Publié par : Memento Mouloud | décembre 10, 2018

Le meurtre d’Eva Bourseau ou la belle, le chinois et les deux baltringues

A première vue, le meurtre d’Eva Bourseau est tiré d’une chronique de Philippe Muray révisée par Houellebecq. On y trouve deux jeunes lycéens promis selon les chroniqueurs à un avenir brillant de scientifiques talentueux, une jeune femme légère ou libre selon le point de vue, un orphelin vietnamien et adopté qui joue le rôle du parrain. Tous ne sont pas bourgeois mais tous sont en rupture d’études, ils sont dans l’entre-deux, entre chien et loup goûtant à tout, traversés de visions, « J’ai vu ses yeux bleus magnifiques fumer, se décomposer. Ils sortaient de son crâne, de son ventre. » Il venait de l’achever à coups de pieds de biche, l’autre l’avait assassinée, brisant son poing américain. Eva finira dans une malle en plastique, décomposée à l’acide, des insectes autour d’elle car l’un des assassins avait de « bonnes notions en chimie ». De nouveau, les chroniqueurs rationalisent ce qui est un crime à peine gratuit. Une dette de 750 euros, un vol de mille. C’est le mobile présumé. C’est un mobile qui ne tient pas debout, pas plus que la consommation de drogues n’est un facteur qui explique le crime.

Le duo meurtrier est bancal. Un fils d’ouvriers, un fils de petits-bourgeois ou de bourgeois. L’un vient d’une famille inculte, peut-être croyante, l’autre d’une famille qui le choie. A l’arrivée, le pied de biche et le poing américain, l’acide, Breaking Bad comme mode opératoire. On les dit brillants, ils sont aussi bêtes que les tueurs tirés des opus des frères Coen. A revenir sur les lieux. A ne pas faire de bruit. A se munir d’une casquette. A accuser « le chinois », on perçoit la litanie des crétins. Ils ont beau poursuivre leurs études en prison, la marque est indélébile et elle rime avec débile pour l’éternité.

«Vous verrez. Un jour, vous me verrez à la télévision. Je serai célèbre.» disait Eva. En effet, elle l’est devenue. Ses photos passent et repassent sur la planche à sérigraphier des continuateurs de Warhol. De tous les étudiants présents à des titres divers sur la scène du crime, c’était bien la seule à chercher, se chercher, sans doute, mais chercher. Elle est morte d’une dette, pas d’un sniff de trop, ni d’une overdose. Elle ne s’est pas défaite sur un trip lézardé dont le feulement crisse et cloue sur les rouages synaptiques le clair-obscur d’un paysage de foire avec la grand-roue qui dévisse sur une foule sombre. Elle est morte sous les coups de deux crétins, brillants selon les chroniqueurs. Un des deux meurtriers « fait partie de l’équipe qui remporte, en avril 2013, le deuxième prix d’un concours pour un projet expérimental en sciences de l’ingénieur…C’est dire le décalage entre ces personnalités et l’atrocité du crime », disent Me Pierre Alfort, Pierre Le Bonjour et Alexandre Martin, avocats, fins moralistes et histrions du barreau 

« Entendues à leur tour par le SRPJ de Toulouse, Anaïs, Hélène, Marie et Marion, quatre amies d’Eva, expliquaient avoir pris leurs distances : Eva se drogue trop, fait trop la fête. Les amies dressent la liste impressionnante de produits, fumés, sniffés ou avalés, qui remplissent son quotidien : cannabisMDMAkétamine, mescaline, LSD, speed, champignons et, depuis le mois de juin, cocaïne. A Anaïs, Eva avoue même avoir essayé l’héroïne. « Elle vendait également des drogues et m’a dit être devenue à une certaine époque une sorte de parrain local. Mais elle affirmait qu’elle avait arrêté car elle avait eu des problèmes. Le 25 juillet dernier, elle m’a confié qu’elle était dans la merde, qu’on lui devait 5 000 euros. » ». « A Hélène, Eva raconte avoir commencé à se piquer. Elle lui parle aussi de ce Guillaume, « le Chinois », son fournisseur. A Marie, Eva envoie un texto le 26 juillet, la veille de sa disparition, où elle évoque un nouveau venu : « J’ai de sales histoires avec Taha qui me font bader. » Marion, témoin de visites d’acheteurs rue Merly, se souvient d’autres propos d’Eva : « J’achète en général pour 2 000 euros et je revends, après avoir prélevé pour ma consommation perso. » »

Avec de telles amies, il est évident que personne n’aurait besoin d’ennemis déclarés. Le procès n’est plus celui des meurtriers mais celui de la drogue ou de la fête ou des musulmans. On n’attend plus que #me too pour poser sa candidature au débat de société car « Ils fréquentent alors les mêmes soirées underground, où se mêlent drogues de synthèse et relations sexuelles libres », raconte un proche de l’affaire. Et l’on se demande ce qui sera au menu : l’underground, la liberté sexuelle, les drogues ? Ne manque même pas le dark web où se « fournit » le Dr Fu Manchu de la bande.

On pourrait aussi inclure le procès des récits de presse à l’image de celui du Parisien dans les premiers temps de l’affaire « Le 18 juillet, la jeune fille achète 100 cachets d’ecstasy au « Chinois ». Montant de la facture, alors impayée : 750 €. Selon le récit de Taha aux enquêteurs, cette dette constitue le point de départ du drame. « Il a expliqué qu’une dizaine de jours avant le crime, Guillaume lui avait demandé de récupérer cet argent de la manière qu’il souhaitait. Pour Taha, cela voulait dire : tue-la s’il le faut », note cette même source. Eva sait qu’elle est menacée : la veille du meurtre, l’étudiante confie à une amie qu’elle est « dans la merde » parce qu’elle « doit de l’argent à quelqu’un ». Comme on le constate la fréquentation des séries de saison 1 à 10 ne mène pas qu’à la philosophie

Le procès durera dix jours. 52 témoins, 19 experts, une myriade de clowns du barreau et de chats mitrés en guise de juges, il y aura les photos d’Eva, les deux meurtriers et l’ombre du « chinois », le procès de la drogue et celui des soirées. De ce climat il est toujours possible que s’échappe du réel mais il se tiendra derrière les silhouettes du pied de biche et de la bassine en plastic, derrière les mots chiffonnés du meurtrier aussi « J’ai vu ses yeux bleus magnifiques fumer, se décomposer. Ils sortaient de son crâne, de son ventre. ».

Sources Paris-Match/Slate / Le Parisien / La Dépêche


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