Publié par : Memento Mouloud | septembre 29, 2016

Généalogie de la société hypo-paranoïaque

Du 13 au 16 août 1965, les noirs américains du quartier de Watts se soulevèrent. Après deux jours d’affrontements avec la police, les insurgés pillèrent les armureries et les débits de boisson, on comptait deux mille foyers d’incendie, un centre commercial entièrement détruit. Puis la reconquête se fit. Ce n’était pas une émeute de race mais de classe, on n’y poursuivit aucun blanc parce qu’il était blanc, on combattit des policiers et des soldats, on ne témoigna pas de faveur aux propriétaires et aux automobilistes noirs, on les pilla ou on détruisit leurs véhicules comme les autres. C’était un acte de défiance envers les promesses de la Grande Société, un court-circuit sans stratégie, qui voulait tout, tout de suite, quitte à le consumer sur place et soi avec. On vit donc des frigidaires volés par des gens qui n’avaient pas l’électricité, comme on embarque un totem et non comme on acquitte un crédit. Nous comprîmes alors que le rentier n’était pas seulement euthanasié avec l’épargnant d’antan, il n’était même plus concevable pour un membre de la classe ouvrière américaine, a fortiori quand il est noir et qu’il voit ses « frères » du sud s’émanciper avec l’aide du gouvernement fédéral.

Or les noirs n’étaient pas un isolat, jeunesse blanche et prolétariat noir n’avaient cessé de se croiser ne serait-ce que dans le jazz. On fit du noir, une figure mythologique affranchie des conventions, le véritable homme libre célébré par la beat generation et les hipsters. Puis le Royaume-Uni en ce domaine comme en d’autres, servit de laboratoire. Le rock s’y développa dans un vide social que les Teddy Boys remplirent avec quelques signes de reconnaissance, les vestes drape, la banane, la crème capillaire Brylcreem et le couteau à cran d’arrêt. Le Teddy Boy fut le premier prolo qui ne se voyait pas finir en prolo, en lui coagulaient le rythm and blues noir et l’époque edwardienne. Ils servirent de fer de lance dans les pogroms anti-antillais de 1958 qui voulaient en finir avec le racket et la prostitution dans l’ouest ouvrier de la métropole londonienne. A l’encontre du teddy boy, le mods était un dandy prolo, d’une sobriété parfaite. Dédaignant les tissus somptueux et l’extravagance fin de siècle, obsédés des détails quasi-imperceptibles, il évoluait dans un monde d’initiés dont les antillais étaient une composante. Les premiers, ils usèrent massivement d’amphétamines. Ils zigzaguaient entre discothèques, magasins de disques et de fripes, épris de soul (James Brown) ou de ska (Prince Buster). Ils vidèrent de tout sens, leur métier, en le pratiquant comme un entracte. Ils aimaient l’infra-monde anachronique sous la surface du quotidien, ce peuple d’amoraux aux convoitises insatiables et saisis d’une rage de destruction muette. De la scission inévitable qui suivit, surgirent les néo-fascistes en peluche qui arboraient leur britannité comme une caricature de prolo modèle. Pour le reste, les jeunes britanniques avaient été vidés de toute spécificité, réduits en atomes amoraux et dépendants en quête de loisirs, si bien que Bowie finit par comparer Hitler à une superstar qui avait bien joué son rôle, l’Histoire elle-même étant devenue l’écrin des signes vides, une page blanche à la Mallarmé, de quoi passer le temps en beuglant No Future, une svastika sur le revers de la veste, l’héroïne fit le reste.

Le condominium anglo-américain sur le monde dit libre de l’après-guerre ne fut pas un fantasme. On se servit des vieux traités contre la double imposition pour mettre au point le turbo-capitalismes et ses places off-shore dont la plus importante pompe aspirante fut la City. Le Royaume-Uni de ce temps n’expérimenta pas le premier la seule permissivité paradoxale (fin de la peine de mort, avortement et pilule contraceptive), il fut pionnier dans la financiarisation de l’économie et la destruction de l’industrie nationale en temps de paix, au nom des privilèges de caste à abolir. Les Etats-Unis imposèrent dès 1945 leur économie monétaire au monde contre l’avis de Keynes. Avec le plan Marshall, ils apprirent la machinerie d’une économie mondialisée. Dans les années 1960, via euro puis pétrodollars, on favorisa l’emprunt et les éléphants blancs. Partout les investissements s’opérèrent en dollars, partout la concurrence commença à se mouvoir en fonction des coûts salariaux. Le gouvernement fédéral encouragea les entreprises américaines à investir, notamment en Europe. Londres fut fin prête pour ouvrir son marché des changes internationaux dès 1958. L’imposition y était nulle, le secret garanti. Nixon fit sauter le dernier verrou en suspendant la convertibilité-or du dollar.

Désormais, l’emprunt se dévoila pour ce qu’il est, un garrot, le créancier fut de retour.

On causa rentabilité et retour sur investissement, opportunité et compétitivité des territoires, on fit miroiter au retraité californien les rendements toujours croissants de son fond de pension, en attendant les prochains sur la liste. La mafia sicilienne ou corse surent, comme la N’Drangheta ou la Camorra profiter de telles ouvertures, rendant hommage au concept de déterritorialisation cher au tandem Deleuze-Guattari.

Entre 1970 et l’an 2000 le nombre de déprimés passa de 100 millions à un milliard, on accomplît donc cet exploit de traiter l’angoisse comme un marché en extension. Le DSM témoigna, après l’invention des psychotropes (dont les antidépresseurs ou les neuroleptiques sont une espèce) dans les années 1950-1960, d’une considérable normalisation de la psychiatrie après les errements asilaires et le culte du choc électrique. Quelques récepteurs biochimiques localisés dans le cerveau suffisaient à son efficace. C’était à la fois très économique et rentable. On ne pouvait décemment laisser la folie entre les mains des gourous plus ou moins freudiens et d’autres sectes dont l’hospitalière n’est pas la moins nuisible. L’Open Society réclama la révision des normes et des interventions ciblées, non l’univers carcéral des obsédés du mystère, entre dégout et romantisme. Le déprimé répondit donc à neuf occurrences qui allaient de la tristesse excessive à la perte d’appétit. Dans le sillage d’une telle épidémie, il sembla que le sujet se fût transformé en victime si possible d’harcèlement.

Aussi on put qualifier la société occidentale reconfigurée d’hypo-paranoïaque.

Publié par : Memento Mouloud | septembre 29, 2016

3 paralogismes : l’Islam, le capitalisme, l’immigration

1/ L’Islam reconnaît Abraham et Jésus comme des prophètes importants.

Première évacuation de la vraie question qui induit le conflit entre les trois religions monothéistes. Pour être précis, toute la Torah et son commentaire infini, le Talmud, repose sur ce que les chrétiens nomment le Pentateuque dont le centre est constitué par la vie et l’enseignement de Moïse, or le Coran annonce clairement un anti-judaïsme forcené puisqu’il définit le peuple juif comme celui qui s’est échiné à refuser la parole divine. C’est là une opération de substitution fondamentale : celle de la langue arabe à la langue hébraïque qui induit la disparition du peuple juif, ce à quoi le christianisme ne s’est jamais résolu. On trouve là les ingrédients d’un gnosticisme qui apparente l’islam aux hérésies chrétiennes auxquelles il emprunte par exemple la fable de la substitution du corps d’un homme à celui de Jésus au moment de la crucifixion, ce qui est proprement une manière de nier un dogme central du christianisme « orthodoxe » à l’origine de l’art occidental, l’Incarnation.

2/ Marx a pensé le capitalisme parce qu’il trouvait injuste les rapports sociaux qu’il génère (d’un côté l’homme aux écus, le bourgeois, de l’autre, le prolétaire préalablement dépouillé de sa chaumière).

C’est proprement confondre les écrits de Marx avec ceux des chrétiens de gauche ou des théologiens chiites à la suite de Khomeiny. Le capitalisme se confond avec l’économie dite de marché qui est de fait une économie de sujétion des foules où les rapports sociaux sont régis par le contrat et ont pour pilier la propriété privée, pour combustible, le crédit et pour réalité les oligopoles et ce club très étroit de maîtres du monde qui en tirent le plus de profits et de pouvoir possibles. Néanmoins, la seule question économique qui vaille est celle de la répartition de la richesse en régime capitaliste parce qu’elle induit l’existence ou la destruction de certaines classes sociales (paysanneries, bourgeoisie cultivée, etc…). L’ordre économique n’est pas donc pas l’ordre politique, religieux, scientifique, éducatif ou artistique, les confondre sous prétexte de délire gestionnaire ou évaluatif c’est aller vers de profondes catastrophes.

3/ L’immigration c’est un problème exclusif de cultures incompatibles

Les français semblent ignorer qu’un office national de l’immigration fut mis en place après-guerre en France et qu’il se résolut à faire appel aux maghrébins si possible berbères ou kabyles parce que les italiens, recherchés, préféraient la Suisse ou la RFA. De fait, il s’agissait pour l’Etat de mettre en place une politique de main d’œuvre en direction d’entreprises qui n’avaient plus personne à embaucher dans l’hexagone parce que la période était au plein emploi et générait une tension sur les salaires dont l’inflation était la conséquence inéluctable. Les immigrants servirent d’enclume pour maintenir la pression sur les bas salaires (le cas britannique contemporain est structurellement identique à ceci près que les polonais se sont substitués aux algériens), si bien qu’il fallut attendre les accords de Grenelle pour que le salaire minimum connaisse un bond en avant. Si cela ne concerne pas le capitalisme, qu’est ce qui le concerne ?

 

Publié par : Memento Mouloud | septembre 29, 2016

Français, encore un effort pour tringler la République

Après deux siècles d’existence, la pauvre république américaine n’a trouvé comme expédients qu’un clown et un pauvre couple parfumé aux barbituriques pour la diriger. Une ploutocratie de millionnaires peuple ses assemblées et veille à ne jamais dépasser les bornes du médiocre. Il n’y a plus de distinction, ni de fonction héréditaire mais la seule loi d’airain du capital qui distribue au hasard de ses errances les prix d’amis et les lots de consolation.

La France plus hypocrite que sa consoeur américaine pratique une sorte d’hérédité des fonctions sans le dire, on appelle cela les grandes écoles, elle s’en gargarise, elle en est fière et n’hésite pas à fumer l’inspection des Finances en tenant par la main dans ses back-rooms les méritants de feu les ZEP élevés en batterie pour rejoindre le saint des saints, des larmes d’humilité plein les yeux, les ovaires et les roustons en feu.

La question est donc celle-ci, la république est-elle possible ? Si ce n’est pas le cas, comme le prouve son fonctionnement réel, par quoi la remplacer ?

Quel rapport entre la représentation de tout le peuple et le mandat électoral sinon de fiction, comment s’établit, en dehors des distinctions d’honneurs et de talents, la sélection des mandataires de la souveraineté si l’égalité proclamée dans la constitution est le ground zéro des législateurs bébés, grands amateurs de lois toujours nouvelles et de commencements infiniment radicaux, animateurs infatigables du christianisme pour les illettrés selon lequel nous sommes tous égaux en l’article 47 alinéa 3 de la déclaration universelle des droits de l’Homme, comment en appeler au peuple quand celui-ci est manifestement bête et un peu con, comment lui en vouloir de sa sottise si les élites sont de hasard et parrainées par les banques ?

Quand on en appelle aux suffrages du peuple c’est qu’on lui réclame de l’argent ou un mandat. On le flatte d’abord, on s’en essuie ensuite, si possible aux rideaux des lucarnes dont les lueurs bleutées prolifèrent, silènes en furie dans le silence de la nuit.

Si on entend représenter tout le peuple, cette vieille bête polycéphale, versatile et grégaire ; quelle peut être la clef de voûte d’un tel édifice sinon un Roi qui, par son existence même, institue un domaine prétendument sacré garant de toute distinction et de ces lignées de serviteurs de l’Etat qui sont comme les lévites de l’Ancien Testament, à ceci près qu’ils se maintiennent par la force car la seule mystique de la Loi est celle-ci, être obéie publiquement et sans reste à la faveur d’une mauvaise comédie en costumes.

Si on convoque à l’aventure, la race, pour gommer le spectre de la représentation, pour jouer de l’identité entre gouvernants et gouvernés, le grotesque du führerprinzip est à l’horizon, avec sa morale en toc et sa police des gros bras et des mots d’ordre, oscillant entre Orban et Poutine, Erdogan et Ali Bongo, Le parti communiste chinois et son compère de Corée du Nord.

En conséquence, et par opposition à cette sortie de la République, comment penser une politique qui se passe de toute représentation et partant de tout peuple existant ?

Publié par : Memento Mouloud | septembre 29, 2016

Bécassine face au FN

C’est terrible, Mamadou et moi sommes bouleversés, on n’en revient toujours pas, Le Pen est au deuxième tour. Voir et revoir sa tête m’est insupportable, le fascisme est là bien vivant, la bête bouge encore. C’est simple, j’ai pleuré comme une madeleine et Mamadou avait les yeux rougis, on a même pas touché à la persillade, trop froide tellement on n’avait pas faim. Je me demande ce qu’on va devenir avec tous ces fascistes qui nous guettent. Mamadou m’a dit comme ça en se déshabillant tu sais Bécassine si ce type est élu, je vais devoir partir, faire ma valise, reprendre le chemin du retour, tu me suivras ? Au bout du monde que j’ai répondu en serrant les dents. On a encore pleuré avant de faire l’amour, c’est la seule hygiène qui vaille a ajouté Mamadou, c’est toujours ça que les fascistes n’auront pas, on est des résistants chérie. J’ai trouvé ça beau comme une promesse de bonheur, refaire le monde, effacer les races, tous scintillants et multicolores, une grande farandole fraternelle, une fête sans fin, ce sera beau quand tous les Le Pen, quand tous les FN auront disparu. Faudrait tous les tuer ces salauds.

Tante Huguette vient de m’appeler, elle m’a dit ça recommence comme à Sharon, je lui ai répondu que je voyais pas bien ce que les palestiniens venaient faire là, elle a raccroché en marmonnant t’es trop conne, vraiment tout tourne mal, elle n’aurait quand même pas voté Le Pen ?

Je suis allé à l’école le cœur lourd et les yeux tristes, dans la salle des profs, on s’est scruté avant de se décider à lancer une AG. Je suis allé voir Danilo le représentant du SNES pour lui parler d’une action d’urgence, il faut absolument qu’on en parle aux élèves, il faut qu’on les mobilise, ce pays ne doit pas tomber au main des fascistes, il faut sortir de l’apathie. Quand j’ai vu Mohamed, Yussuf, Fofana, Pedro, Fatoumata et tous leurs petits yeux malicieux teintés de crainte j’ai eu le cœur serré, alors j’ai dit qu’aujourd’hui on ne s’occuperait pas du programme qu’on laisserait Jeanne d’Arc aux fachos, qu’ils ne passeraient pas, qu’on les défendrait, que les français étaient des gens généreux, que c’était la patrie de Voltaire et des droits de l’homme, de Jean Moulin, de la Résistance, du Front Populaire qui danse, que Le Pen c’était Hitler.

Ils m’ont trouvée étrange, un peu exaltée.

Mohamed m’a demandé si Hitler c’était pas celui qui avait niqué les juifs dans des douches, j’ai rectifié sa syntaxe en lui disant que ce n’était pas le moment de plaisanter. C’est drôle mais il m’a répondu que Le Pen c’était les arabes qu’il n’aimait pas alors qu’Hitler c’était les juifs et que c’était pas pareil quand même. Là je me suis fâché, je leur ai dit à tous en les regardant bien, un peu fulminante je dois dire, que c’était du racisme, que le racisme c’était la pire chose qui soit, que leurs pays avaient été colonisés par des racistes, que leurs parents avaient souffert, que c’était dégueulasse tout ça et qu’on n’avait pas le droit que ça recommence. Les larmes me montaient aux yeux, c’était vraiment difficile de ne pas craquer.

Le soir Mamadou m’a dit viens on va aller danser ça te changera les idées. On est allé chez Mado, y’ avait trois djembés, on s’est éclaté jusqu’à ce qu’un putain de facho se plaigne que jouer du tam-tam à trois heures du mat, c’était un peu too much pour lui. Comme on l’a avoiné en lui lançant des enculés de frontiste, il a appelé les flics ce fumier, toujours l’intolérance, toujours les keufs à son service.

Mamadou est sombre ces derniers temps, il me dit qu’il ne trouve pas de boulot à cause de son nom et de sa couleur de peau, que la discrimination a fait le lit du fascisme, alors il fume bédeau sur bédeau en écoutant Koffi Olomidé, quand je rentre ça sent un peu fort, j’ai ouvert les fenêtres, dehors il faisait beau, je me demande pourquoi Mohamed m’a demandé si j’étais juive ?

Cette stal de tante Huguette m’a dit que jamais elle ne voterait pour un putain de laquais du capital, je lui ai dit c’est toujours pareil vous les cocos, rouge dehors, brun dedans, vous serez toujours le tombeau de la démocratie, là elle a rigolé un bon coup.

Quelle manif incroyable, Paris était noir de monde, on se donnait la main tellement on était joyeux, on avait envie de s’embrasser, Mamadou me serrait fort, je me blottissais contre lui, la foule montait sur les trottoirs ; des balcons on nous envoyait des hourras, on nous saluait, la France, la vraie France est de retour, celle de la tolérance, celle du mélange et de la mixité. Ce qui m’inquiète ce sont tous ces rhinocéros du FN, ils ont l’air normal quand on les voit à la télé, très ordinaires, des gens comme tout le monde, juste qu’ils ont été manipulés par les médias qui les inondent de peur.

Le fascisme sera stoppé, demain est un autre jour, plein d’espérance et de combats, de nouveau je respire, je tiens la main de Mamadou fermement, je sais qu’il ne partira pas, que ce sera dur mais que les préjugés tomberont, l’intolérance a perdu la bataille. Tiens on s’est dit qu’on irait en Casamance en Club cet été pour fêter ça, c’est tellement beau le clair de lune

 

Publié par : Memento Mouloud | septembre 29, 2016

Idiotes

Un titre de pièce saisi au hasard, il faut attaquer le mur de l’Intimité, j’attends la suite, pulvérisons le secret, tout homme doit être un palais de cristal, 1984 est pour demain.

« Viens ça te changera les idées », c’est comme ça que commencent les nuits, c’est souvent comme ça qu’elles finissent, une femme demande de venir, un truc incroyable, elle assure qu’on sera surpris, une autre soirée où découvrir la lune. En guise de lunes, ce sont quelques moments qui surgissent, mis bouts à bouts, ça fait combien de jours dans une litanie ? Combien de palpitations dans le coffre engourdi, combien de nuées vicieuses et corrosives à détrousser les fondements de la vie contemporaine pleine de projets, pleine de plans, pleine de combines, pleine d’avenir, pleine de promesses, pleine de tout sauf de carcasse.

Une femme dans l’embrasure de la porte, nuisette flottant sur des petits seins ourlés, une femme qui glisse sur le parquet, pieds nus se faufilant dans la nuit, de nouveau le souffle chaud de ses lèvres et le pli de ses hanches, la senteur mouillée de ses corolles mouvantes dans le pli du drap, la main qui délie et l’étreinte presque silencieuse.

Un soir que je rentrais tard, je l’ai vue sortir de son boudoir à classeurs, tables carrées et moquettes usagées, elle embrassait un homme de passage. Depuis elle en embrasse d’autres qui vont et viennent, il m’arrive de surprendre de la mélancolie derrière son sourire comme si elle ne pouvait saisir un homme sans qu’il lui échappe, le syndrome de la fille facile parmi des gougnafiers qui ne peuvent aimer qu’en abaissant, quelle pitié.

Il est d’autres trajets et d’autres découvertes dont la jalousie est une première prison qui nous ramène à Proust et à Albertine dans ce monde clos et délirant où le paysage secret qu’est chaque amant, pour celui qui aime, se découvre semé d’embûches et bientôt de sonorités et de tours qui se précipitent dans la douleur.

Elle prend plaisir à s’éventer, elle prend plaisir à s’évader, elle prend plaisir à filer entre ses lèvres le blanc déroulé d’une langue qui fuit atonale en variations qu’elle émet, tourne et décroche, vibrantes fusées. Tu songes son parfum comme une marée de purin à l’aurore, ses cheveux filasses d’un blond détourné, tu lui dis, vas danser déesse de nacre entre les bras de quelque bouffon à l’uniforme impeccable et aux rêves aimables, là est ta place, ici tu te briserais.

L’idiote c’est cette fille si libérée que son corps lui appartient, il lui appartient tellement qu’elle ne sait trop quoi en faire, sans foi ni loi comme elle dit, elle serait le grand autre de la raison, la déesse mère à quatre pattes, sa bouche de suceuse en pamoison devant les grands mots du génie qu’elle attend. De son exception qu’elle tient dans un vitrail de procession obscure, elle contemple les reflets de puissance, la bite grande ouverte sur le néant, le dernier des romains, des très grands, des ceci, des cela, le dernier homme en vrai latex et compagnie, le bouffon à principes, l’Alceste des parts de marché qui brûle ses neurones en porno-maker dans la lucarne de la passion.

L’idiote n’a rien à offrir que ses pensées carbonisées et sa chair triste, elle tourne d’une main et de l’autre écartant toujours plus grand la corolle, le cul suspendu à la parole du maître qu’elle mesure étendue sur son lit crémeux où défilent les envolées de caniche d’un type qui débite toutes les hétérodoxies en brandissant des pentagrammes qu’il pourrait se fourrer dans le fion mais qui ornent son sapin de Noël où il pâlit en justicier des matins gris et des nuits sans sommeil.

Ce monde est d’un ennui, qu’il ne sait plus comment s’avouer que voir lui est devenu impossible, il a les joues trop fardés et les yeux fragiles, il pleure comme une fiotte sur la lunette des chiottes sous un néon blafard.

Publié par : Memento Mouloud | juillet 12, 2016

Jésus

Pour parler en pseudo-mathématicien l’ensemble des hommes est un multiple de multiples, un ensemble illimité et inconsistant, Jésus figurerait ce qui transforme cet ensemble sous une forme qui exclut l’Unité (qui ne sélectionne que les observants, en clair les pharisiens) ou la Totalité organique, (Empire ou Eglise), de là que sa royauté soit d’amour car elle ne fabrique pas en série des damnés ou des hérétiques mais s’étend sur et s’entend pour chacun. Comme le dit saint Paul, là où le péché abonde, la grâce surabonde car l’inclusion dans Jésus est en excès sur l’appartenance au genre humain.

Publié par : Memento Mouloud | juillet 7, 2016

Variations autour de Muray : l’utopie, l’islam, la Révolution

1 : l’Utopie

C’est en découvrant le titre original de l’ouvrage de Thomas More, l’Utopie qu’on rencontre le terme festivus qu’on peut traduire par agréable. On sait que le mot dérive de festum, fête et que ses multiples déclinaisons, festivitatem, festivique, festivissima, festivitas, font consonner les adjectifs joyeux, enjoué et plaisant avec le substantif divertissement.

Le mot a une histoire que Muray connaissait parfaitement pour l’avoir entendu résonner dans les vers d’Horace où ce dernier recommande au poète, l’utile et l’agréable auxquels les humanistes ajouteront l’élégance.

Dès lors le retournement de sens avec lequel opère Muray est à la fois conceptuel et littéraire. Il ne s’agit plus de disposer des perspectives incomparables sur notre monde à partir d’un mythe (fabula) mais de voir que la fabulation est en train de dévorer le réel et d’y planter des territoires sans lieu (des utopies), des fleuves sans eau (des Anhydres) et des princes sans peuples (des Adèmes) pour que poussent les nouveaux explorateurs, ces experts en fariboles vertueuses qui sont autant de Raphaël Hythlodée lancés à l’assaut de la citadelle effondrée du judéo-christianisme.

Quand More promeut une description vraisemblable de son Arcadie littéralement mise devant les yeux du lecteur (sic oculis subiectam), il emploie le vieux procédé de l’ekphrasis qui fut celui de Luc lorsqu’il eut à peindre la crucifixion.

Cet équivalent du trompe l’œil pictural avait son parallèle chez un Petrus Christus qui dans son portrait du chartreux laisse incrustée dans la toile une mouche dont on ne sait si elle fut vivante et agonisante dans la nasse des couleurs ou artificiellement mise en valeur par un artiste facétieux.

More imbriqua donc des récits fabuleux et des détails concrets accentuant l’effet de réel quand Muray avait à vaincre la déréalisation du monde imbriquant des récits détaillés et des inventions conceptuelles qui ne sont pas toutes comme le pensent ses détracteurs de simples jeux de mot d’un gros bourru en mal de publicité et d’aigreur. Quand la réalité est un mythe c’est un socle conceptuel qu’il faut inventer pour échapper aux vociférations festivistes sur l’illimitation née des décombres de la nature humaine et de la sexuation.

A cette parenté littéraire entre More et Muray s’ajoute une même thématique autour des saturnales qui remonte à Lucien de Samosate. L’adjectif lucianien a mauvaise presse, Calvin, par exemple, l’emploie pour désigner un mécréant et un athée. Il reste toutefois qu’Erasme et More le traduisirent, que Machiavel le lut et que l’édition allemande du second livre de l’Utopie était accompagnée des textes de Lucien.

Les saturnales furent instituées par les romains à partir d’une synonymie entre Chronos et Saturne, elles étaient cette période d’inversion des rôles où le déchaînement promu devait rappeler à chacun le goût amer et perdu de l’âge d’or. Lorsque ce retour des saturnales se fit dans la modernité chrétienne puis post-chrétienne on eut droit à la guerre des paysans, aux différentes jésuiteries indiennes et pour finir au kolkhoze fleuri de feu Messieurs Staline et Mao. Il s’en suit qu’un mythe est toujours susceptible de produire des effets et de transformer le réel.

Ce nom de saturnales, je soutiens que Muray l’a retourné en festivisme pour tous ceux qui ont oublié ces paroles de Chronos dans les Saturnalia de Lucien dit le menteur « Ma puissance à moi ne va pas plus loin que les jeux de dés, les applaudissements, les chansons, l’ivresse ; et cela même ne dure que sept jours. Quant aux grandes affaires dont tu parles, détruire l’inégalité, rendre tous les hommes également pauvres ou riches, c’est à Jupiter de vous répondre ».

2 : l’Islam

En 1926, Basil Mathews, secrétaire à la propagande de l’Alliance mondiale des YMCA (rien à voir avec Village People) publiait Young Islam on Trek : A study in the clash of civilizations. A l’opposé de Spengler pour qui l’Histoire est le spectacle d’organismes en devenir perpétuels, en nombres limités et aux interactions nulles, organismes prédéterminés et dont le noyau (forme culturelle singulière ) est le cadre germinal, Mathiews n’imagine qu’une civilisation, l’occidentale, sorte d’oecoumène chrétien dont les Etats-Unis formeraient le faîte.

Chez lui, « l’Islam est militaire par essence », les hommes « y sont fondus et soudés par le feu et la discipline en une seule épée conquérante ». Dès lors « Pouvons-nous avoir un Islam libéral ? La Science et le Coran peuvent-ils s’entendre ? Une conviction grandit : la réconciliation est impossible » car « l’Islam vraiment libéral n’est qu’un unitarisme non chrétien. Fondamentalement, ce n’est plus l’Islam ». L’Islam est donc condamné à plier, sous les coups ou au cours d’une sorte de dissolution interne, promis au salut selon la règle de l’universalité chrétienne, les pays de l’Oumma sont terre de mission qu’aucune considération culturelle ou de race ne vient entraver.

Aussi, le bon pasteur affirmait que l’évangélisme est une « Voix qui donnera aux jeunes musulmans un Maître Mot pour vivre leur existence personnelle et construire un ordre nouveau dans leur pays ».

Néanmoins, le doute s’insinue car « la civilisation occidentale ne pourra jamais les mener au but. Obsédée par la prospérité matérielle, obèse d’abondance industrielle, ivre des miracles de son avance scientifique, aveugle aux richesses spirituelles et sourde à la Voix intérieure car trop attentive au bruit extérieur, la civilisation occidentale peut détruire l’ancien dans l’Islam mais ne peut pas apporter le nouveau ». A l’opposé de la métaphore de la greffe dont usait saint Paul pour placer en contiguïté la bonne nouvelle et la Torah, on a là une pierre d’achoppement, le salut ne viendra pas parce que c’est la civilisation occidentale elle-même qui se défait en renonçant à son orthodoxie chrétienne pour lui substituer le cynisme des affaires et des conquêtes.

Aussi naïf que soit le cri du cœur du pasteur, il est pris dans une symptomatologie, celle du nihilisme propre à la supposée civilisation post-chrétienne. Ainsi Philippe Muray constate que les « romains imposaient une civilisation aux peuples qu’ils avaient conquis là où les américains veulent imposer un style de vie dont ils ne voient pas qu’il se partage entre l’horrible, le désolé et le grotesque ». Partant de la même pierre d’achoppement qui conjoint les relations entre Islam et déchristianisation occidentale, Muray énonce « les dépossédés de la planète, une fois encore, sont des occidentopathes, des humiliés et des offensés, des amoureux éconduits de l’Amérique. Et qui se vengent. En réalité, il semble bien qu’ils désirent un maximum de choses qu’a notre Occident terminal, mais ils entendent se les approprier sans en payer le prix (un prix qui s’appelle liberté des femmes, mariage gay, homoparentalité, disputes entre lesbiennes et bi à propos du mariage gay, pornographie de masse, police du langage, associations de pression et de manipulation, débats de six mois à propos de la nécessité d’étiqueter les pieds puisqu’ils représentent un danger pour la santé publique dans la mesure où ils peuvent botter des culs, etc.). [Or] l’ensemble est à prendre ou à laisser. Ils le prendront ».

Il y a donc trois scenarii qui se présentent. Selon le schéma Spengler les civilisations occidentalo-chrétienne et musulmane sont incompatibles et ne peuvent que s’affronter et se détruire si l’une interfère avec l’autre sur un même territoire afin de rétablir une étanchéité nécessaire à leurs destins respectifs. Ce scénario a pour lui les modalités selon lesquelles les pays arabo-musulmans ont résolu la question des minorités juives et chrétiennes par leur extinction démographique, leur exil forcé et l’oubli organisé autour des spoliations subséquentes.

Selon le schéma Mathiews-Muray, deux voies se présentent. Dans la première le nihilisme occidental contamine jusqu’au trognon l’Oumma et les Imams transsexuels ou les lesbiennes pour une réforme de la sharia avec mention Hallal sur le revers des vibros est pour demain. Bien entendu une telle évolution nécessite une guerre tout azimuts au terrorisme selon l’adage de Rumsfeld, car la guerre aura pour point final ce jour où « plus personne ne songera à attaquer le mode de vie américain ». Les déclarations d’Al Qaida Maghreb qualifiant Sarkozy de principal ennemi d’Allah ou les séances de prière telles que je les avais vues dans le parc d’acclimatation de Boulogne, en bordure des manèges et du petit train électrique sont autant de signes d’une réalisation de ce scénario.

Dans la seconde, le nihilisme occidental atteint une telle vacuité que le rythme des conversions à l’Islam se précipite, non par submersion démographique mais par progression en tâche d’huile dès lors que sont conquises les élites culturelles des pays très anciennement chrétiens. La France découvre ébahie qu’elle a vocation à devenir un nouveau Califat de Cordoue moyennant la lutte contre le maquis catholique d’Auvergne, le réduit juif de Créteil-La Varenne, la République populaire de Belleville et les confédérés d’Alsace. Même peu probable, même invraisemblable aujourd’hui (on sait que le vraisemblable et l’Histoire telle qu’elle se fait ne font pas toujours bon ménage), une telle évolution n’est pas à écarter.

3 : la Révolution

Comme toute chose dans ce monde, le concept de festivisme élaboré par Philippe Muray lasse. Dans le dictionnaire des idées reçues de la saison, on doit trouver associée à ce mot, la phrase, « tonner contre » ou familièrement « on s’en bat les couilles ». C’est plus fort que soi, on ne sait pas bien ce que recouvre le substantif, on se demande bien pourquoi Muray a inventé un truc pareil mais on masque son ignorance par le mouvement d’humeur, à la fois simple et direct.

Hier le bon Philou avait viré réactionnaire dans le petit opuscule de Lindenberg, aujourd’hui, il détonne, ringard, down, comme on voudra, on l’édite en reader’s digest aux éditions des Belles Lettres, on s’en sert de couverture pour Causeur, au final, on l’emballe et on n’en parle plus. Pourtant je tiens que Muray est un penseur majeur de notre époque, car il s’agit d’une époque et non d’une période, l’époque de la défaite finale de la Révolution, l’époque de son embaumement, le terminus de son suicide.

Kojève avait annoncé la fin de l’Histoire, la régression animalo-infantile de l’Occident et éventuellement son sauvetage dans un snobisme anti-naturel analogue aux rituels japonais. Après l’Histoire, il y aurait encore quelque chose comme une Forme, comme une dignité humaine dans un vide où le maître et l’esclave échangeraient leurs regards d’hommes devenus libres de ne rien faire de leur émancipation commune, sinon se contempler à l’infini.

Le secret de Kojève, la rumeur de son adhésion secrète à la politique soviétique, tout ceci dut intéresser l’Internationale Situationniste et son fondateur pour qui la fin de l’Histoire c’était encore le règne de la dépendance, le maintien de l’aliénation, un masque de plus de l’économie marchande édifiant son monde en toc.

Guy Debord avait élaboré le concept de société du spectacle en 1967, scindée entre spectaculaire diffus et concentré selon que l’on était du côté ouest du monde libre ou dans le sillage du vent d’est du totalitarisme. Fidèle à l’hégéliano-marxisme, Debord associait l’Histoire, la philosophie et la politique dans un cadre où la vérité de la praxis et la praxis de la vérité c’était la marche vers la souveraineté des hommes, la sortie de l’aliénation tout à la fois religieuse, idéologique et matérielle. Pourtant, dès le milieu des années 1980, il fallut se rendre à l’évidence et passer à la notion de spectaculaire intégré.

Les communismes réellement existant en sapant les fondements des valeurs héritées, en transformant les intellectuels et le Prince moderne en pédagogues de l’immanence absolue avaient fait le lit d’une transition entre une société bourgeoise archaïque et une société bourgeoise absolument nouvelle, tout à fait désaliénée et tout à fait sortie des rails de la locomotive hégélienne, maintenant au jour le jour la machinerie des rapports de classe mais sans stratégie, ni dehors, ni altérité, avec un cynisme tranquille de libertin, une société incrédule dont le moteur marchait à deux temps : celui d’un antifascisme mythologique qui n’avait promu que l’activisme le plus plat, l’activisme à moteur perpétuel, celui d’une approche « experte » et « technicienne » dont la phraséologie alambiquée masque mal le désir compulsif de détruire toute logique et toute argumentation au profit des jeux croisés des commandes et des intérêts.

De l’autre côté des Alpes, Gramsci avait défini le rôle du Parti et des intellectuels, persuasion et contrainte, afin de construire l’hégémonie en resserrant les liens d’une civilisation commune avec les classes subalternes. Au final, reste la contrainte organisée par l’envie de pénal comme dit Muray et la persuasion que ce monde est le meilleur possible même si tous ses fondements sont absolument pourris et que des connasses emperlousées et des foutriquets à la Arnault ou Bolloré en constituent le primum mobile, celui de l’argent, bête et méchant.

La révolution s’était suicidée et Muray en connaisseur a bien vu le lien qui existait entre l’artiste transgresseur qui n’en finit plus de détruire les valeurs fascistes héritées que sont, par exemple, la division sexuelle et l’autorité, l’esthétique du sublime et la recherche de la beauté, et le spéculateur qui règle son coup au but comme les américains mènent leurs expéditions punitives, en les justifiant par le recours grotesque à la défense du Bien qui se réduit in fine, à la fréquentation des centres commerciaux et à l’usage inconditionné des autoroutes.

Muray a pris ces gens aux mots, transgresser les interdits, les piétiner, fonder les relations humaines sur le marché, jeu des atomes amoraux auxquels on envoie quelques signaux pour la ruée, c’est abandonner la perspective de la désaliénation, c’est renouer avec l’épisode de la chute, c’est revenir, dans une perspective catholique, à la nécessité des théodicées, cette défense hautaine et raisonnée de Dieu et de sa création contre tous les gnostiques (il faut bâtir le nouvel Eon today sur les décombres de toutes les corruptions de yesterday).

Or cette défense est toujours une défense de masse, une défense grégaire dont la limite est néo-romaine : à la désaliénation du dernier capitalisme désirant, à l’offensive d’un catholicisme à deux fourches (celle néo-jésuitique et para-festiviste du pape actuel et celle, néo-traditionnaliste des fondus de l’opus dei dont Muray fut, après tout, le meilleur littérateur), on peut opposer le régime des pauci méliores, cette mince élite cultivée qui fit tourner l’empire pendant quatre siècles, une éternité à l’échelle humaine. Ce terme est préférable à celui de libertin depuis que DSK est désigné par ce vocable.

Aussi au geste de Muray, on peut préférer le constat de B. Croce émis en 1948 « le véritable Antéchrist réside dans la négation, dans l’outrage, dans la façon de tourner en dérision les valeurs elles-mêmes, réputées mots creux, fables ou, pire encore, tromperies hypocrites pour cacher et pour faire passer plus aisément aux yeux aveuglés des crédules et des sots, la seule réalité, qui est la soif et la convoitise personnelles tout entière ordonnées au plaisir et au confort »

 

Publié par : Memento Mouloud | juillet 7, 2016

Dantec Machine Gun

1

J’allais partir et je parcourais les rayons d’une FNAC de banlieue, un ouvroir de ventriloqueries négrophiles qui n’en avaient pas fini de peindre rouge sang l’Occident en général et la France en particulier s’étalait sur l’étal étroit du rayon Histoire ; lui était accolée une floraison de livres sur la Shoah, les footballeurs juifs d’Europe de l’Est, les recettes juives de Grand-Maman Shtetlekh, les aventures de Rabbi Jacob et tout ce qu’un vendeur inculte et gavé au marketing de proximité peut prendre pour un précis d’Histoire hébraïque. Le rayon philosophie frisait l’enflure du sens, son obésité, avec Fernando Savater et sa philo pour les nuls, je me rabattis sur la littérature et vit le format poche d’un bouquin de Dantec, Black Box, troisième opus de son Laboratoire de catastrophe générale. Je n’avais jamais réussi à parcourir les deux premiers en entier, j’avais laissé Dantec peu ou prou martiniste, je me disais, tant pis je persiste, je préfère larguer quelques euros sur l’exilé canadien que sur un empaffé quelconque sorti des cuisines éditoriales de la maison bisounours et diversité à portée de Goncourt. De Dantec, la seule chose que j’avais lue en entier c’était ses Racines du Mal, c’était au temps où il passait encore pour un météore de gauche, du temps où les Inrockuptibles lui demandaient de commenter la politique, vu que pour un franchouillard, tout se résume au diptyque droite/gauche, c’est son viatique au français scolarisé dans le supérieur, la politique. Il a le génie ce français-là de vous commenter un oukaze de Bayrou comme s’il s’agissait d’une bulle papale, de tourner le nom de Sarkozy dans les maxillaires autant de fois qu’un soufi avec celui d’Allah, de rêvasser sur le progrès, l’utopie et le possible, de lire Marianne sans faire le signe de croix et larguer un bénitier à la gueule du premier qui le lui propose, c’est comme ça le français du supérieur instruit, c’est modéré, c’est politique, c’est parlant, mais à table. En un mot, c’est parfaitement adapté. Donc je me suis mis à lire Black Box.

2

Maurice se met en scène dans une Eglise, il la parcourt de long en large, la descend, surfe sur les travées et là le blues, il pleure. J’ai songé que Dantec était un autre Ignatius, celui de la conjuration des imbéciles qui fixait au XIIème siècle le début de la décadence européenne.

3

Dantec ne traite pas le référent de la langue comme le ferait un écrivain français respectueux du cisèlement de la prosodie et de la syntaxe. En effet, ce référent n’est pas une variable conceptuelle ou rhétorique (un contexte, un ensemble ou des figures) mais un flux si bien que les énoncés, les lectures, les pensées sont traités comme le serait un courant électrique, sur le mode du voltage que Maurice prend sans doute pour un indice d’intensité. Cela le classerait donc parmi les post-deleuziens qui ont beaucoup lu l’Artaud de la dernière période. Toutefois en grand paranoïaque qu’il est, Dantec trouve son autre pôle dans la recherche éperdu du sens, ce que le même Deleuze appelait le signifiant despotique. Dès lors cette tension permanente entre la tentation du corps sans organes où coulent les flux déchaînés et la coagulation du sens caché qui tend au cryptogramme organise un espace stylistique chaotique et presque illisible parfois, celui de l’homme aux lunettes noires.

4

La recherche du sens chez Dantec rejoint parfois le délire pur et simple qui trouve son combustible dans l’Histoire avec un grand H. Ainsi Hiroshima n’est plus un évènement singulier qui bouleverse certaines certitudes quant à la définition d’un camp du Bien mais le bombardement qui aurait sauvé les juifs de la destruction totale. De même mais en une prolepse appuyée, les Etats-Unis sont présentés comme la base première d’un christianisme spatial à venir, celui du peuple élu parcourant la galaxie en quête de Canaan où Dantec rejoint les scénaristes de Stargate.

5

Si Dantec use de concepts théologiques, il suffit de jeter une oreille attentive à son usage des notions d’hypostase et d’économie pour observer une distorsion qui trouve son pendant dans la manière dont Stockhausen aurait pu démembrer une sonate de Bach.

6

Dans son ouvrage fourre-tout, Maurice  respecte toutefois l’ordre des genres. On retrouve donc, et ce, de manière univoque, le poème rock (« I don’t want my holidays in the sun…), la fusée empruntée à Baudelaire (« Le monde va finir… »), l’aphorisme (« Quand la paix règne, l’homme belliqueux se fait la guerre à lui-même»)[1][1].

7

Dantec s’inscrit dans la rhétorique qui suit 1968, celle qui eut la peau de la scolastique française des dissertations. On trouve donc chez Maurice en guise d’inventio, des stances ésotérico-philosophiques (je te joins Soulès et Leibniz, Hegel et Fabre d’Olivet, le Picatrix et saint Anselme etc.), en matière d’elocutio une prose analogue à celle de Guattari, enfin il termine par une dispositio dont l’insulte est une ronce aux fleurs carnivores.

 

8

Porté sur le martyre, Dantec a la prose salvifique. Ainsi le sexe est transfiguré par l’amour et la sainte famille du brave écrivain canadien est mise en scène, sans ekphrasis mais tout de même, lorsque Papa Dantec répond à sa fille au sujet des sapins de Noël à Cuba, car vous l’aurez compris la procréation comme le disait saint Thomas est la cause finale de l’amour physique sans quoi ce dernier n’est qu’onanisme à deux. De même l’écrivain selon Maurice est prophète en ce sens qu’il est martyr donc témoin. D’une part il sauve la langue de son dépotoir qui la submerge et la pollue. D’autre part, il désigne par sa vocation la nature divine de cette même langue ce qui rejoint les positions de Pic de la Mirandole ou au XIXème siècle de Fabre d’Olivet.

9

Maurice Dantec a un faible pour Julien Coupat qu’il ne connaissait pas mais dont il a apprécié les écrits alors réunis dans la revue éphémère Tiqqun. En revanche il méprise Venise sous le prétexte que Paul Morand ou Sollers y avait, pour le premier, et y a, pour le second, son petit pied à terre avec bougies, chandelles et partouzes sur les berges, avec masques, invitations d’Arlequin et ambiances Eyes Whide shut. Le brave Maurice n’a tout simplement rien vu de Venise, de cette machine humaine de beauté et de défection, de façades en trompe l’œil et d’Eglises flottantes parmi les plus belles de la Chrétienté, les seules Eglises où le plus abruti, le plus aberrant, le plus acharné des païens et des athées ne pourrait s’empêcher de se signer tant il finit submergé par une émotion difficilement répressible. J’ai vu de mes yeux le balcon de saint Marc avec ses mosaïques dépouillées lors du sac de Constantinople, ces mosaïques qui tiennent tout pèlerin entre ciel et terre, sous le balancement des flots de la lagune. J’ai vu cette machine de pouvoir que fut le Palais des Doges où règne sur les fresques le Christ en majesté tandis que la cruauté même se compose un espace et des instruments (vasque pour les dénonciations, vestibules pour les auditions, pont des soupirs, cellules etc.) montrant par là-même que le pouvoir est tout de secrets et d’arcanes, d’une puissance de dévastation qui tient sa limite d’une Loi qui ne peut être une Constitution de papier. Quant à Nietzsche, Dantec l’écarte quand il annonce le néant culturel américain au prétexte que tout grand auteur a ses lubies.

10

Il embarque, par la bande, le judaïsme dans le christianisme sans en repérer la tension et je dirai la frontière. S’il prétend écarter le néo-platonisme de ses réflexions, on voit mal ce qui réunirait tous les mysticismes monothéistes sinon la doctrine de l’émanation, ce qui inclut la kabbale dans l’ensemble. Mais Maurice a autre chose en tête. Il veut établir une séparation nette entre un christianisme ésotérique et exotérique, le second étant réservé au tout venant, le premier formant une chaîne d’Initiation qui conduit au Christ, ce dernier se présentant comme une pure Incarnation du Logos, ce qui est tout à fait incompatible avec le judaïsme, même messianique.

11

Maurice Dantec a une nette tendance à reconstruire le passé, son passé en particulier. Dans ses attaques en piqué sur l’Etat-Providence, il oublie d’indiquer ce qu’il lui doit, c’est-à-dire sa simple survie lorsqu’il se mit à déjanter profond, ce qu’il nomme, l’équilibre précaire de son pauvre psychisme. De même son appartenance proclamée à la génération punk lui permet de négliger qu’il fut de gauche. Un tel masque d’Alceste, on dirait presque un tel lifting permet de grimer avec lunettes noires et cheveux teints un esprit post-adolescent de bande où Maurice continue à régler ses comptes avec le groupe Téléphone qui écrasa de sa notoriété Kas Product.

12

Selon Dantec l’Amérique ce serait l’alliance de l’Antiquité patristique et du fédéralisme maurrassien avec une absence parfaite de crime contre la souveraineté. Comme d’habitude Maurice jette un voile de pudeur sur cette singulière Révolution qui aboutit après la défaite britannique de 1783 à une véritable épuration, chassant plus de cent mille sujets du Roi vers les territoires de la Couronne britannique. Il y a donc absence de crime contre la souveraineté si on entend par là la seule monarchie, il y en a un d’évident si l’on constante que le corps souverain américain ne cesse de s’épurer de ses éléments corrompus. De plus il faudrait être clair, les Etats-Unis à chaque rite électoral présidentiel reprennent l’antienne de Samuel devant Saül, le mauvais Roi, la figure honnie du tyran britannique. Chaque président est l’oint de Dieu, chaque président est un David dont la tâche est la préservation du nouveau Décalogue (la Constitution).

Publié par : Memento Mouloud | juin 25, 2016

Les français et le mirage européen

Les deux-tiers des français sont pour le maintien dans l’UE, 1/3 y placent leurs espoirs. Cette dissonance cognitive se lit dans un sondage. Elle fait symptôme mais symptôme de quoi ? Lançons une hypothèse, la France s’inscrit dans un trauma : la triple défaite de la séquence 1940-1962. Le désastre de mai-juin 1940, la déroute de Dien-Bien-Phû, celle d’Algérie. Trois moments où s’efface le signifiant France.

Le mirage européen s’inscrit dans la déroute de main-juin 1940. Déroute militaire, déroute intellectuelle, déroute politique. La chambre du Front Populaire vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. On veut l’oublier et si on fête les congés payés, on oublie volontiers ce petit addentum. Le pacifisme était le progressisme d’alors. Il en possédait les contours, les œillères, les espoirs. Il pouvait être révolutionnaire ou conservateur, d’extrême-droite avec Brasillach, d’extrême-gauche avec Marceau Pivert. Il était de toutes les couleurs. Mai-Juin 1940 est la conclusion de cette étrange défaite comme la nommait Marc Bloch. Le mythe de Gaulle est venu se substituer à celui du Maréchal Pétain mais le reste ne s’est pas effacé. Depuis la France rêve d’une camaraderie avec l’Allemagne, elle accomplit le plan Darlan mais dans une autre langue, celui de la paix européenne. Le nom d’Europe serait l’autre nom de la puissance perdue, ce serait une France dépassée, meilleure, moderne, une France pas-France mais une France qui fait des bons français comme le chantait Maurice Chevalier, une France de la diversité déjà.

De là la repentance à propos des guerres dites coloniales. La France a perdu des guerres mais c’était de mauvaises guerres. Le progressisme a tranché, perdre n’est rien si on est toujours du bon côté de l’entente des peuples et de la morale. La France des villages rasés au napalm et de la gégène s’efface dans la France qui s’agenouille parce qu’elle était en position de perdre son âme. Or son âme est retrouvée par la défaite. C’était un mauvais combat, il était nécessaire de le perdre. L’âme est nettoyée, elle contemple la défaite avec un sourire de joie et de contentement. Tant mieux, c’est magnifique cette France black-blanc-beur et un peu jaune, la France monde, le Tout-France.

Depuis 1962, la France prétend retrouver de la voix quand elle n’est pas la France mais une autre France et même la France de l’Autre, la France des ôtres, la France transitive, la France inaccomplie mais à accomplir dans un ailleurs brumeux. C’est un conte et une impasse, une manière de défiler tous ensemble quand une tuile djihadiste tombe ou une tuile allemande pointe le bout de son casque à pointe. C’est ainsi la France continue à se raconter une histoire pleine de fleurs et de manèges racontée sur la scène du monde par un idiot en bermuda qui suce son pouce parce que c’est son choix.

Toujours plus d’Europe, toujours plus d’ignorances, c’est la marche à suivre. On pourrait en déduire son slogan marche et crève.

Publié par : Memento Mouloud | juin 24, 2016

Putain de putain c’est vachement bien, j’suis occitan

Les conseillers de la région issue du tronçonnage territorial énarcho-vallsien entre Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées ont baptisé la nouvelle entité tératologique « Occitanie » du nom d’un idiome qui a cessé d’être une langue de culture depuis la mise au rencart de l’occitan lors des jeux floraux toulousains de 1513. La francisation de l’occitan fut condamnée sans succès par Raimon Vidal comme un gage de versification fautive. Abandonnée par le parlement de Toulouse en 1444, par les Etats du Languedoc dès 1442 et par la chronique de Montpellier en 1426, l’occitan revient donc comme patronyme bouffon d’une région obèse et couturée. Un choix controversé effectué ce matin en assemblée plénière à Montpellier après consultation des internautes (200 mille paraît-il) et référendum étoilé. Comme il était évident qu’il fallait un label qui « parle » on a choisi le plus neuneu.

Selon France-bleu pétrole, il s’agit « d’un choix au positionnement plus géographique [lequel ? la langue occitane étant disposée en croissant jusqu’à rejoindre Grenoble sans même évoquer le Limousin] que culturel [terme absolument vide], pour apaiser les tensions et adoucir les frustrations. Et pour contenter tous les habitants de la grande région, et surtout les tenants du particularisme régionaliste, cette « ‘signature » pourra être dans certains cas traduite en langues catalane ou occitane ». Il s’agirait donc d’un choix identitaire mais de gauche, ouf le progressisme est sauvé

Les élus ont suivi la résolution de la présidente socialiste et lévinassienne tendance closer Carole Delga, qui avait déclaré, en introduction physiognomique de la session plénière : « Un nom, c’est comme un visage. Il permet d’identifier, de reconnaître, de se souvenir de tout ce que l’on sait, ici, sur un territoire. » Le président de l’Aquitaine voisine, Alain Rousset, a notamment protesté contre une « accaparation » d’un patrimoine partagé, arguant que « l’Occitanie ne se limite pas à une seule région ». Et surtout, les habitants des Pyrénées-Orientales, très attachés à leurs racines catalanes, se sont sentis oubliés. Ils ont multiplié les actions pour réaffirmer leur volonté de voir le mot « catalan » figurer dans le nom de la région. Ce vendredi matin, ils ont de nouveau interpellé les conseillers régionaux en menaçant sans le dire de rejoindre un futur Etat catalan mais européen, centré sur Perpignan dont la gare est le centre du monde, comme disait Dali quand il enculait Gala dans les toilettes de la dite station.

Afin de couper court à la tentation souverainiste d’exister Carole Delga a tenu à rassurer : « Je n’accepterais pas que l’on dise que la Région abandonne les Pyrénées-Orientales ». Elle propose de créer un office public de langue catalane, comme il en existe un pour l’occitan et d’installer le siège de l’Eurorégion à Perpignan. Du côté de Lunel que Caroline Fourest situe sur la côte d’Azur dans ses chroniques sur France-Biture, on s’attend à la revendication d’un émirat provisoire du Califat sympa. Carole s’interroge sur la suite à donner. Wilayat al Limosin ne conviendrait-il pas ?

Avant le vote, tous les groupes d’élus ont donné leur avis sur « leur nom » pour la région. Si la majorité de gauche penchait sans surprise pour « Occitanie » car on connaît le goût des progressistes pour l’inanité sonore, la droite insistait pour conserver le nom provisoire de « Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées » parce que les deux premières lettres forment l’acronyme LR et Le FN défendait juste pour faire chier « Languedoc-Aliot ». Le nom « Occitanie », auquel est ajouté le sous-titre « Pyrénées-Méditerranée », a été adopté par 85 voix pour sur 158 conseillers à l’issue d’un vif débat. Huit membres de la majorité de la socialiste Carole Delga n’ont pas validé ce choix.

Au delà du nom de la région, les 158 conseillers régionaux se sont également prononcés ce vendredi sur la localisation des assemblées plénières et de l’ensemble des commissions permanentes. Là aussi, une décision fédératrice l’a emporté :  le pouvoir régional sera partagé entre Toulouse et Montpellier et coûtera donc deux fois plus cher au contribuable.

Le Figaro/ France bleu / BAM

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