Publié par : Ivan Kruger | avril 11, 2020

Mon dossier chloroquine

Sur la chloroquine ou pour les plus fins, l’hydroxychloroquine, les avis sont tranchés. Les demi-habiles plaident et se moquent. 67 millions de français sont transformés en infectiologues, quelle blague. Comme d’habitude les demi-habiles sont les vrais cons de la tragédie en cours car il n’existe que deux attitudes valables et elles ne sont pas sceptiques ou zététiques. Montaigne est récusé et nous entrons dans la pensée de Pascal parce que nous sommes embarqués si, du moins, nous ne sommes pas indifférents à ce qui se passe et même si nous le sommes. Mais comme le dit Pascal, la seule dignité de l’homme, c’est de penser. Et en conclusion de cette pensée on en vient à cette alternative : soit l’hydroxychloroquine marche soit elle ne servira de rien. Je suis de ce dernier avis et j’en donne les raisons.

Du 27 février au 14 mars, l’équipe de l’IHU marseillais teste 4050 personnes dont 15 % de jeunes : ils forment 4 % des 228 cas confirmés.

Le 10 mars, c’est la première fois que j’entends parler de la chloroquine en dehors de son échec face au paludisme. Un essai a eu lieu en Chine, le 19 février, essai qu’approuve le docteur Raoult. C’est la première fois que j’entends le nom du bonhomme. Or sa vidéo, « Coronavirus fin de partie » a été diffusée le 25 février. Le 31 janvier, il avait déclaré que le covid-19 n’était qu’une infection respiratoire virale de plus et le 26 février que le virus n’était pas plus dangereux que la grippe. Il a donc négligé la nouveauté de son mécanisme de propagation, notamment sa pénétration dans les cellules via la protéine ACE. C’est d’autant plus dommageable que ce sont Etienne Decroly et Bruno Coutard d’Aix-Marseille qui démontrent très rapidement que la protéine S à la surface du virus s’associe à ces récepteurs particuliers, l’ACE, favorisant l’activation du virus par des protéases (des enzymes) de la cellule-hôte. Or ce « détail de séquence » augmente le mécanisme d’activation et c’est là la nouveauté du covid-19 par rapport à toute la famille des coronavirus. On apprendra plus tard que cette protéase est la transmembrane protéase sérine 2 (TMPRSS2). Elle est enchâssée dans la membrane des cellules et impliquée dans de nombreux processus (physiologiques et pathologiques). Première idée l’inhiber. Il semble que ce soit aussi l’idée de Raoult mais cette idée est si vague et si bien partagée qu’elle ne mène à rien en l’état.

Le 13 mars, l’OMS, pourtant très obligeante envers la Chine, affirme que celle-ci n’a fourni aucune donnée expérimentale sur la chloroquine. Quant à Raoult, il refuse de communiquer ses données. Mi-mars, elle est ou a été testée dans les centres hospitaliers de Lille et de la Pitié-Salpêtrière. Alexandre Bleibtreu affirme alors que de nouvelles informations lui sont parvenues alors que son service avait échoué dans le combinaison opinavir-ritonavir.

Le 18 mars, je prends connaissance de l’existence de l’Institut Méditerranée Infection de Marseille et de son étude sur 24 patients selon laquelle la chloroquine serait efficace face au covid-19. Sanofi, le même jour, se dit prête à offrir 300 mille doses de Plaquénil. Cette étude pose quelques problèmes et c’est là une litote. La charge virale des patients est inconnue or Raoult et ses partisans prétendent la réduire et les sujets infectés étudiés ne sont pas 24 mais 26. Sur les 26, 3 ont terminé en soins intensifs, 2 sont décédés, 1 a abandonné. Sur les 20 restants, 6 ont des résultats décevants. Il n’existe aucune donnée sur la fréquence respiratoire ou la durée moyenne d’hospitalisation. Or le 22 mars, la chloroquine est intégrée au grand essai clinique annoncé par le Ministère de la santé.

Le 23 mars, j’apprends que la chloroquine a toujours échoué dans les tests in vivo sur des modèles de mammifères, qu’elle a toujours été inutile pour la prise en charge de maladie virale respiratoire humaine (y compris la pneumonie), qu’aucune preuve n’a jamais corroboré le « consensus chinois » autour de la chloroquine. Ce médicament est dit à marge thérapeutique étroite et répond au principe fumeux de Paracelse : la dose fait le poison. Je me méfie donc de cette idée de dosage qui permettrait d’établir l’inocuité complète de l’hydrochloroquine. En effet, outre que les reins ne l’éliminent qu’entre dix et trente jours, son usage peut entraîner des troubles cardio-vasculaires. Néanmoins, la chloroquine s’utilise avec l’azithromycine, un antibiotique qui concentre ses effets dans les poumons et s’emploie pour les troubles respiratoires. Le Plaquénil ne coûte pas cher, 5 euros la boîte de 30 comprimés, c’est là un avantage certain mais FAMAR, lié à Sanofi, le seul site de production situé en France, est en redressement judiciaire. Raoult quitte le conseil scientifique mis en place par le maréchal Macron.

Le 25 mars, on apprend que le staff marseillais de LR, Gaudin, Vassal, Moraine, Tessier, Boyer ont été testés, c’était déjà le cas du comte de Nice et de sa femme, M.Estrosi et Mme Tenoudji, le 16 mars. Si le comte de Nice est un ami de longue date de Raoult, du moins un pote de lycée, Muselier est partie intégrante du conseil d’administration de l’IHU. La droite n’est pas son seul soutien puisque Geneviève Fioraso, la même qui introduisit des cours en anglais pour les formations supérieures françaises est aussi membre du conseil d’administration de l’IHU. La ventilation des fonds publics est la suivante : 48 millions d’euros de la part de l’Agence nationale de la Recherche, 7,5 millions pour les collectivités territoriales mais 16 pour la seule région PACA, une rallonge de 11 millions en 2018. Le budget totale de la Fondation est de 120 millions d’euros dont 60 % sont publics.

Raoult est assez puissant pour diriger le chantier de construction. Il est donc le prototype très franchouille du notable « rebelle » à la manière de Georges Frêche. C’est ainsi qu’en 2016, Renaud Piarroux rejoint la Pitié-Salpêtrière plutôt que d’être absorbé par l’IHU raoultien. La moitié des techniciens de son laboratoire refusent de rejoindre la maison Raoult qui absorbe le quart des crédits de l’AP-HM.

Si Raoult est bien un virologue puisqu’il découvre en compagnie de Jean-Michel Claverie et de Chantal Abergel l’existence de macro-virus, en 2003, sans oublier sa collection de gènes bactériens, les unités de recherche qu’il a promues, Vitrome et Mephi n’ont pas été validées par l’Inserm et le CNRS, deux des quatre tutelles de l’IHU. Comme l’écrivaient certains des membres de l’IHU mais pas les doctorants africains ou asiatiques, nombreux et payés au lance-pierre mais reconnaissants envers sahib Raoult, « nous sommes cantonnés à un rôle d’exécutants devant réaliser des expériences commandées par la hiérarchie, même quand nous les savons vouées à l’échec ou inadaptées à la problématique scientifique posée »

Raoult est aussi un véritable graphomane puisqu’il signe près de 600 articles de son unité de recherche Vitrome, l’unité Mephi ayant publié pour sa part 2 mille articles entre 2011 et 2016. C’est aussi un homme d’affaires et la société Procramé liée à l’IHU entend proposer son test. Evidemment il ne sera pas gratuit.

Le 28 mars alors que des directeurs de service annoncent qu’on s’éloigne des standards de soins, j’apprends que l’usage de la chloroquine aggrave l’épidémie de chikungunya. Cela n’empêche pas l’OMS de classer l’hydroxychloroquine dans la liste des traitements prioritaires alors qu’elle est présentée comme une substance vénéneuse en France. Une étude publiée dans le Journal Of Zhejiang University indique que la dose standard d’hydrochloroquine ne montre aucun signe clinique statistiquement significatif. Le consensus chinois semble s’effriter.

Le 30 mars, les journaux signalent les premiers cas d’intoxication au Plaquénil en Nouvelle Aquitaine. Le 27, l’IHU avait mis en ligne des données sur 80 patients dont 65 auraient connu une évolution favorable. Seulement 90 % des gens qui contractent une forme modérée de la maladie ont une charge virale contrôlée dix jours après le début des symptômes et ce sans hydroxychloroquine. Or la charge virale des patients atteints gravement est 60 fois plus importante que ceux qui ont une forme bénigne. Dans ses multiples interventions Douste-Blazy passe un cap, affirmant que l’administration de chloroquine permet de bloquer à la fois l’installation d’un syndrome de déficience respiratoire aigu 4 à 10 jours après les premiers symptômes mais aussi la contamination inter-individuelle.

Le 9 avril, j’apprends que les français comme l’IHU ne sont pas les seuls à chercher du côté de l’hydroxychloroquine puisque l’unité de recherche en médecine tropicale, Mahidol Oxford (MORU) à Bangkok la teste aussi. J’apprends que, depuis le 27 mars, on signale en France 54 cas de troubles cardiaques liés à la prise d’hydroxychloroquine dont 4 mortels et 3 autres sauvés par des chocs électriques. Quant à une étude américaine portant sur 84 patients traités selon la méthode antipaludique, elle constate l’existence de troubles de la conduction cardiaque pour 11 % d’entre eux soit un risque important de syncope et de mort subite.

La dernière étude raoultienne porte sur 1061 patients retenus, un peu plus de 2 mille ayant été écartés pour des raisons inconnues. L’âge moyen des patients est de 43 ans (si on se réfère aux données espagnoles ce sont 1/3 des cas recensés et 1 % du total des décès dus au covid-19) et 97 % ont peu ou pas de symptômes. Sur ces 1061 patients 4 % sont morts (5 décès). Comme d’habitude l’étude est menée sans groupe de contrôle, elle révèle une sorte de truisme : les patients qui ont des résultats favorables ont en moyenne 42 ans, ont peu de cancers (2%) et ne sont que minoritairement hypertendus (12%) alors que ceux qui ont en moyenne 69 ans avec 15 % d’individus ayant un cancer et la moitié une hypertension connaissent des complications.

Autant dire qu’en l’état des connaissances la chloroquine est très efficace envers les patients en bonne santé et peut se révéler délicate avec ceux qui le sont moins.


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