Publié par : Ivan Kruger | avril 10, 2020

Archéologie d’un désastre : Liminaire / le lever de rideau de 2002

Liminaire

Le SARS-Cov2 est arrivé en France au moment de Pâques ou presque comme s’il fallait enterrer un certain discours et certaines attitudes. Pas seulement la Croix et les missels, le Croissant et les Hamdoullah mais aussi les trois figures qui ont dominé la politique française depuis 2002 : le néo-féodalisme lepéniste, l’évaluation comme forme de pouvoir et le progressisme comme figure discursive et matrice d’attitudes.

Tout cela s’éventre sous nos yeux comme un décor et une mascarade. Macron n’en résume pas vraiment le nom, il en est comme un détail, un éclat, il s’insère dans le diagramme mais il ne le sténographie pas. Macron, la République en Marche, la fin du socialisme français, la décomposition en notabilités éclatées et provinciales de la droite parlementaire, l’histrionisme progressiste de la France dite insoumise, la comédie permanente du lepénisme avec ses changements de masques et ses psychodrames, tout cet amas relève de la politique parlementaire. Elle reprendra ses droits dans quelques temps, comme Edouard Philippe passant le 49.3 sur la réforme des retraites à l’orée de l’épidémie. Sa nullité, ses retournements ne m’intéressent pas. Je ne suis pas pour autant anarchiste et je ne suis pas partisan, maurrassien ou post-marxiste voire Toddien de stricte obédience de la nullité intrinsèque du vote. En être dépouillé ou saisir sa vacuité dans les régimes autoritaires qui, désormais, nous cernent devrait nous indiquer ce qu’il en est du vote : C’est un pouvoir à notre disposition et quand je dis notre, j’évoque la figure galvaudée du citoyen retournée en gilet jaune. Je ne suis pas gilet jaune parce que la démocratie dite directe n’a jamais abouti qu’à deux phénomènes : le fascisme ou le parti unique guidé par je ne sais quel égocrate.

Le post-fascisme lepéniste n’est pas difficile à définir, c’est une structure féodale dont le sommet est constitué par la famille légitime (le Père, la Fille, la Nièce) et la base par un ensemble de notabilités plus ou moins affiliées ; l’évaluation est une procédure de contrôle qui s’oppose au savoir, elle répond aux trois questions : que faire ? Que lire ? Qui Croire, elle ne promet pas une efficacité plus grande ou une parcelle de savoir, elle engage une conformité ; le progressisme est une figure de transaction entre les principes gros comme des dents creuses de la Révolution et la réalité fantasmée, c’est aussi un lieu de conformité.

On le voit dans les trois cas, il s’agit de se conformer : aux oukases d’un membre de la Famille, à une procédure, à une transaction. C’est cette triple conformation qui aboutit au désastre actuel doublé d’un crime : l’abandon délibéré des personnages âgées à la mort, ce que Macron appelle, en hypocrite consommé, un « crève-coeur ».

1 Le lever de rideau de 2002

Depuis 2002, un point est acquis qu’avait introduit le référendum constitutionnel : l’alignement des mandats présidentiel et législatif allait empêcher toute nouvelle cohabitation. L’effet produit fut décisif : à Chirac allait succéder, Sarkozy, à Sarkozy, Hollande, à Hollande, Macron. Certains avaient prétendu trouver la loi dramaturgique d’une telle pièce. Les marionnettes se succédaient mais derrière les marionnetes il n’y avait qu’un seul maître collectif : l’oligarchie. Et derrière l’oligarchie, le groupe de Bilderberg, la Trilatérale, les juifs, les reptiliens, le projet Monarch, le Projet Eurabia, un ensemble de sigles et de spectres, d’arrière-couloirs et d’arrière-mondes où la machinerie de la globalisation obéissait aux volontés d’un petit groupe de décideurs, banquiers d’affaires et dirigeants de transnationales orchestrant derrière leur rangée de serveurs la mise en œuvre des mouvements de la Pieuvre.

Dans les faits, la satire de Muray à propos d’homo Festivus et de son épiphanie entre les deux tours de la présidentielle de 2002 tombe largement à côté de cet événement. Homo festivus en bermuda ou sans, cet actionnaire de Cordicopolis qui aime les 35 heures et la théorie du genre puis s’adonne aux plaisirs un peu gamins de la fin de l’Histoire, débarrassé de la négativité hégélienne ou dialectique ou tragique, n’a jamais été qu’une machine de guerre discursive contre la gauche plurielle de Jospin, cette tentative d’allier au progressisme revisité une nouvelle forme de pouvoir : l’évaluation. Depuis 1997, la cohabitation est enterrée mais le pouvoir ne cesse de se dédoubler. Au roi fainéant Chirac s’oppose Jospin l’austère, au même roi fainéant, le hussard Sarkozy qui reprend le récit moribond du nationalisme français avec trompettes et chromos pour imposer la commission Attali. Au Grand notable, Hollande, successeur corrézien de Chirac, le très moderne Macron alliant les principes, humanistes de la philosophie herméneutique de Ricoeur et les arcanes de l’évaluation apprise au sein de la même commission Attali mais aussi parmi les gérants de la banque Rothschild. Banquier et philosophe, un véritable marquis de notre temps aurait dit Stendhal.

Cette procédure de pouvoir qui a pour figures successives Jospin, Sarkozy puis Macron n’est pas nouvelle. On la trouve, comme dessinée au bon vieux temps du second septennat de François Mitterrand. On parle alors de République du centre. Il y a là Rosanvallon, Furet et Julliard. Les deux derniers noms sont comme oubliés, le premier bouge encore, il se penche sur l’hircocerf politique d’aujourd’hui, le populisme. La Fondation de l’époque s’appelle Saint-Simon, elle aime bien la grosse Bertha des réseaux et du libre-échange, elle vit sa divine surprise entre 1989 et 1991 quand l’URSS s’effondre, non pas graduellement mais d’un coup alors que la Chine de Deng maintient la prééminence du Parti-Etat par un massacre silencieux. Fukuyama sonne la fin de l’Histoire, Muray entonne la trompette de l’Empire du Bien, celui du bombardement vert glauque de Bagdad. A gauche, dans le camp progressiste, on commence à incriminer le néo-libéralisme, une sorte de tarte à la crème qui relaie les spectres de Marx qu’ausculte Derrida en convoquant le fantôme d’Hamlet. Du côté de la maison Le Pen, on agite le drapeau noir de l’antisémitisme, faute de rallier de vrais notables, le parti est un tandem de libéraux racialistes et de débris du fascisme historique, le Père laisse la machine aux mains d’un ancien cadre du RPR, Bruno Mégret.

Depuis que Rosanvallon a théorisé le moment-Guizot, celui du enrichissez-vous que Montand et July transformaient en slogan, « Vive la Crise ! », on attend un incarnat parce que Mitterrand est trop vieux, trop métastaseux, trop has-been au temps de l’Allemagne unie et du Drang nach Osten. En 1993, après la défaite cinglante des socialistes qui clôt le cycle progressiste en France, un homme se présente. Comme il se doit, il est énarque. C’est un ancien du cabinet Pompidou. Un ancien du ministère des Finances. Comme Giscard, il a un petit faible pour Louis XV, ce roi qui a tant fait pour mener la bataille du libéralisme. Laissez-faire, laissez passer, une nouvelle manière de gouverner. C’est ce que recherchent les élites françaises depuis que le peuple a entériné dans des conditions assez troubles le traité de Maastricht. Mitterrand a couvert de son pavillon progressiste le passage à d’autres formes de pouvoir et de gouvernement des hommes et du peuple. Il n’a pas trahi la gauche pour la simple raison que la gauche n’avait pas besoin de trahison pour démontrer sa suffisance, son incohérence et sa vacuité. Le droit d’inventaire c’est exactement cela, séparer le progressisme de l’homme-Mitterrand alors que le progressisme avait fini par se réduire à cette peau de chagrin, la fidélité à un homme, Tonton laisse pas béton. L’alcoolique Renaud avait bien résumé l’affaire.

Donc Balladur incarne selon Alain Minc le point de référence du cercle de la raison. Ce sera un nouvel échec qui n’est pas propre à la droite puisque Jacques Delors renonce, dès décembre 1994, à sa candidature. Alain Juppé, de son poste de premier ministre, tentera bien d’adjoindre à son dispositif la CFDT de Nicole Notat mais il se heurte à une double conjonction : celle des étudiants et des cheminots. Le progressisme y trouve une deuxième jeunesse. Le moribond est transfusé, il se redresse, en émoi, lors de l’intervention des CRS dans l’église Saint-Bernard afin d’y déloger des sans-papiers. Le progressisme ne gagne pas réellement cette bataille mais en appariant aux yeux de l’opinion la maison Le Pen au fascisme et le gouvernement Juppé à une sorte d’avatar lyophilisé du même fascisme, il obtient 40 % des voix lors des éléctions législatives. Surtout, Le Pen, en maintenant ses candidats au second tour, torpille littéralement la droite parlementaire. Chirac abandonne l’exécutif aux socialistes mais le véritable vainqueur n’est pas désigné car il s’agit de cette forme nouvelle de pouvoir qui s’adosse à deux institutions : l’euro et l’administration européenne.

Le gouvernement Jospin tentera bien de masquer cette conjonction entre progressisme et évaluariat en commandant au brave Rosanvallon une sorte de traité de l’union permanente du lepénisme et de la droite parlementaire. Bien entendu, Pierre Rosanvallon n’est pas assez bête pour endosser une telle entreprise. Il se contente de l’accueillir dans sa maison d’édition. Il dépêche un plumitif sorti de Paris VIII et des éditions la Découverte, ce sera Daniel Lindenberg. Les nouveaux réactionnaires avec sa logique des listes et de l’agglutination propose une lecture parlementaire de l’abandon par les intellectuels français du tropisme progressiste. Cela aurait pu marcher mais les électeurs français en ont décidé autrement. En plaçant Le Pen au second tour, contrairement à ce que prétend Alain Badiou et son slogan « éléctions tannière à cochons » dont on mesure la subtilité, les français découvrent les oripeaux d’une nouvelle maîtrise anonyme et nomade, adversaire des savoirs et des individus, sans frontières et très anglophone.

L’évaluariat est désormais arrimé à l’existence de l’euro et de l’Union européenne. Ce sont des forces matérielles qui comptent. Le pouvoir législatif est sous tutelle des directives de la Commission, la politique monétaire et bugétaire du gouvernement aussi puisque les règles soi-disant inflexibles des 3 % de déficit et des 80 % d’endettement s’imposent. Comme l’OMC établit un cadre de normalisation des échanges, les procédures administratives sont désormais élaborées dans le cadre de l’OCDE. Aux savoirs se substituent les compétences que mesurent les évaluateurs, aux échanges intellectuels, les indexations et le classement de Shanghai ou d’autres en langue anglo-universitaire, aux décisions judiciaires et aux jurys, des cours de magistrats professionnels qui siègent en extra-territorialité quelque part en Europe, aux thérapeutiques efficaces, L’Evidence Based Medicine, aux débats civiques, les sondages, aux métamorphoses des arts, les cycles de la mode, aux flâneries, la transformation du patrimoine et des paysages français en vastes résidences d’hôtes, à la production industrielle, les bulles, immobilières, financières ou artistiques, aux forums, les emprises commerciales où trônent en farandoles lumineuses les enseignes et logos clignotant dans une nuit de klaxons et de sirènes où des camions franchissent la Jonquera avec de la chtouille et des bédeaux.

En France, l’énarchie dont c’est la fonction se charge de justifier n’importe quelle décision au nom de la contrainte budgétaire, de l’efficience, de la tarification des actes, de l’égalité des chances, du partenariat public-privé, du respect de la concurrence, de tout et de son contraire. Comme les progressistes restent une puissance et qu’ils ont renoncé à la Révolution, celle-ci change de nom mais sans le dire. Elle emprunte ses oripeaux à la vieille langue des messianismes. Désormais ce n’est plus l’avenir radieux qui pointe le bout de son nez mais la catastrophe. Le paradoxe des futurs contingents se transforme en apocalypse inéluctable si rien n’est fait. Chirac en adopte les éléments de langage, la maison brûle et nous regardons ailleurs.

La France, pourtant, avait regardé ailleurs bien des fois. Au Rwanda, en Ex-Yougoslavie et cette fois-ci, en son sein, dès 2003 quand la canicule avait transformé les maisons de retraite en mouroirs. C’était la première alerte. Elle fut écoutée quelque temps, puis, en 2013, Marisol Touraine trouva que c’était beaucoup de bruit pour rien. On oublia les procédures d’urgence. Après tout, après le sang contaminé, après le désastre rwandais, aucun politique n’avait été condamné.

Les français avaient bien rejeté l’obèse Traité Constitutionnel Européen voulu par le franco-japonais Giscard mais Sarkozy s’était empressé en s’adjoignant Patrick Buisson et d’autres lascars du néo-pétainisme français de signer le Traité de Lisbonne. On ne pouvait renoncer à l’évaluation, à l’Europe, à la globalisation. Même 2008 ne les convaincrait pas.


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