Publié par : Ivan Kruger | mars 24, 2020

81 fragments sur Homère

1 Si les grecs sont des colonisateurs, ils ne reviennent pas. Or Ulysse retourne dans des conditions catastrophiques. Il est le revenant, celui qui hante les poleis métropolitaines, le grand vendangeur d’hommes.

2 Troie n’est pas une ville. Un palais et des murailles, une porte, rien de plus. Troie est une île ou un rivage aussi l’Iliade s’ouvre sur une querelle autour de l’autel d’Apollon. En effet, ce dieu, au même titre que Poséidon, est maritime. Des autels lui étaient dédiés sur la plage par ceux qui débarquaient des navires. Qu’Apollon soit ekbasios ou delphinios comme dans l’Hymne homérique, Agamemnon a maltraité son prostates ou son timouchos, son prêtre. Il doit payer son impiété au prix fort. La montre de sa vacuité.

3 Qu’Achille ait été lu comme un dieu, la chose est avérée puisqu’il fut vénéré comme pontarchos par les marins de la mer noire. Ce culte eut son côté farce avec le Kaiser Guillaume qui reprit la villa d’Elisabeth d’Autriche à Corfou pour la gratifier d’un Achille gigantesque, Phallus de pierre célébrant la Grèce aryenne ressuscitée.

4 Le camp des achéens est un emporion qui ne dit pas son nom. On y sacrifie des bœufs, de l’orge, des chevaux, des chèvres, des porcs, on y fait venir du vin de Lemnos ou de Thrace. On y accumule trépieds de métaux, cuirasses et lingots d’argent ou d’or. C’est un ensemble de stocks et de flux qui se renouvelle par le pillage et le trafic d’esclaves. Le catalogue n’est pas seulement là pour compter, dénombrer, Danaens, achéens et argiens, la liste est, de droit, illimitée. Le commerce, le rapt, la guerre sont une seule et même fabrique d’un peuple dont le territoire n’a pas de centre ni de bornes puisqu’il est coextensif à la mer et à ses littoraux. Les grecs ne voient pas à partir des terres mais penchés sur des vagues. Ils ne partent pas, ils ne cessent d’arriver.

5 Sur les hauteurs ou les profondeurs, le dieu gîte dans un gouffre ou sur une surrection, les troyens, eux, campent sur la plaine noire, on dirait un champ d’étoiles. Ulysse et Diomède s’y glissent, il y égorgeront Dolon, le fils d’Eumède, auquel Hector avait promis le char d’Achille. La nuit, le sang, la lueur des torches, l’attente d’un accouchement.

6 Sur les 1596 ouvrages trouvés en Egypte avant 1963, la moitié sont des copies de l’Iliade et de l’Odyssée ou des commentaires des chants soit près de huit cents rouleaux à comparer aux quarante deux volumes de Platon, vingt fois moins.

7 L’idée explicite de l’hospitalité envers l’ami, l’étranger, le mendiant, a pour corollaire l’idée implicite de la défiance envers la parole de l’ami, de l’étranger, du mendiant soit qu’elle soit inutile ou parcellaire (Nestor et Ménélas face aux demandes de Télémaque à propos de son père) soit qu’elle s’avère mensongère (les étrangers narrant des bobards à Pénélope à propos d’Ulysse). Si l’hospitalité envers l’ami implique une règle de réciprocité, celle envers l’étranger est une conjuration de la menace qu’il représente (un dieu, un hypocrite marchand phénicien, un ennemi). Envers le mendiant, c’est une marque de révérence au sujet d’un destin possible (celui d’Eumée, fils de roi capturé par des marchands puis esclave à Ithaque), la converse du mépris de caste (des prétendants envers Ulysse-mendiant) dont la conséquence est la menace généralisée d’asservissement qui pèse sur tous et chacun. Le destin de Troie est donc une allégorie dont le cheval est la figure métonymique. Le cadeau, indissociable du séjour dans une demeure étrangère, est une forme de ruse mais d’une ruse qui porte la destruction avec elle, car la véritable règle entre être humains, malgré le fait que l’obligation d’hospitalité soit mentionnée de manière réitérée et systématique dans l’Odyssée, est la défiance. On en déduit une typologie de la parole : celle véridique du devin (qui attend une oreille), celle fictionnelle de l’aède (qui produit du pathos), celle indiciaire des interprétants des songes et présages (qui indique l’avenir), celle insuffisante de l’ami (qui a pour horizon la trahison), celle mensongère et menaçante de l’étranger (qui a pour transition de phase, la guerre), celle, contrainte du pauvre (née de l’asservissement ou comme le dit Ulysse des nécessités du ventre). Par conséquent, le secret que partagent Ulysse et Euryclée ou Pénélope et Ulysse supplante la parole parce qu’il scelle un pacte potentiellement porteur de mise à mort dès lors que la subsistance de l’oikos est menacée ( exécution des servantes dénoncées par la première ainsi que des prétendants qui attentaient à la virilité d’Ulysse dont le pied-tronc du lit nuptial est l’analogie)

8 Moses Finley tient les thètes pour des sortes de brassiers de l’Antiquité, des prolétaires au sens étymologique et romain du terme, dépendants des oikistes et dont le statut serait inférieur à celui des esclaves. Néanmoins, les thètes sont libres et font partie d’une communauté politique. Il faut donc admettre qu’une limite avait été instaurée au sein des poleis grecques, une limite qui empêchait l’asservissement des concitoyens mais ne pouvait proscrire leur mise à mort en cas de stasis (guerre civile). La naissance de la politique s’inscrit dans cet entre-deux fragile entre la limite posée à l’asservissement (limite qui n’est pas universelle ni générique) et la stasis.

9 Dans l’Iliade comme dans l’Odyssée personne ne lit ni n’écrit. Soit c’est une pratique inconnue, soit c’est une pratique ignorée. L’aède voit et chante, il ne trace pas.

10 L’ Iliade, le poème du carnage.

11 Le récit s’ouvre sur une querelle entre Agamemnon et Achille, querelle parallèle à celle entre les dieux. La Discorde est donc au coeur du monde au même titre qu’Eros. Si ce tissu existe, c’est en lisière de la destruction.

12 Les dieux, puisque c’est aussi le récit de leur querelle, n’interviennent pas réellement dans l’intrigue sinon sous le regard de l’aède, inspiré des Muses.

13 Agamemnon est le reflet déformé de Zeus, pasteur divin. Il a rassemblé les Achéens contre Ilion mais malmène un desservant d’Apollon, insulte son frère, Ménélas, n’écoute pas les conseils de Nestor, ne déploie pas la ruse d’Ulysse, finit blessé, remporte un prix sans concourir et ne sait rien de la venue de Priam dans le camp des Danaens. Il est si peu à la hauteur de la fonction royale, de la fonction pastorale qu’il rompt avec Achille à propos de Briseis avec laquelle il ne couchera pas, à l’encontre d’Achille dès lors que la mort de Patrocle ouvre la voie de l’union charnelle.

14 L’aède est l’égal d’Hephaestos. Maître des tekhnai, il déploie l’ekphrasis, tour de force et tour de potier dont le bouclier est l’objet car il déploie la scène où les hommes s’assemblent et se querellent.

15 Achille est le seul protagoniste du récit qui connaît le jour de sa mort, l’instant où la gloire le tiendra saisi parmi les mots des hommes, coeur palpitant des Muses. Parmi les héros, où la tradition le classe, il est le seul qui soit fils d’une mère. Le seul qui soit soit dans l’inaction. Le seul, cithariste. Le seul qui organise des concours. Le seul qui préside à un sacrifice humain. Le seul qui outrage la dépouille d’un mort. Le seul dont le deuil est décrit.

16 Les Achéens sont dit-on tous rassemblés autour de l’appel d’Agamemnon et du corps sanglant d’Iphigénie mais la richesse en excepte quelques-uns puisque Echépolos de Sicyone échangea la jument Aetha en guise d’exemption.

17 Hélène se nomme elle-même la chienne, si l’on en croit l’aède mais combat-on à mort pour une chienne ? Why not.

18 L’Iliade manque d’humour ou plutôt cet humour est trop semblable à celui de Budd Spencer et Terence Hill pour qu’il ne dénote pas une humanité de bourrins.

19 Les Troyens sont des vaincus. Le corps de leur héros est profané, Sarpedon est tué par Patrocle, les femmes pleurent et parlent, des priamides sont vendus comme esclaves, d’autres massacrés sous les remparts de Troie, Priam est fourbu, l’incendie de la ville annoncé. Le récit s’achève donc sur le chant funèbre de la Cité. Peut-être le site d’Hissarlik en conserve-t-il la trace mais cela n’a aucune importance, L’Iliade est un récit pas une enquête archéologique.

20 Si la destruction de la ville est inéluctable, comment peut-il se faire que la royauté soit promise à Enée ? Interpolation ?

21 Polydamas est le parallèle troyen d’Ulysse mais Hector ne l’entend pas et ses exploits sont médiocres.

22 Achille est mis en rapport avec les astres. Sa blondeur est solaire, Hyades et Pléiades ainsi que l’Ourse figurent sur son bouclier et il est dit le chien d’Orion sur la plaine de Troie. Achille est cet hapax, une divinité mise à mort, de là le choix de son tombeau et son dédoublement avec Patrocle.

23 L’armure d’Achille tue. Patrocle puis Hector succombent. Elle ne protège pas, elle brûle.

24 Les héros grecs : Diomède, Ajax, le fils de Télamon, Ulysse. Le furieux, le fort, le rusé, trois types qui ne peuvent être Un.

25 Le champ de bataille n’est pas un sacrifice, une hécatombe ni une boucherie. C’est un carnage. On y fracasse des crânes, on y découpe des têtes, on y dénude des corps en dépouillant les vaincus, on roule sur les cadavres, on enfonce lances et épées. L’éclat des armures s’éteint dans la poussière et le sang. Seul l’aède transfigure ce carnage en un récit plaisant mais plaisant pour qui ?

26 Par la parole et l’assemblée, l’homme découvre ses semblables ; par le sacrifice il unit les bêtes aux dieux. La première est action, le second, dépense. Le sacré est cette dépense qui transforme le nécessaire en parfums et en temples. Mais sacrifier des hommes est affaire de dieux et malmener un corps vaincu, affaire de bêtes. Achille est l’un et l’autre.

27 Les Achéens combattent de toutes les manières : en archers, en peltastes, en hoplites, sur un char, en duel. Ce qu’ils ne savent pas faire, c’est prendre une ville. Ils ne sont pas poliorcètes. Cela aussi est réaliste.

28 L’Iliade est un récit où les femmes n’existent que peu. Esclaves, servantes, inaudibles, elles sont butin ou parole inutile, compagne de lit ou domestique mais le sacrifice les conjoint aux guerriers. Elles sont le disjoint (qui donc est fils de sa mère, sinon Achille, le fils de la divine Thétis?) et le sein, celui que découvre Hécube. Matrice, leur nom est rare (Hélène, Hécube, Briseis, Andromaque, Cassandre) à l’opposé de ces longues listes de guerriers massacrés dont l’énumération forme la trame du carnage et l’horizon funèbre du récit. Aux hommes, la gloire, aux femmes, le plaisir et le service.

29 La géographie grecque, si l’on entend par là un territoire précis, n’existe pas, c’est un catalogue et comme tout catalogue, il n’est clos qu’au moment de son énonciation. Par conséquent, la Grèce est l’intégrale de toutes les fondations.

30 Quelques jours, devant Troie, où le sort semble vaciller. Le récit commence in medias res mais s’achève sur la mise au tombeau d’Hector, le défenseur de son peuple. Dans le Cratyle, Platon donnera cette étymologie d’Astyanax au prétexte que seul Hector protégeait Ilion. Il se rallie donc à la définition d’Andromaque car la réalité de la chose doit régner dans le nom si bien qu’Astyanax et Hector sont indiscernables. L’un dit ce qu’est Hector, l’autre, sa fonction, il est le tuteur. Le sarment de la vigne brûlée car un peuple disparu n’a plus de héros parce qu’il n’a plus d’aède pour le chanter.

31 Une femme experte vaut quatre bœufs et s’avère plus précieuse qu’une jument mais moins qu’un prince sur le marché aux esclaves de Lemnos si l’on en croit le sort du priamide Lycaon.

32 Iris est la messagère, Hermès, le passeur.

33 La ruse de la femme, c’est son corps paré. Cela vaut pour les dieux comme pour les hommes.

34 La métamorphose est l’art des dieux, l’épithète, la comparaison, la métaphore, celui des poètes. Ce glissement des qualités, transmissible dans et par l’écriture, le Platon d’Alcibiade fait semblant de l’ignorer. Il prétend le poème un partage du juste et de l’injuste comme si champ de bataille et procès ekphrasique du bouclier d’Achille étaient une seule et même scène judiciaire. Seulement le Platon du Banquet dément celui d’Alcibiade au prix d’une distorsion. Phèdre associe l’éraste et l’éromène à un bataillon invincible d’hoplites mus par l’honneur donc mus par Eros. Il cite donc l’Iliade « la fougue qu’inspire à certains héros la divinité ». Aussi Platon rature, d’avance, le propos de Phèdre car cette « mâle ardeur » est une fureur. Ce qu’Athéna inspire à Diomède, c’est un massacre accompli, en compagnie d’Ulysse, dans le camp troyen. Il ne s’agit pas d’honneur mais de transe. L’ivresse de tout guerrier.

35 Le récit n’est ni mensonge, ni vérité, il est rappel, sauvetage, crochetage de la gloire passée et annonce de celle à venir. Il n’est donc pas nécessaire de tout raconter ou de raconter depuis le début mais de rappeler. Le poète est comme l’âme errante de Patrocle, il réclame sa part du feu.

36 Aphrodite est une déesse faible, Arès, un idiot. Ils forment donc le couple idéal dont Hélène et Ménélas sont la projection humaine.

37 Le récit est la cithare du monde grec, son vibrato. Il est errance parce que les argiens, les danaens, les achéens sont où sont leurs temples, leurs sacrifices et leurs poètes. Ils sont un cercle irreprésentable, l’ekphrasis, la parole qui dépasse le simulacre et le déborde. La peinture est fantomale, seul l’aède perce le voile de la dissipation, aidé des Muses. Le récit est le chiffonnier du temps perdu.

38 L’art de l’invocation est essentiel au monde grec car au monde fini répond la démesure de l’illimité pourtant bordé et borné d’un cercle, celui des étoiles.

39 Les animaux ne jouent, à l’exception des chevaux, aucun rôle dans l’Iliade. Matière à sacrifices ou présages, ils sont débités ou interprétés. Le guerrier s’associe au devin mais se disjoint du laboureur et du berger, du maçon et du charpentier. Poseidon fut maçon et Apollon, berger sous Laomedon mais le roi troyen peut choisir de ne pas les payer. Ils sont subalternes. Mais, entre guerriers, il est impossible de ne pas partager le butin. La guerre n’est pas seulement un carnage, c’est une association commerciale.

40 Les dieux lézardent, s’amusent, forniquent, ripaillent, parlent à l’exception du boiteux et de ses soufflets. Les hommes sont leurs figurants colorés, troupeau qui s’agite sous le clapotis de l’ennui divin. Sans le plaisir, la fureur, la ruse, le ressentiment et la parole qui les porte, l’ataraxie gagnerait sans doute mais elle s’appellerait la mort.

41 Si Ouranos « engendre » avant comme après sa castration, il n’enfante pas, il tisse.

42 Les récits ont ceci de particulier qu’ils sont créateurs de sépulture : celle d’Agamemnon à Mycènes ou de Thésée à Athènes après que Cimon en avait ramené les restes.

43 Qui sont les Ahhiyawa des archives royales hittites (XIV-XIIIèmes siècles av J-C) ? Emile Forrer affirmait : les Achéens. Le « frère » du roi hittite est-il le wanax des palais mycéniens ? Nul n’en sait rien.

44 Si l’origine tient de la castration et le chaos d’un anus pantelant c’est bien que les grecs, même comiques, ne pensaient pas le monde comme un rapport, une grossesse et une délivrance. Le monde n’est pas généalogie.

45 Le récit de l’Atlantide supplante celui de la guerre de Troie ou du moins le double et ce malgré le rapport de un à dix entre les copies des ouvrages de Platon et ceux d’Homère. Depuis Schliemann on cherche la vérité de l’épopée dans l’archéologie tandis que les atlantes sont comme l’orichalque, un élément qui double la réalité et en masque le gouffre. Le récit platonicien s’ouvre sur une chaîne et un double rapport. La chaîne lie Solon, le grand-père de Critias l’Ancien, Critias l’Ancien, le jeune Critias, les protagonistes du dialogue platonicien, le lecteur. Il s’agit d’une actualisation. Le rapport est double : géographique, entre Saïs l’égyptienne et Athènes la grecque, divin entre Neith et Athéna. C’est là le propre d’une place de commerce, elle établit une zone commune entre grecs et barbares. Seulement, aux yeux d’un grec, les égyptiens ne sont pas n’importe quel barbare, ils sont l’Immémorial en personne. Aussi, l’autre rapport est temporel, il tisse la mémoire d’un instant et les cycles civiques. Il s’établit entre le moment du dialogue platonicien qui s’inscrit dans un cycle, la fête des Panathénées commémorant la naissance d’Erichthonios, et le moment où Critias l’Ancien s’entretient avec son petit-fils, dialogue qui s’inscrit dans un autre cycle calendaire et civique, la fête des Apatouries donc celle des phratries réformées par Clisthène. Cette double marque civique indique un des objets du récit platonicien : un mythe politique va être forgé, comme le sperme d’Hephaestos avait engendré le premier des athéniens, élevé par les trois filles de Cécrops et la déesse dont l’Oeil étincelle. Ce mythe, Critias le jeune le définit lui-même : une peinture, un simulacre. Le récit a échoué car, comme l’affirme Timée, « ce qui se corrompt est appréhendé par l’opinion à partir du sensible ». Aussi l’échec du mythe est de nature puisque ce mixte de devenir, de croyance et de copie doit être en rapport avec l’être, la vérité et le modèle sans quoi il dégénère au même titre que l’Attique contemporaine qui a perdu sa terre nourricière. Mais l’Attique n’est pas seule dans ce cas puisque l’Océan Atlantique est devenu, selon le mythe, un amas de boue qui empêche toute navigation. La leçon est claire : généalogie ou Immémorial, ce cycle du temps qui est celui des poètes et des prêtres est voué à dégénérescence. Au-delà des figures géométriques qui forment le corps du territoire atlante avec ses canaux, son fossé et ses cercles, Platon n’énonce ni les lois de l’Athènes d’avant Thésée, ni celle de la polyarchie atlante avec ses dix rois qui sont le parallèle des dix tribus athéniennes de Clisthène, comme l’île centrale est le doublon du nucleus lacédémonien. En effet, ces lois n’ont jamais existé, elles sont à inventer en vertu du principe de géométrie, créateur de modèles, principe qui se déploie dans la République et les Lois, principe porté par la réminiscence des Idées, seules formes fixes dominant le devenir ou plutôt seuls recours face à la déroute inéluctable inscrite dans le temps, Immémorial, cycles ou mémoire. L’analogie politique est donc la suivante. L’Atlantide est l’analogue de l’Athènes impériale de Périclès qui ne transmet rien, comme il est affirmé dans l’Alcibiade, comme l’Athènes d’après le désastre de 404 av J-C est l’analogue de celle de Périclès : une polis tentée par l’hubris et soumise à la loi des renversements et des catastrophes, loi propre au récit tragique, loi fondamentale, celle de l’oubli des fautes, comme le déluge succède à l’incendie, sans que rien n’en reste

46 L’Odyssée commence avec Zeus et Athéna et finit avec eux. Entre temps, la société des dieux a disparu.

47 Les dieux de l’Odyssée sont accessibles à l’invocation et à la prière, presque portatifs, populaires.

48 Homère dit Nietzsche n’existe pas, c’est une idée, celle de l’épopée. Le nom de l’épopée. Mais il n’est pas évident que l’Iliade et l’Odyssée soient les espèces d’un même genre ou les manifestations d’une même idée, ou les avatars d’une même structure. Il faudrait partir de la matière. En combien de temps se chantent l’Iliade et l’Odyssée ? Trois semaines à raison de quatre heures par jour. A cette aune, toutes les anecdotes autour des récitations in extenso des deux poèmes relèvent de la piété. Elles attestent un culte et non une pratique. Homère comme Hésiode sont des noms en effet, les noms d’un chant dans lesquels les grecs ont célébré leur langue commune et ses variations.

49 Les personnages de l’Odyssée, nymphes, monstres, héros geignant dans l’Hadès, prétendants gloutons, mendiants, servantes, esclaves, porchers, bouviers, chèvriers désignent un public de classes subalternes. L’aède, chez les Phéaciens, se nomme Démodocos, « celui qui est accueilli par le peuple », à Ithaque, Phémion, « l’homme de la renommée ». Sa gloire est un applaudimètre, elle ne discrimine pas, sa gloire est une fonction ancillaire. Le renom (Kléos) s’oppose à la valeur (l’areté). L’aède est dépendant et chante contraint. Selon Nestor, on peut l’abandonner ou le livrer à la mort, à l’instar de celui de Clytemnestre, pauvre gulsari qui n’a ni nom, ni surnom. On peut aussi l’épargner comme l’indique le geste d’Ulysse-massacreur. Néanmoins si Ulysse n’est personne, c’est bien que le nom du héros n’a d’importance qu’à l’aune de son énonciation. Protégé des Muses, l’aède prend sa revanche dans l’espace de la fiction où son sacre le maintient un instant à l’écart, non pas des hommes mais des serviteurs. S’il est aveugle cela ne relève pas de l’épreuve qualifiante mais de l’amertume qu’engendre sa condition. Il est bien celui qui voit et voit clair mais doit s’en taire. Il est celui dont le travesti est la nature. Il est la parure.

50 L’Odyssée est un récit troué de digressions. Les intrigues enchâssées se succèdent, métarécits qui étayent le récit premier : celui de Télémaque en quête d’un père dont il se demande s’il est le sien.

51 Télémaque et ses deux chiens. L’homme désirant, celui qui exhibe son sexe.

52 Le récit d’Antinoos, celui de Nestor, celui de Ménélas, celui d’Hélène, celui de Pénélope, celui de Calypso, celui d’Ulysse chez les Phéaciens, celui de Démodocos, ceux d’Agamemnon et d’Achille,aux enfers, celui d’Ulysse-le Crétois face à Athéna, celui d’Ulysse-le Crétois devant Eumée le porcher, celui d’Eumée le porcher, celui d’Ulysse-le Crétois devant Antinoos, celui de Pénélope destiné à Ulysse-Ethon-le Crétois, celui d’Ulysse-Ethon-le Crétois à Pénélope, celui d’Amphimédon à Agamemnon aux enfers, celui d’Ulysse-l’homme d’Alybas à Laërte, une polyphonie, un art des variations qui s’oppose à la parole oraculaire des devins : Halithersès, Tirésias, Théodymène. La première s’adresse à un public, la seconde n’en a pas besoin. Elle attend son oreille, même en plein marché.

53 Les songes traversent l’Odyssée comme l’oniromancie suit le périple d’Ulysse, mais d’un Ulysse mort.

54 Télémaque a beau chercher, son père est mort. Le voici dans la grotte de Calypso puis accueilli dans celle des Naïades, à Ithaque. Deux cryptes plus une, celle de Polyphème. Poseidon n’y ajoute que la touche des flots, la mer vineuse, la grande engloutisseuse.

55 Aux confins du monde, chez les Phéaciens, chez les Cimmériens. En bordure d’enfer ou de Soleil, c’est à dire nulle part. La voix d’Ulysse est celle du conteur, Démodocos. Ulysse n’est plus un héros, il est « Personne », le masque, l’hypocrites, la marionnette de Kleist, la créature de l’aède, son instrument.

56 Ulysse le Crétois comme Ménélas sont des marchands. Quand ils n’échangent pas, ils pillent, ils raflent. En premier lieu, les êtres humains. Il n’y a pas de disette monétaire puisque la monnaie est vivante.

57 L’asservissement est le coeur battant de l’Odyssée. On comprend la prédilection de Catherine de Russie pour ce nom, celui d’Ulysse. Oncle Tom se nomme Eumée le porcher mais le sort de Mélanthée le chévrier est sans équivoque : nez et oreilles mutilés, castration, pieds et mains coupés. On n’échappe pas à son maître, sinon morcelé. Un art de boucher qui s’oppose au couteau du sacrificateur. La conjonction des deux donne Jack l’éventreur mais c’est une autre histoire.

58 On entend bien les femmes dans l’Odyssée : Hélène, Pénélope, Euryclée, Calypso, Circé, Mélantho. A la fin, on les voit, douze silhouettes suspendues sur une corde ou plutôt sur une ligne. Douze suppliciées.

59 Il n’y a pas de héros dans ce chant d’Ulysse. Sa bêtise et celle de ses compagnons, l’impuissance de Télémaque, la hargne des prétendants dessinent la carte du sort : richesse ou mendicité.

60 L’Odyssée hésite entre le récit merveilleux et le drame pathétique. L’invraisemblance des situations se conjugue avec le ressentiment. Le monde y est une féérie dont l’issue est le silence. Aussi Ajax se détourne d’Ulysse, il n’a pas trouvé sa voix.

61 Récits qui se répètent, interpolations, incohérences, l’Odyssée est une marquetterie disjointe par le plaisir d’entendre.

62 Le Phénicien est le double du grec, comme les égyptiens ou les éthiopiens en sont l’antipode. Les monstres (cyclopes, sirènes, éoliens, lestrygons, Scylla, Charybde), la foire divine mais sur le mode bouffon.

63 Le massacre des prétendants est une orgie de tueries dont Athéna orchestre la partition. Du théâtre où les servantes expient leurs sexes essorés, ramassant les cadavres, nettoyant, récurant le sang et le sol avant l’exécution finale. Leur propre exécution. La logique est celle de l’humiliation. Celle de Télémaque, celle de Pénélope, celle du porcher, celle d’Euryclée, celle d’Ulysse-mendiant. Le ressentiment les anime. Ulysse-Le Crétois reçoit quolibets, insultes, escabeaux et cuisse de bœuf sans broncher. Son rêve final est donc tout d’impuissance. Or il n’est pas l’autre d’Ulysse mais Ulysse lui-même. Eupithée, le père d’Antinoos, le méchant du récit, dit juste : Ulysse est un dingue et un incapable qui n’a pas su protéger ses compagnons avant de massacrer la jeunesse de la ville. Un funambule tanguant sur le fil de la tyrannie, un mangeur d’hommes.

64 Ulysse ne désire plus Calypso. Ulysse craint la castration devant Circé. Ulysse a enchaîné Pénélope au pied d’un lit, sexe de bois qui lui sert de simulacre. Il est l’homme au bout du rouleau, au bout du coït. Son naufrage est la converse de la naissance d’Aphrodite, la descente du désir aux Enfers.

65 Arès et Aphrodite bondage, pris dans les rets d’Hephaestos, arrêt sur image. L’adultère enchaîné.

66 Personne ne reconnaît Ulysse d’emblée. Il émet donc des signes auprès d’Euryclée, de Pénélope, de Laërte. Pour son fils, il a l’air d’un dieu. La supercherie est son domaine et son fils, comme plus tard Perceval est éduqué par une femme, il ne sort pas de l’enfance, définition parfaite de la brute.

67 Pourquoi ont-ils cherché la géographie de l’Odyssée alors qu’Ulysse n’a jamais existé autrement qu’en songe ?

68 Porcher et bouvier sont des serviteurs honnêtes, le chévrier est louche, une matière vivante à tortures. Il est à la remorque des prétendants, notamment d’Eurymaque qui doit bien le sodomiser de temps en temps. Il est le premier à frapper Ulysse-mendiant, son sort final le place à part. Finalement, les Muses l’ont choisi mais comme détritus.

69 Pirates, marchands, guerriers, c’est tout un. La métaphore est leur domaine. D’un fils de roi ils font un esclave, d’un butin, un don, d’un objet, une marchandise, d’une marchandise, une offrande. C’est ainsi que sur la route qui va de Corinthe vers l’Occident sicilien furent découverts dans la grotte d’Ormos Polis à Ithaque, treize trépieds de bronze.

70 Homère serait l’ombre portée d’Hésiode, le second du concours dont la trace se perd dans le manuscrit « Sur Homère et Hésiode, leur famille et leur combat ». En 1867, Nietzsche qui est encore philologue d’Université y perçoit le texte d’un disciple de Gorgias, Alcidamas. Je ne sais pas ce qu’en dirait Carlo Ginzburg qui ne le trouve pas assez rhétoricien, assez sophiste, assez aristotélicien. Néanmoins, en 1925, un papyrus confirme l’analyse. Le concours en question est un simple topos, une manière de parler.

71 L’Iliade est sans doute une guirlande de fleurs mais décapitées.

72 En 520 av J-C, Hipparque, le fils aîné de Pisistrate intègre la récitation in extenso des poèmes d’Homère dans le rituel de la fête des Panathénées entre procession et remise de peplos. C’est ainsi que naissant les classiques, dans le brouhaha.

73 Le plus vieux manuscrit conservé d’Homère est byzantin. On le nomme le Venetus A et on le date du Xème siècle ap J-C. Il est conservé à Venise. S’y intègre le codicille « Date d’Homère, sa vie, son caractère et le catalogue de ses écrits » attribué à Proclus (mort en 485 ap J-C). Si on ajoute qu’une vie d’Homère a été rédigée par Hésychius de Milet (VIème siècle ap J-C) et fut sauvée de l’oubli par la Souda byzantine, le circuit s’éclaire. On dit souvent que les traductions syriaques puis arabes ont sauvé donc transmis la culture grecque, la chaîne de la Tradition. On oublie de préciser que les traductions en question ne sont pas un sauvetage mais une mise au rebus. Comme le codex de Justinien avec le droit romain, les arabes ont jeté dans l’oubli définitif ce qui fut la matière d’une course de relais continue partie de l’école alexandrine. Ils ont tamisé et non suscité et encore moins ressuscité. Les manuscrits sont aussi mortels que les hommes. Il n’est que justice qu’ils tuent, comme leurs doubles de chair.

74 Le nom commun homêros désigne l’otage, le verbe, en outre, est proche de cette signification. L’adjectif homarios est appliqué à Zeus. D’autres diront qu’homêrios est consistué du préfixe homo plus ararasiskô, ajuster, ajointer ou homêreô, se joindre à. Cela aurait plu à Montaigne. Mais Montaigne maçonnait des essais tandis qu’Homère tresse une guirlande, le premier se peint nu pour quelque ami lecteur, le second dépose sur les épaules d’un dieu une offrande : sa voix.

75 Selon Luciano Canfora, l’Odyssée surgissait après le nostos d’Agamemnon (il s’appuie sur l’incipit où Zeus évoque le sort d’Egisthe et la mort d’Agamemnon). Dans l’épopée, « le poète ne fait pas d’allusion ni ne requiert de présupposés; il réexpose intégralement ». Dans son récit, le poète expose la totalité du réel et la totalité des techniques : l’art du discours, les jeux, les connaissances géographiques et cosmogoniques, les pratiques religieuses, les usages guerriers, les coutumes civiles et militaires, l’éducation, etc.

76 Le linguiste Calvert Watkins a déchiffré dans une tablette en dialecte hittite datant du XIIIème siècle av-J-C un vers « quand ils retournaient de la Wilusa escarpée » (aipys), épithète homérique d’Ilion. De même il existe entre la Théogonie et des textes acadiens ou hittites des parallèles. Le traité du sublime note que le ton de l’Iliade est dramatique alors qu’il est narratif dans l’Odyssée.

77 Le procédé de création de l’épopée c’est la continuation, une rhapsodie suit l’autre (c’est ce que préconise Solon pour la récitation d’Homère selon Diogène Laërce qui entend dénier tout rôle positif à Pisistrate)

78 Pour Héraclite il fallait chasser à coups de fouet Homère des concours. Luciano Canfora part de l’hypothèse de l’existence d’une puissante corporation des rhapsodes.

79 A la question de Socrate adressée à Ion de retour des fêtes d’Epidaure en l’honneur d’Asclépios lui demandant s’il y existe un concours de rhapsodes, ce dernier répond, oui et de toutes les parties de la musique aussi. Ion évoque, en outre, les homérides dont il attend une couronne d’or. L’idée de Socrate c’est que la même méthode qui conduit à connaître un art dans son ensemble sert à juger des différentes manifestations de cet art (car Ion prétend ne connaître qu’Homère). Socrate lui assène ceci : tu parles bien d’Homère en vertu d’une inspiration divine et non d’un art. Il compare la Muse divine à un aimant. C’est une chaîne d’inspiration qui unit poètes épiques et lyriques. Il lui faut donc des figures. Bacchantes ou abeilles, les rhapsodes sont la proie d’un délire divin mais le poète aussi, qui est chose légère, ailée, sacrée. Les rhapsodes sont donc définis comme les interprètes des interprètes des dieux.

80 Luciano Canfora affirme que les rhapsodes furent une corporation au moins jusqu’au IIIème siècle ap J-C. Ils conservaient donc le texte homérique. En s’appuyant sur Xénophon (Mémorables IV 2) il prétend que seuls les rhapsodes détenaient au IVème siècle les livres d’Homère. Or Xénophon introduit le bel Euthydème qui avait une collection d’ouvrages de poètes et de sophistes mais n’avait pas l’âge de se rendre à l’assemblée. Socrate se moque de lui qui prétend de rien apprendre d’un maître versé dans quelque art que ce soit, bien qu’il se destine clairement à celui de gouverner. Il lui lance, toujours ironiquement, car Euthydème pense que posséder les livres d’un sage c’est déjà se placer sur la voie de la sagesse « Eh bien tu veux être rhapsode ? Car on dit que tu as tous les poèmes d’Homère », lui répond « Non, par Zeus, je n’ignore pas, en effet, que les rhapsodes savent exactement les vers mais n’en sont pas moins stupides ». On en tire trois choses : posséder les œuvres d’Homère est une condition du métier de rhapsode mais on ne peut en conclure que des particuliers n’en possédaient pas puisque c’est le cas d’Euthydème ; l’art du rhapsode c’est la mnémotechnie mais ils passent pour des sots aux yeux de ceux qui cherchent le savoir. En ce sens, l’Ion de Platon (outre que le Phèdre est une réécriture d’Ion) place la fureur poétique en dehors de la droite raison, on peut être un âne possédé. En outre, dans la vie d’Alcibiade, Plutarque rapporte que ce dernier, enfant, cherchait des livres d’Homère et qu’un grammairien lui indiqua qu’il en avait un corrigé de sa main ce qui est l’occasion d’une tirade mémorable d’Alcibiade. Néanmoins, on peut en tirer la conclusion que le livre est pour ce grammairien un instrument de travail, ce qu’il est aussi pour le rhapsode. Il peut aussi, visiblement, faire partie de l’espace de l’otium. On en conclut donc que la conservation et la circulation des livres d’Homère était diverse, vaste et débordait largement le milieu des rhapsodes mais aussi les occurrences de la seule récitation publique.

81 Selon Cicéron (de oratore) Pisistrate (mort en 527 ) aurait donné aux poèmes homériques sa forme actuelle. Aristote a consacré un ouvrage aux problèmes homériques n’hésitant pas à rectifier ce qui paraissait des fautes logiques (qu’il mettait donc sur le compte d’une copie défectueuse). Il n’en reste que des fragments.

Episode précédent :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/03/17/99-fragments-sur-la-chute-de-rome/


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