Publié par : Ivan Kruger | avril 13, 2020

L’archéologie d’un désastre : 2/ La décomposition du progressisme et l’émergence de l’évaluariat

Selon les Annales de la République française, le socialisme français a connu sa décomposition finale lors de la présidence du corrézien François Hollande qui n’a dû son existence de baudruche qu’à Sarkozy. Dernier avatar du progressisme selon Jospin, décomposé en myriades de côteries, des néo-féministes aux partisans du Care en passant par les groupies du décolonialisme, François Hollande a accouché d’Emmanuel Macron.

Or le ministre des Finances a bien compris une chose, le progrès est une idée mondiale. Il n’a pas de continent, il n’a pas de couleur, il n’a pas de race et s’il remplace la Révolution dont les derniers représentants tératologiques sont Maduro, Cuba et la Corée du Nord c’est bien que la Globalisation s’inscrit dans un cadre mondial où les marchés financiers sont les opérateurs collectifs du pilotage et les firmes transnationales les agenceurs, comme on dit les féticheurs en Afrique sub-saharienne, en tout cas au Congo, les féticheurs donc de la mise en concurrence des territoires et des mains d’oeuvre. L’efficacité d’un tel dispositif n’est plus à démontrer puisque le processus de prolétarisation vécue par la seule Chine n’a aucun équivalent dans l’histoire du capitalisme. Seulement le capitalisme est intrinsèquement porteurs de crises, de purgations et de destructions. Des crises dont la propagation, la virulence et la prévalence égrènent l’histoire du monde depuis 1991.

Aussi la Catastrophe depuis les prédictions terrifiantes à coups d’exponentielles du Club de Rome fait son chemin et n’avance même plus masquée. La bombe démographique n’en est plus une. Désamorcée, elle alimente la destruction des forêts primaires, des écosystèmes et des paysages agraires hérités. Le grand remplacement est là et bien là : mise en mouvement des populations, si bien que la France ou la Suède comptent dans leur jeunesse 10 à 15 % de musulmans tandis que l’Irak ou la Syrie sont vidés de leurs chrétiens, paysages agro-industriels en excroissance, écosystèmes mis en quarantaine sous forme de réserves naturelles ou de conservatoires, urbanisation à toutes les échelles, existence d’un véritable réseau d’informations alimentés par des serveurs dans le monde entier, logistique à l’échelle du globe, mithradisation des littoraux et des espaces urbains centraux touristiques. On peut ne pas percevoir mais le cadre et le hors-cadre se rejoignent dans un amoncellement de déchets dont les pneus entassés au coeur du désert de la péninsule arabe sont comme le symptôme parce qu’on les voit d’avion. Dans ce processus, se forme-t-il une forme d’existence humaine sans utilité au sein du capitalisme réellement existant ? Il semble que la réponse soit oui. Un homme sur sept affirme Pierre-Noël Giraud.

Mais les partisans de l’urgence climatique ne placent pas le curseur sur ce point précis. Pour eux, le capitalisme globalisé marque le triomphe des Lumières aussi la pauvreté, définie comme un seuil, recule à un rythme qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’espèce. Néanmoins l’individu ne vit pas et ne se vit pas comme un membre de l’espèce. Il est un atome relatif et de plus sécable. Sa fragilité est constitutive. Sa faiblesse est la chose du monde la plus répandue et si elle se confond parfois avec le dénuement, elle porte un nom, la souffrance. Mais, parce qu’on s’imagine la souffrance immémoriale, on lui oppose la figure du Progrès.

Or il y a belle lurette que le Progrès n’est plus un fanal obscur, ni même un épisode de la philosophie hégélienne ou marxiste. La fin de l’Histoire est reportée indéfiniment et le fantasme qui en tient lieu, cet horizon dotée d’un phare ou d’une lampe-torche en fonction des circonstances est comme tout fantasme pris dans une procession et un cycle. Au Progrès indexé, celui où la cuisinière discute de Platon entre deux entrecôtes avec le chef de gare a succédé le Progrès-césure, le progrès qui se lit comme une accumulation d’innovations ou de de ruptures, vagues qui se ramènent toutes à une structure : la succession du nouveau à l’ancien. Que ce nouveau et cet ancien ne soient que des produits et des procédés ne change rien, le fantasme est tout-puissant et les nouveaux mondes ne semblent jamais manquer si bien que l’Obsolescence est le programme d’une mélancolie qui ressemble à un appel désespéré au recyclage et à la muséification. Rien ne doit manquer à la collection des idées reçues et des objets en stock depuis que le flux est constitutif de l’ordre du monde. Le Camarade court et le vieux monde est derrière lui mais aussi devant, le camarade est devenu hamster, il souffre de cette coupe mobile qui ne lui laisse d’autre choix que de constater son impuissance. Il a beau chercher la place du machiniste, la caméra tourne sans cesse en une succession ininterrompue de fondus-enchaînés. Le camarade est comme Orlando, entre deux temps et deux sexes toujours perdus dans une identité de hasard, bouchon métamorphique d’une trame dont l’écriture se perd parce que de moins en moins de gens l’entendent. Le monde est opaque, nouveau et opaque et la tempêche se lève, sombre et zébrée d’éclairs à l’horizon.

Que le nouveau succède à l’ancien, tout le monde le voit et le constate. Que cette succession ait un sens, c’est à dire une fin, on finit par y croire. Que cette fin soit un dimanche de la vie, même si on doit s’y ennuyer, on n’y croit plus. La fin ne ressemblera à aucun des jours de la semaine dès lors que la survie de l’Humanité est en jeu. Or la survie de l’espèce ne peut être confiée à n’importe qui. On se méfie des techniciens et des scientifiques qui ne maîtrisent pas trop leurs créatures tout en prétendant le contraire. On se méfie du peuple qui ne comprend jamais rien et qui confie les pleins pouvoirs à Hitler, on se méfie des politiques qui sont trop égoïstes, on se méfie des affairistes qui sont trop cupides. On se méfie plus ou moins de tout le monde et pourtant il faut sauver l’Humanité, c’est l’impératif. Auschwitz est donc devenu un lieu de mémoire de la méchanceté humaine, une sorte de polygone du plus jamais ça, l’avant et l’arrière de notre position, un panneau sens interdit.

Par conséquent, une structure se présente pour s’orienter dans le monde. La Catastrophe qui est un oxymore, une urgence lointaine, doit transiger avec le Progrès comme césure permanente et autre nom de la réalité mais la Catastrophe possède la primauté car elle seule donne forme à l’Humanité, le progrès n’étant que le mécanisme dédoublé de la marche industrielle du monde moderne et bien entendu bourgeois.

En effet, la catastrophe est une figure de synthèse ambivalente quant aux échelles concernées. On ne sait jamais si elle est locale donc limitée ou mondiale donc sans limites assignables. Elle s’égrène en exemples donc en événements et se subsume sous le même concept qui n’a pas de temporalité établie, elle se veut phénomène soumis à l’entendement mais aussi sublime retourné dérogeant à l’accord des facultés, à leur Harmonie. Elle est notre delight et emprunte à la figure religieuse de l’apocalypse. En effet l’apocalypse est affaire de signes à interpréter (ambivalence des apparences et des phénomènes, conjonctions non pas cachées mais visibles), de morale agonistique (combat du bien contre le mal) et concerne la fin des temps donc la qualité de la période, c’est un processus mais un processus qui se dévoile à celui qui sait voir. Elle a pour clé, le Secret. Or la catastrophe telle que le Journal la saisit est brusque, univoque et concerne l’ampleur des effets d’un phénomène naturel et/ou technologique qui entraîne un certain nombre de destructions. A ce titre la catastrophe relève du domaine de l’analyse : il s’agit de déterminer les défaillances en fonction d’une enquête donc d’établir des degrés de responsabilité et de dysfonctionnements. Elle appelle des dispositifs d’intervention puis de prévention.

Le mélange instable du Secret et des dispositifs porte un nom : le Complot.

La Catastrophe requiert donc à la fois un engagement actuel permanent et éthique contre le mal (déjà présent, en cours ou à venir) et une analyse spécifique qui relève de l’enquête. Ces positions (absolue/relative) sont incompatibles entre elles et la posture absolue se divise en trois hypostases : les survivalistes, les collapsologues, les écologistes de gouvernement. Aucune langue commune, aucun événement déterminant ne permet de lier ces hypostases à toutes les formes de l’enquête. Les unes et les autres ne forment pas un continuum. Du côté des hypostases, le pouvoir pastoral est bien là, du côté des enquêteurs, une expertise appuyée sur des savoirs, appelle l’évaluation comme forme de pouvoir. La politique contemporaine coopte les écologistes de gouvernement qui sont une simple partie de l’église militante de la Catastrophe-Apocalypse et de manière subalterne les enquêteurs soumis aux évaluateurs. Les premiers font appel aux mots d’ordre, les seconds aux pseudo-savoirs. L’attelage forme le dispositif de contrôle tel qu’il fonctionne, désormais avec d’un côté les bergers écologistes et de l’autre, les officines de l’évaluation.

Quant au fantasme du progrès, il établit un parallèle faussé entre l’innovation technologique qui dépend d’un faisceau de savoirs nouveaux et les procédures d’évaluation qui sont issues soit de savoirs morts soit de dispositifs arbitraires. En outre le progrès et la catastrophe sont tantôt antagonistes, le premier permettant d’éviter la seconde, tantôt dans un rapport cause-conséquence, le progrès étant la matrice de toute catastrophe passée, présente ou à venir, la catastrophe prenant la place de la vérité selon la doctrine chrétienne.

Pour résumer, d’un côté la Catastrophe doit être différée grâce au progès (donc par l’innovation ) mais comme l’innovation peut être cause de la catastrophe, il faut l’évaluer (prévention, précaution, surveillance, les noms changent, l’impératif demeure) ce qui renforce les dispositifs bifaces du pouvoir qu’on nommera l’évaluariat pastoral.

Comme tout dispositif, l’évaluariat pastoral a ses supports sociaux, les classes parlantes, celles auxquels un diplôme d’ordre universitaire confère un droit à la parole quelque soit son patrimoine ou son gradient de capital social. Toutefois, les classes parlantes ne sont pas toutes-puissantes, elles ne forment pas un lest social, à l’encontre du théorème des classes moyennes soutien des Etats nationaux et de l’économie capitaliste mondialisée, à la fois comme opérateurs, consommateurs et épargnants. Leur utilité est donc toute relative et il semble bien que les classes moyennes des pays dits émergents avec leur patrimoine en expansion et leur personnel de service, 300 mille nounous-domestiques ne serait-ce qu’à Honk-Kong, indique clairement la prolétarisation de ces mêmes classes en Europe et en Amérique du Nord.

En outre, les classes parlantes sont l’objet de procédues d’évaluation qui sont réglementaires et les entravent tandis que la séparation absolue avec les autres classes définies comme privées de raison, provoquent un double-bind schizoïde : les membres des classes parlantes ont, non seulement peur des multitudes mais craignent tout autant une surveillance généralisée qui les tient entre le marteau de la colère sourde et l’enclume de la paranoïa politique. Les nouvelles qui les résument viennent de loin : les plus raffinés empruntent à l’aboulie d’A rebours, les plus bourrins au bref récit du Horlà.

Bien entendu, les classes parlantes se divisent en fonction des Institutions : L’université (l’une globale qui produit des savoirs, l’autre locale qui doit les transmettre mais n’en produit plus, les deux étant soumises à l’évaluation), les laboratoires, La littérature, l’Art, la Presse mais toutes se rassemblent sous une seule bannière : l’Entrepreunariat. Le public de ces Institutions est formé par une petite-bourgeoisie qui ne vise plus le salariat, comme horizon commun, mais l’Exception à la médiocrité du genre humain, y compris celle des compétences. L’horizon de cette fiction médiocre est un homme mais cet homme est un homme-en-plus dont l’en-plus ne dépend pas d’un savoir, d’un patrimoine ou d’une équipe, c’est un en-plus absolu. Son visage ne s’abrase plus sur le sable, il renaît tout au bout du point de fuite de la projection.

C’est en tant qu’il n’exerce pas un métier, qu’il n’est pas citoyen, qu’il n’est pas héritier, qu’il est dépourvu d’une fonction précise donc qu’il se prétend humain exceptionnel, sans aucune mention de la césure de classes que le discours de la catastrophe s’adresse à lui, en position de celui qui sauve ou se sauve. D’un côté, le tous comme multiplicité indéterminé, de l’autre le Tout comme ensemble de ceux qu’il faut sauver ou mépriser, soit la position d’extra-territorialité de l’artiste face aux philistins et à la solitude des grandes métropoles comme le chante Michel Sardou revisitant Baudelaire.

L’artiste-entrepreneur est un homme d’exception qui n’est pas d’astreinte. Aucune discipline ne lui enseigne ce qu’il est, sa qualité est native et se révèle dans l’épreuve. Comme la démocratie ne peut être éludée d’un coup, elle impose une loi du nombre. On ne peut exister sans ce nombre et l’exception comme nombre et comme tout limité se dit la race si bien que l’individu d’exception est en position permanente de fürhung, il est à la fois le Guide et le semblable, en langue française un anarchiste de droite.

Aussi la catastrophe est une promesse. Elle promeut la libération de l’homme d’exception, son éclosion car la catastrophe est une épreuve et un tamis. C’est un nietzchéisme à portée de caniche. L’homme d’exception, l’Entrepreneur porte un intérêt à la Catastrophe parce qu’elle rompt les routines, malmène les organisations, condamne les habitudes et porte un impératif d’obéissance à ceux qui sauvent et de servitude consentie aux règles qu’ils énoncent si bien que la morale qui sourd d’un tel agencement est une morale du sacrifice et ses conséquences, une avalanche d’interdictions qui conditionnent la survie du groupe à la restriction des libertés et des tolérances.

L’Entrepreunariat de la catastrophe tisse donc un réseau matériel d’intérêt pour tous ceux qui entendent appartenir à la jeune garde de la survie de l’espèce. Il existe donc des savoirs de la catastrophe reconnus ou non par l’Université (la climatologie d’un côté, la collapsologie de l’autre), des laboratoires de la catastrophe qui proposent des solutions technologiques à des problèmes qui ne cessent de surgir (comment fonctionne un toit végétalisé ? Quelle appalication sera nécessaire pour irriguer de manière optimale mon jardin de terrasses ? Comment recycler mes batteries au lithium? Quelle molécule décuplera mes performances ? Un robot veillera-t-il sur mamie et sa perfusion de sédatifs ? Etc.), un Art de la catastrophe qui privilégie les dystopies et les portraits de survivants, de génies, de dandys, de personnes extraordinaires, une Presse de la catastrophe qui insuffle les mots d’ordre, distille la peur ou l’euphorie, pour finir un Entrepreunariat de la Catastrophe qui vise, dans le bruissement du chaos et les mouvements browniens de la Toile, à rafler la mise créant ainsi un nœud et une rente d’intermédiation sur le modèle de Google ou de Doctolib voire d’Uber, peu importe.

Mais l’Entrepreunariat de la catastrophe, à l’opposé du progressisme d’antan est pascalien, il réclame un engagement. Nous sommes déjà embarqués sur le radeau de Géricault, nous agitons les chiffons et les toiles dans un brouhaha de couleurs et de pinceaux. Et il n’y aura pas de havre, pas de criques, pas de rades, Ulysse ne rentrera pas au port.

Parties précédentes :

https://bouteillealamer.wordpress.com/2020/04/10/archeologie-dun-desastre-liminaire-le-lever-de-rideau-de-2002/


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