Publié par : Memento Mouloud | novembre 30, 2018

Steve Bannon : agent, clown et prophète ?

Depuis début 2018, Steve Bannon fait le tour des capitales européennes pour créer « un nouveau mouvement populiste international ». C’est le paravent des opérations de guerre psychologique menées par une sorte de doublure de la CIA. Le modèle présumé est clair : le Congrès pour la liberté de la culture d’après-guerre qui fédérait l’ensemble des intellectuels anti-communistes, anti-marxistes et anti-fascistes d’Europe de l’ouest. Le modèle idéologique inavoué vient directement de l’Internationale mise sur pied par la SS dans l’entre-deux-guerres. Pour le moment, un seul parti au pouvoir sur le continent européen s’est mis dans son orbite.

Le but : financer et fournir, aux mouvements « amis » du continent, des outils pour remporter les élections : analyses de données, sondages, communication sur les réseaux sociaux. Organiser un espace de liaison entre l’ethno-populisme et une sorte de pot-pourri de gauche né des décombres des sinistroses européennes sur le modèle des cinq étoiles transalpins. « L’Italie est le cœur de la politique moderne. Si cela s’est passé en Italie, cela peut réussir partout ailleurs. » L’organisation au nom orwellien, The movement, comme l’OTAN, est sise à Bruxelles. Son budget prévisionnel et officiel oscille entre 5 et 15 millions de dollars jusqu’en mai 2019, date des mascarades électorales européennes. Néanmoins, le point de ralliement du Movement ressemble étrangement à celui de la catholicité. « Rome est maintenant le centre de la politique mondiale. Ce qui se passe ici est extraordinaire. Il n’y a jamais eu de véritable gouvernement populiste à l’époque moderne. Maintenant, il y en a un… quelque chose d’héroïque s’est passé en Italie. »

On le voit, Bannon est un léniniste old style. Seule compte la prise du pouvoir gouvernemental, l’occupation du Château.

Steve Bannon est âgé de 64 ans, il est passé par la banque Goldman Sachs, la production télévisuelle et la direction de médias (il était jusqu’en 2016 à la tête de Breitbart News, site proche des milieux de l’Alt-right, la droite suprématiste états-unienne). Membre du Tea Party, il a frayé avec l’ UKIP au Royaume-Uni, fournissant en whisky de contrebande son vieux pote Nigel Farage. Il est allié à la société Cambridge Analytica, spécialiste en enfumage et hôte du biotope de pillage des données numériques mise en œuvre par l’inénarrable Facebook qui ne vend pas seulement des cerveaux disponibles mais aussi des synapses encombrées et des systèmes heuristiques en berne. Comment s’agglomèrent des cerveaux rincés à la vacuité contemporaine, c’est la question qui porte Facebook ou Steve Bannon sur les fonds baptismaux.

Directeur de la campagne de Donald Trump, qui le surnommait Steve le débraillé, puis conseiller du président, Bannon quitte, en août 2017, la Maison Blanche après sept mois pendant lesquels il a notamment plaidé pour une sortie de l’accord de Paris sur le climat et le recul de l’interventionnisme américain. Au moment des violences de Charlottesville, c’est lui qui incite Trump à dénoncer celles-ci sans désigner les suprémacistes blancs. Etablir de fausses symétries est un début. C’est alors qu’il rejoint le dispositif de guerre psychologique.

Il est allié avec un avocat belge, Mischaël Modrikamen, membre d’un micro-parti wallon ethno-populiste créé en 2009, le Parti populaire. Une sorte de remplaçant de Jean Thiriart. Sa division ami-ennemi est héritée du théologien politique Carl Schmitt « Je pense que la ligne de division au sein des politiques occidentales, pour les 20, 30, 40 prochaines années, se fera entre, d’un côté, l’approche globaliste du type Macron, Merkel, Obama, Nations unies… et de l’autre côté, tous les souverainistes, Salvini, Orbán, Trump bien sûr et notre mouvement ». Matteo Salvini le dit autrement, « Il y a actuellement deux camps en Europe. Macron est à la tête des forces soutenant l’immigration. De l’autre côté, il y a nous, qui voulons arrêter l’immigration illégale. Un front clairement dessiné entre partisans et adversaires de l’immigration. »

En février 2018, Marion Maréchal Le Pen le rencontrait à Washington. Le 7 mars 2018, à Zürich, lors d’une conférence organisée par le journal conservateur Die Weltwoche, il rencontre Alice Weidel, la dirigeante du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) et Christoph Blocher, le dirigeant de l’Union démocratique du centre (UDC) puis participe, à Lille, à un congrès du Front national. En mai, il donnait des conférences à Prague et à Budapest. À plusieurs reprises au printemps, il se rendait en Italie. En juillet, il organisait un séminaire dans un luxueux hôtel de Londres, où l’on trouvait, d’après le Guardian, des représentants du Vlaams Belang, le parti ethno-populiste flamand, ainsi que des Démocrates suédois… Et en septembre, il retournait en Italie. Steve Bannon est alors reçu au ministère de l’intérieur par Matteo Salvini lui-même et, deux semaines plus tard, il participe à la fête annuelle du parti postfasciste Fratelli d’Italia. Après toutes ces rencontres, seuls la Ligue italienne, le Parti pour la liberté du néerlandais Geert Wilders et la formation belge du Vlaams Belang semblent être encore volontaires pour travailler avec l’homme d’affaires américain. En France, le Rassemblement national (ex-FN), après une nouvelle rencontre entre Marine Le Pen et Steve Bannon en octobre à Paris, a démenti être intéressé. L’AfD en Allemagne et le FPÖ en Autriche n’en veulent pas non plus, tandis que le porte-parole pour la presse étrangère du gouvernement hongrois, Zoltán Kovács, a affiché sa prudence vis-à-vis des influences étrangères. Budapest va mener son propre agenda, a-t-il dit en septembre à Bruxelles. Enfin, même si cela revêt moins d’importance, dans la mesure où le Royaume-Uni n’enverra pas de députés dans le prochain Parlement européen, le parti dont Bannon était le plus proche au départ, le UKIP, a également rejeté son aide.

Comme tous les discours des journalistes, celui de Bannon est un aggloméré de courtes phrases. « Il faut que dès que les gens allument leur télé, ils entendent notre message. Notre but, c’est de dominer les ondes. » King of the fake news ? Il s’en amuse : « Ce genre de surnom, ça m’aide à 100 % ! Et vous savez pourquoi ? Ce que je préfère, c’est quand mes fake news deviennent votre réalité. » Seulement, à la différence des journalistes il connaît ce qu’est l’homme : un mangeur de fictions. Wynton Hall, l’un de ses adjoints de Bannon, éclaire sa méthode « on travaillait longtemps, pour construire un récit, un story-board, des mois avant de les rendre publics. ». Dans ce but, Steve le débraillé créa un think tank indépendant qui rendait possible de longues enquêtes capables de révéler des affaires qui attiraient l’attention des médias mainstream. Lorsqu’un récit est repris par les médias dominants, l’histoire vit sa propre vie : des héros et des méchants émergent et portent le message de Breitbart. Hillary Clinton est ainsi devenue l’anti-héroïne de la narration politique. Un phénomène viral qui a contribué à délégitimer sa candidature auprès de sa base, comme en témoigne le succès de celle de Bernie Sanders. « Elle arrivait de la plage à Reno (Nevada) pour son premier grand discours de rentrée. Et de quoi parle-t-elle ? De Steve Bannon, Breitbart, alt-right, suprémacistes blancs, misogynes… Je suis assis là à me dire : Bon Dieu, elle veut être le commandant en chef, le job le plus puissant au monde, et elle parle de Breitbart ? Est-ce que tu te fous de moi ? J’ai dit à Trump : “Vous allez gagner” – j’ai dit à l’équipe de campagne : “C’est fini.” Si elle veut faire ça, nous les avons. Malgré tout leur brio, ils n’avaient aucune idée de la nature de la campagne. »

Il sait donc viser juste« les Français sont en train de réaliser combien Macron est devenu embarrassantC’est un banquier de chez Rothschild qui n’a jamais fait d’argent – la définition même d’un perdant – et qui vendrait son âme pour rien. Macron rêve d’être quelqu’un. Il veut être une figure historique mondiale, il s’imagine en nouveau Napoléon. » Et annonce comme en avance d’un mouvement gilets jaunes ou autre, « La classe politique qui contrôle nos pays restera exactement comme elle est jusqu’à ce que vous ayez une véritable perturbation. Ce ne peut pas être une bataille de polochons. Vous avez besoin de tueurs. »

Ce qu’il dit de Trump annonce peut-être notre futur : « O.K. ! Nous sommes les “déplorables”, nous, les Bannon… Si tu es un “déplorable” cela signifie que tu t’es fait baiser. Nous, les Bannon, nous sommes juste un tas de putains de têtes dures. Les cols bleus, les pompiers, etc., juste des gens ordinaires et qui adorent Donald Trump. Tu sais pourquoi ? Il est le premier à dire à l’establishment d’aller se faire foutre. Et nous sommes juste au début, c’est pourquoi la droite populiste va gagner, parce que la gauche vous êtes un tas de chattes »

Remplacer déplorable par gilets jaunes et Donal Trump par un rough guy ou une nana « vrais gens » et l’équation se répète soit les Ruffin et Mélénchon dit le « Tu sais qui je suis ? » réussissent leur pari, capter la fronde, soit la stratégie Bannon écrasera sans barguigner la société ouverte du flûtiste Macron et de ses acolytes tous bien nés, bien poudrés, bien élevés mais incapables de masquer leur mépris et leur éternel dispositif où se pavanent coquins et copains.


Responses

  1. Beaucoup d’informations, très intéressant. Merci.

    Par contre, Bannon et la CIA (l’institution), cela ne me paraît pas possible car elle a foutu en dehors du Conseil national de Sécurité, immédiatement.
    Ensuite, les mouvements européens qui ont refusé son  »aide » sont organiquement liés à d’autres actionnaires bien plus puissants et fiables en Europe.
    « Mangeur de fiction » est le story telling que tous utilisent.

    Pour ma part, Bannon (et d’autres) est le symbole de l’extrême morcellement des institutions américaines qui, faute d’accord sur la mondialisation heureuse vendue par les politiques main stream, se retrouvent livrées en partie à elles-mêmes. L’ensemble des crises et des guerres actuelles et leurs incroyables durées où sont impliqués les Américains, semble le montrer tragiquement, jour après jour.
    Bannon n’étant que le pantin d’une branche de l’une d’entre elles…

    • Derrière Trump et son envoyé spécial Bannon, il me semble discerner un axe stratégique qui a pour terminus la fin de la démocratie, même libérale. L’ethno-populisme européen a son pendant dans le suprématisme blanc discret de Trump et dans la consolidation de toutes les autres dictatures (Poutine, Erdogan, les mollahs, la Chine, etc.) ou démocratures (Brésil, Inde, l’UE, etc.). Comme vous le dîtes, il me semble que les Etats-Unis ne sont pas un bloc et que cette stratégie est plus que contestée d’où la sortie de Bannon du Conseil national de Sécurité et son rôle : disloquer l’UE pour transformer le continent en blocs ethno-populistes, l’un articulé autour de la Russie, l’autre de la sphère euro-atlantique.


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