Publié par : Ivan Kruger | mars 17, 2020

Quelques éclats d’une vie de prof (1)

Il existe des récits de prof comme il existe des hagiographies et des polars. C’est un passage obligé, une niche, un segment de marché et un marronnier. Quand on est une femme, on vient célébrer une nouvelle méthode, un truc incroyable, une réussite imparable. Les élèves y sont toujours formidables et il n’est pas de problème qui ne trouve son sourire et sa bonne humeur. A la fin de l’ouvrage, on y loue l’Humanité réconciliée, le collège de demain et une sorte de communauté des belles âmes qui triompheront du Mal. Les femmes qui écrivent, les femmes-profs, sont des sortes de femmes-troncs, ni belles, ni moches, ni grosses, ni maigres, ni connes, ni intelligentes, des femmes-Quételet, des femmes passe-partout mais qui dépassent rarement les 35 ans à moins de s’appeler Elisabeth Badinter qui n’est pas prof mais essayiste car la femme-prof qui écrit, autre chose que des romans qui seront bien traités dans les colonnes de Télérama, ou ce qu’il en reste, la femme-prof donc, souvent prof de français, allez savoir pourquoi, à croire que les autres femmes-profs n’existent pas, donc la femme-prof n’est pas une intellectuelle, elle n’écrit pas exactement avec ses tripes mais avec ses larmes. La femme-prof est super-care, elle prend soin d’un peu tout. C’est une infirmière asexuée et délicate, une fonctionnaire de l’Universel larmoyant, une femme formidablement grise. Une passe-muraille en foulard.

Quand on est un homme, c’est autre chose, on est satiriste, un peu moqueur, réactionnaire, parfois misopède, jamais pédophage, ce serait mal vu. Le prof masculin écrivant est une espèce qui appartient à différentes disciplines, philosophe, historien, littérateur, c’est une pouffiasse sérieuse qui s’ennuie. Le prof-homme qui écrit est acide, rancunier, il n’aime pas ses collègues, il a conscience du poids de mépris qui accable et l’institution et ceux qui en vivent et y vivent. Il veut sortir du lot alors il tape avec la masse tout en niant le faire. C’est un salaud sartrien sous Prozac. S ‘il réussit, il évitera la prochaine rentrée, s’il échoue qui l’aura lu dans le public de plus en plus blasé du récit de prof ?

Je me demande d’ailleurs s’il existe encore un lot de parents d’élèves et de profs en lézarde pour acheter les produits d’une telle industrie littéraire de petites mains. Les romans me tombent des mains, je veux dire la plupart des romans actuels sans même évoquer les autobiographies, les auto-fictions et de fait toute la gamme des autos quelque chose. En novlangue universitaire, on appelle ça le moment énonciatif. Tout en vient à s’énoncer en auto, le lyrisme, les idées, l’enfance et tout le reste. C’est le degré zéro de la disparition élocutoire. Tout est saturé comme un acide gras omega 3 ou 6 en manque d’hydrogène. Mais la disparition du roman comme il y eut disparition de la comédie pastorale, de la tragédie et de l’épopée ne signe pas la fin du récit, la fin des récits.

Raconter et se raconter, Raconter tout en se racontant, s’imager en prose et se prosifier dans le scintillement d’une évanescence de papier et d’encre, tout cela va continuer, tout cela ne peut pas mourir parce que l’homme est de loin, de très loin, cet animal qui ne fouille pas seulement son monde mais tous les arrières-mondes. Il veut le déchirement, l’indice et le plan abstrait et les coud dans le sac de ses astrocytes qui sont comme la grande ourse dépliée en fractales. Je ne dis pas que tous les hommes le veulent, ni que tous les hommes le sachent mais le bonheur pour lequel Simone dit le Castor était si doué, la plus douée de tous et de toutes dit-elle, ce bonheur-là, l’homme s’en fout, il veut les bulles, le feu et le chaos, il aspire au rythme, à la danse et à la géométrie, il dessine sur le sable la figure de sa disparition et celle de sa métamorphose. En tous les cas, c’est ainsi que j’ai conçu ce petit organon du prof à mi-distance.


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