suicider en tant qu’espèce : la bouffonnerie grégaire et narcissique.

Sciences et Avenir / Marianne / Le Monde/ BAM


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