Le 11 juin 1986, dans un entretien à National-Hebdo, Jean-Marie Le Pen affirme « tous les gens raisonnables admettent, je crois, la mort en masse de juifs dans les camps nazis. Les historiens dits « révisionnistes » mettent eux, en doute le moyen de cette extermination-les chambres à gaz- et son étendue-les six millions. N’étant pas spécialiste, j’ai entendu comme tout le monde le chiffre de six millions, mais je ne sais pas exactement comment il est établi…Pour prendre le cas d’un autre génocide-le génocide vendéen-j’observe que les estimations ont varié de 50 mille à 500 mille morts pendant deux cents ans, qu’aujourd’hui seulement un système d’évaluation sérieux-d’ailleurs imparfait – situe le chiffre à 117 mille. Tout cela est de la technique historique qui relève des spécialistes, et, en ce qui concerne le génocide juif, il ne me semble pas incompréhensible que les historiens des deux bords, en toute bonne foi, prennent du temps à établir leur chiffrage. Quant aux chambres à gaz, je m’en tiens aux historiens professionnels, qui pensent aujourd’hui qu’elles n’ont fonctionné qu’en Pologne »

Il s’en tient alors à une position sceptique quant à l’ampleur du génocide, terme qu’il ne définit jamais. Seulement il en déplace le sens, du domaine juridique vers celui de la polémique. Ce qu’il entend établir c’est la préséance révolutionnaire dans le domaine des massacres de masse. Avant-hier le jacobinisme, hier, le bolchévisme.

Le 13 septembre 1987, sur l’antenne de RTL, il va plus loin, « je suis passionné aussi par l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Je me pose un certain nombre de questions. Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas moi-même étudié spécialement la question mais je crois que c’est un point de détail de la Deuxième Guerre mondiale ».

D’une part, il s’engage via le pronom « je », la forme pronominale de la phrase « je me pose » et l’insertion réflexive d’un moi-même et cet engagement suspend le jugement à propos de l’existence des chambres à gaz qu’il n’a pas vu (alors qu’il est entendu qu’il a vu/su le génocide vendéen). Ensuite, il opère un nouveau déplacement, le sens de la Deuxième Guerre mondiale peut parfaitement se dégager sans tenir compte de l’entreprise hitlérienne d’extermination. Dès lors, il pointe une thèse : le génocide juif est un voile, un opérateur du mensonge qui brouille la signification de cet épisode. Ce qu’il vise cette fois-ci, c’est l’héritage antifasciste.

Cette déclaration n’est donc pas une erreur mais un point doctrinal.

Aussi, il revient sur le détail dans un entretien au New Yorker publié en avril 1997 puis, à Munich, le 5 décembre, il affirme « dans un livre de mille pages sur la Seconde Guerre mondiale, les camps de concentration occupent deux pages et les chambres à gaz dix à quinze lignes, ce qui s’appelle un détail ».

A la faveur d’un meeting, Il radicalise donc sa position puisque c’est l’ensemble du système concentrationnaire nazi qui disparaît dès lors qu’un jugement doit être porté sur la deuxième guerre mondiale. Or si on suit le Pen le détail en question n’en est pas un puisqu’il cadenasse la véritable pensée de feu le président du Front National, pensée qu’il n’a jamais exprimée clairement mais dont il ressort que le point (les centres de mise à mort des juifs, montés, démontés et alimentés) a absorbé la figure toute entière (l’effondrement du mythe impérial et continental européen à la faveur de la défaite nazie) si bien que Jean-Marie Le Pen se voit comme le dernier paladin (chevalier à la joviale grimace et au majeur pointé) d’un monde où le mensonge (judéo-américain) s’est fait souverain.

Un drôle de roi Lear néo-vichyste s’apprête, dès lors, à subir sa mise à mort symbolique, laissant à Marion Maréchal-Le Pen, fille d’un couple-traître (ex-mégrétiste), le rôle inoccupé de Cordélia-Jeanne d’Arc.

Publié par : Memento Mouloud | avril 4, 2015

Le jour où François Hollande mit fin à la vie privée

Dans le texte sur lequel les députés auront à se prononcer, la liste de l’article L. 811-3 sera ainsi la suivante :

1- L’indépendance nationale, l’intégrité du territoire et la défense nationale

2- Les intérêts majeurs de la politique étrangère et la prévention de toute forme d’ingérence étrangère

3- Les intérêts économiques, industriels et scientifiques essentiels de la France

4- La prévention du terrorisme

5- La prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions, des violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale, de la reconstitution ou d’actions tendant au maintien de groupements dissous en application de l’article L. 212-1

6- La prévention de la criminalité et de la délinquance organisées

7- La prévention de la prolifération des armes de destruction massive

Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français est une menace potentielle. Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français est une cible de l’arbitraire. Dans ce cadre, c’est le procès qui quitte l’histoire de la littérature pour hanter le réel. Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français est un Joseph K. Dans ce cadre, tout citoyen ou résident français ouvre le territoire des libertés en brûlant son passeport et son état-civil parce que dans ce cadre comme l’écrit le commissaire de police Georges Moréas, les socialistes auront annoncé une nouvelle ère : la fin de la vie privée, du moins la tentative de liquider le secret donc l’intimité. Anarchiste ou anarque contre chair à contrats ou dividuel de masse, l’alternative s’est simplifiée. Jean-Jacques Urvoas petite salope d’Etat appelle ces nouvelles figures de l’ennemi l’« idiot utile au service des groupes terroristes ».

L’idiot utile en question porte un numéro, on pourrait l’appeler Dossier 51.

« Avec la nouvelle loi, des milliers, voire des dizaines de milliers de policiers et autres fonctionnaires, gendarmes et militaires, rattachés à trois ministres différents, pourront agir en toute impunité. Et, dans l’hypothèse où la personne pistée aurait connaissance de ces surveillances et se sentirait victime d’une mesure injustifiée, elle pourrait saisir le Conseil d’État, pour un « jugement » couvert par le secret-défense dans lequel l’avocat ne semble pas avoir sa place. »

On se demandait ce qu’était l’esprit du 11 janvier, les socialistes se sont chargé de le traduire.

Un autre amendement modifie le régime dérogatoire « d’urgence » introduit par le texte. Le projet de loi permet aux services de renseignement de recourir, en plus des interceptions de communications classiques, à toute une série de gadgets jusqu’à présent utilisés en dehors de tout cadre légal. Il s’agit par exemple des balises de géolocalisation, des dispositifs de sonorisation de lieux privés, les IMSI Catcher, des appareils permettant d’aspirer toutes les données de téléphones ou d’ordinateurs situés à proximité ou encore le « recueil immédiat, sur les réseaux des opérateurs », des données de connexion d’internautes. En contrepartie à cette « légalisation », le texte prévoit une série de garde-fous et de contrôles, et notamment la création d’une nouvelle autorité administrative indépendante, la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), qui remplacera à terme l’actuelle Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). L’article 821-1 prévoit en outre que « la mise en œuvre sur le territoire national des techniques de recueil du renseignement » est soumise « à autorisation préalable du premier ministre », « après avis » de la CNCTR.

Au prétexte « d’instituer un régime unique et plus efficient encadrant la mise en œuvre d’une technique de renseignement en cas d’urgence »un amendement de Jean-Jacques Urvoas copie, en partie, le dispositif prévu pour les géolocalisations afin de l’appliquer à l’ensemble des techniques de renseignement. Le terme « urgence absolue » a ainsi été transformé en « urgence liée à une menace imminente ou à un risque élevé de ne pouvoir effectuer l’opération ultérieurement ». De plus, désormais, ce n’est plus le premier ministre qui délivre l’autorisation, mais directement le service concerné. Celui-ci a l’obligation d’informer « sans délai » son ministre de tutelle, le premier ministre ainsi que la CNCTR. Seule limite, le texte prévoit que « le présent article n’est pas applicable lorsque l’introduction (…) concerne un lieu privé d’habitation ou que la mise en œuvre d’une technique de renseignement porte » sur un journaliste ou un avocat.

Le projet offre en effet de nouveaux pouvoirs particulièrement importants pour collecter, potentiellement en masse, les données de connexion, ou métadonnées, de suspects. Outre le « recueil immédiat, sur les réseaux des opérateurs », il prévoit la possibilité d’installer, directement chez les opérateurs ou fournisseurs de services, des algorithmes prédictifs censés être capables d’analyser une masse de données pour « prévoir » des passages à l’acte terroristes. Or beaucoup pensent que cette tâche sera sous-traitée à des entreprises privées employant des technologies intrusives, comme par exemple le « deep packet inspection », une technologie proposée par exemple par la société française Qosmos.

Comme l’écrivait Carré de Malberg, « L’État de police est celui dans lequel l’autorité administrative peut, d’une façon discrétionnaire et avec une liberté de décision plus ou moins complète, appliquer aux citoyens toutes les mesures dont elle juge utile de prendre par elle-même l’initiative, en vue de faire face aux circonstances et d’atteindre à chaque moment les fins qu’elle se propose : ce régime de police est fondé sur l’idée que la fin suffit à justifier les moyens. À L’État de police s’oppose à l’État de droit ». Cet Etat de police se charge de la colonne verticale de l’Etat de contrôle, son versant dit de droit ou démocratique le complète sur l’axe horizontal. Ainsi, à travers les oppositions grossières, c’est un dispositif d’ensemble qui s’établit.

Plus besoin que le complot soit attesté ou pas, pour la simple raison que la forme ordinaire du pouvoir est désormais celle de la conjuration permanente. Quant au règne de la quantité, il n’oppose pas l’individu à la masse mais le traitement de l’individu sous la forme du dividuel : profil, type, graphes, socio-style, cet individu est la proie d’un Œil absolu auquel chacun veut participer : le mari pourra surveiller sa femme, la mère son enfant et sa nounou, la patron ses salariés, l’employé son voisin d’openspace, le gérant de supermarchés ses clients, un groupe, ses sous-traitants. La cascade des branchements, des exhibitionnismes et des voyeurismes formera la masse de choc visant à ébranler le mur de l’intimité, nous serons alors ce que nous sommes les sociétaires de cet empire à la dimension du monde, cet empire du Bien-Être précaire qui ne vend pas des libertés mais de la servitude confortable.

Mediapart/ La Tribune / Alain Damasio/ Georges Moréas / BAM

Publié par : Memento Mouloud | avril 3, 2015

1973 : Et Robert Paxton vint

Il existe deux sortes d’historiens, les archéologues et les narrateurs. Les premiers découvrent des archives ou des traces jusqu’ici laissées de côté, les seconds offrent un récit qui réinterprète les données jusque-là disponibles. Les plus grands des historiens sont à la fois des archéologues et des narrateurs. C’est ce qui différencie Edward Gibbon de Voltaire. Le premier est un historien, le second, un essayiste. Michelet n’était ni l’un, ni l’autre, Michelet était un écrivain romantique qui a pris l’histoire comme flux sémiotique brut et y a greffé ses fantasmes autour de la personne-France.  Chez lui, même les chevaux pleurent et sont tristes lorsque l’aube se lève sur Azincourt.

Que dire de Robert Paxton ? Il a exploité des fonds d’archives allemands et introduit cette idée que la politique de collaboration ne fut pas imposée par l’Occupant mais choisie par Vichy. Il s’agissait d’une découverte. Lors de ses premiers travaux, il s’était intéressé à l’armée de Vichy et avait constaté que le maréchal Pétain et le général Weygand n’avaient pu imposer leur régime qu’en négociant le ralliement des généraux Noguès et Mittelhauser à une politique qui se voulait réaliste. Il s’arrête là et dénoue la mythologie gaulliste. De Gaulle ne fut pas l’alter-ego de Churchill, il fut le seul pion de l’échiquier qui restait entre les mains de l’Angleterre en guerre. Une carte jouée faute de mieux et qui semblait caduque lors de l’échec de Dakar, en septembre 1940.

Le premier pas du régime de Vichy consista à abattre la République et c’est dans ce cadre que furent promulguées les lois sur le statut des juifs et celles prohibant la franc-maçonnerie. Vichy n’a pas eu à criminaliser les partisans du communisme puisque la IIIème République s’en était chargé. Le régime n’avait pas à déclarer les étrangers indésirables, une loi de 1938 portait cette mention. Il n’avait pas à mentionner la pseudo-menace ashkénaze pesant sur la France puisque Giraudoux l’avait énoncée dans Pleins Pouvoirs.

Dès lors la Révolution dite nationale et la Collaboration instituée comme politique d’Etat lors de l’entrevue de Montoire forment un diptyque indissociable. Les plus clairvoyants parmi ceux qui pensaient Vichy comme un autre Iena comprirent qu’il fallait quitter le navire au plus vite. Le régime entérinait la défaite, il ne cherchait pas à la surmonter, encore moins à préparer la revanche. Paxton décrit le pluralisme du régime, il ne dit rien des conditions de son établissement, la véritable liquéfaction du pays lors de l’offensive allemande avec ses millions de fuyards, ni même des liens du régime avec la politique vaticane, ni n’envisage la manière dont un tel régime peut établir un consensus à l’instar des régimes fascistes historiques ou des dictatures ibériques ou balkaniques. Il se contente de pointer l’agencement entre la politique de collaboration et le projet politique incarné par Pétain.

La France de Vichy se voyait comme un trait d’union entre le futur empire continental nazi et le monde atlantique, les juifs français, pensait-on, pouvait servir de monnaie d’échange ou, pour certains, des sortes de juifs d’honneur, de liens vivants, il était donc inutile de les chasser du pays puisque l’aryanisation accomplirait son œuvre, les retrancher de la supposée communauté nationale, les contraindre au choix aliénant entre l’exil forcé ou la mort par clochardisation, comme on laissait mourir, dans les faits, les malades des hôpitaux psychiatriques. Quant aux autres, ils étaient un fardeau, au même titre que les réfugiés espagnols. Les livrer aux allemands, à l’instar d’autres allemands, des politiques ceux-là, n’était pas une question pour Vichy, mais une solution. Qu’ils aillent au diable aurait pu répondre les antisémites d’Etat qui avaient pris les commandes.

Encore une fois, Robert Paxton n’avait rien écrit de cela, plus tard, il traitera du rapport entre le régime et les juifs, mais ce ne sera pas seul, mais à quatre mains en compagnie de l’historien canadien Michaël Marrus. Aussi Robert Paxton dont la présence fut fantomatique lors d’une émission des Dossiers de l’Ecran, plus tard brocardée dans Papy fait de la Résistance, fut un historien à la fois archéologue et narrateur, un homme qu’il est impossible de contourner, non pas parce que la doxa ou l’Etat l’imposent mais parce que sa lecture de l’évènement est un point de départ, au même titre que la question de la décadence de l’Empire romain sous la plume d’Edward Gibbon.

Publié par : Memento Mouloud | avril 2, 2015

Y’a bon Crimée : Poutine et le FN

En février 2015, les « Anonymous International » ont annoncé sur leur site Shaltaï Baltai avoir lancé une attaque contre Timur Prokopenko, chef-adjoint du département de politique intérieur au Kremlin. Ce jeune homme, ancien du mouvement « Molodoya Gvardia » (la branche junior de Edinaïa Rossia, le parti de Vladimir Poutine), était de l’automne 2012 à décembre 2014 en charge des médias et d’Internet, travaillant sous les ordres de Viatcheslav Volodine, chef-adjoint de l’administration présidentielle russe. Son portable et sa boîte e-mail ont été hackés, et une partie de leur contenu publié. Les fuites portent sur la période 2011-2014.

Le 5 février 2015, sous le titre « Trois ans de la vie au sein d’un département politique de l’administration présidentielle : provocations, articles commandités, contrôle sur les médias et autres », 9 500 courriels ont été rendus publics, sans que le principal intéressé, Timur Prokopenko, ne réagisse ni ne démente. Lancé en décembre 2013, le site Shaltaï Baltaï est à l’origine de nombreuses révélations. Si le groupe de hackers fait parfois payer ses services, instrumentalisé par les uns et les autres, l’authenticité des documents et photos publiés n’a jamais été mise en cause.

Si l’information a été révélée c’est qu’on voulait qu’elle le soit et il est tout de même avéré que Poutine ne mise pas sur le seul cheval frontiste puisque le nombre de candidats au rôle d’Orban français est en hausse. Une sorte d’avertissement aux autres amateurs des bons baisers de Russie ?

Le 31 mars, Shaltaï Boltaï a publié une seconde salve de fuites. Il s’agit cette fois-ci de 40 000 SMS échangés, toujours entre 2011 et 2014. C’est là que l’on trouve les passages concernant Marine Le Pen.

Dans la masse de e-mails piratés, le Front national, son soutien à la Russie sont mentionnés à 66 reprises, mais ce sont surtout trois échanges de textos qui intriguent. Ils ont été écrits en mars 2014, alors que le référendum pour le rattachement de la Crimée à la Russie se préparait activement (il s’est tenu le 16 mars). L’interlocuteur de Timur Prokopenko est un certain « Kostia ». Selon les « Anonymous International », il s’agit de Konstantin Rykov, l’un des plus actifs blogueurs, utilisateur de twitter et concepteur de sites Internet pro-Poutine. Il a été député de la Douma d’État pour le parti Edinaïa Rossia de 2007 à 2012.   En août 2014, Alexei Navalny a révélé que Rykov était propriétaire, avec ses parents, d’une luxueuse villa à Mougins près de Cannes, acquise pour 2 millions d’euros en décembre 2013. Certains documents relatifs à cette transaction ont été publiés. On y découvre que le Russe paie ses impôts en France, enregistré comme « résident au sens de la réglementation fiscale ». Pour obtenir ce statut, certaines conditions sont nécessaires : soit résider la plupart du temps en France, soit y exercer son activité, soit faire du pays son centre d’intérêt économique (investissements, business, etc.).

Le 10 mars 2014, Timur Prokopenko écrit à « Kostia ». Il lui demande s’il peut faire venir Marine Le Pen en Crimée, « comme observatrice » du référendum qui doit se tenir six jours plus tard. « On en a extrêmement besoin. J’ai dit à mon chef que tu étais en contact avec elle ???? », lui écrit Prokopenko. « Oui j’essaye de savoir demain », répond « Kostia ».

Le lendemain, Prokopenko relance « Kostia », qui revient avec de bonnes nouvelles :

– 15h17: Kostia, réponds.
– 15h20: À propos de Marine. C’est la campagne électorale pour les municipales. Elle est en tournée. Aujourd’hui ou demain, le Front national prendra officiellement position sur la Crimée. On saura alors si elle est prête (ce qui est peu probable) à venir en Crimée ou si l’un de ses adjoints viendra.. J’aurai des détails ce soir..
– 15h22: Oh ! c’est super. On peut les convaincre..
– 15h22: À propos des financements non.
– 15h23: Merci beaucoup, le ministère des affaires étrangères va encore discuter avec elle.
– 15h23: Elle a parlé à Philippo. Il réfléchit.
– 15h23: Quelqu’un du fonds t’a contacté sur les financements ?
– 15h24: Oui le vice-ministre des affaires étrangères lui téléphonera.
– 15h25: Nous avons aussi le soutien des Danois, mais je ne peux pas m’expliquer avec eux. Je ne parle pas leur langue

Le 17 mars, nouvel échange de textos entre les deux hommes :

– 15h49: Marine Le Pen a officiellement reconnu les résultats du référendum en Crimée !
– 15h51: Elle n’a pas trahi nos attentes.
– 15h57: Il faudra d’une manière ou d’une autre remercier les Français.. C’est important.
– 16h09: Oui, super !

La veille, son conseiller international Aymeric Chauprade, pilier des réseaux russes du FN, était en Crimée comme« observateur » du référendum, à l’invitation

d’une organisation pro-russe. Il livre un « témoignage » abondamment relayé sur les sites frontistes et pro-russes, et « loin de la propagande médiatique des médias de l’Ouest », dit-il. À quel titre s’est-il rendu en Crimée ? Le 13 mars, son porte-parole avait fait savoir qu’il irait« en tant que géopolitologue », mais aussi« en tant que conseiller spécial de Marine Le Pen », car le Front national « a été invité de son côté ».

Mais la présidente du FN avait démenti dans la foulée à l’AFP : « Le FN officiellement n’envoie pas d’observateur. » Selon Minute, Florian Philippot aurait « bombardé d’appels » Marine Le Pen « pour lui faire part de ses craintes et de l’aspect négatif de ce voyage », et l’aurait convaincue de n’envoyer personne officiellement. Visiblement Philippot perçoit avec aigreur le rôle majeur de l’ami Aymeric derrière le ralliement au coup de force du Kremlin, bientôt il obtiendra le scalp de Chauprade entre deux escapades viennoises.

Le 12 avril, Marine Le Pen se rend à Moscou, en visite privée, pour y revoir le président de la Douma Sergueï Narychkine, un très proche de Poutine qu’elle avait déjà rencontré en juin 2013. Quelques jours plus tard, un premier financement russe arrive. L’association de financement Cotelec, présidée par Jean-Marie Le Pen, reçoit le 18 avril deux millions d’euros d’une société chypriote alimentée par des fonds russes. C’est Aymeric Chauprade qui sert d’intermédiaire pour ce premier prêt, signé par Jean-Marie Le Pen le 4 avril. Cet argent a permis à Cotelec d’avancer des fonds aux candidats aux européennes.

En septembre 2014, c’est au tour de la présidente du FN de décrocher un prêt de 9 millions d’euros de la First Czech Russian Bank (FCRB), une banque basée à Moscou. Grâce à un autre intermédiaire cette fois-ci : l’eurodéputé frontiste Jean-Luc Schaffhauser.

Le trésorier du FN Wallerand de Saint-Just, qui avait signé le prêt de 9 millions d’euros, explique qu’il n’est « pas du tout au courant de ce qui s’est passé en amont [de la signature] »« Je ne sais pas qui est M. Prokopenko. Je n’ai rien à voir avec les positions internationales de Marine Le Pen. Je n’ai vu que les techniciens de la banque. On m’a dit : « Tu vas voir ces techniciens, tu signes ». » Selon Jean-Luc Schaffhauser, « on n’était pas en négociations » avec les Russes, « enfin pas moi en tout cas », précise-t-il. « Les négociations ont commencé en avril, après l’échec avec une banque d’Abou Dhabi qui devait nous prêter de l’argent…On m’avait invité aussi, Marine m’a dit : « Tu n’y vas pas ». Elle ne sentait pas le truc, elle m’a dit : « Imagine qu’il y ait un bain de sang« . J’ai obéi aux ordres. Aymeric [Chauprade] y est allé, à titre personnel… Je pense que c’est Aymeric qui s’est engagé ».

On taille donc le costard de Chauprade mais on expose les ficelles du frontisme, l’obéissance aux chefs et d’abord à la première d’entre eux. Pour le reste, les exclus de la famille ont droit à la séance de tirs tendus de tomates.

Discrètement  Jean-Luc Schaffhauser introduit aussi les arabes, à  croire que les vannes s’ouvrent à mesure que la côte du FN grimpe. Un simple pari de spéculateur destiné à ne pas fâcher l’avenir si l’on en croit la version tendancieuse du député européen opusdéiste que personne ne prendra la peine de vérifier. On allume ainsi un contre-feu puisqu’il s’agirait moins d’un ralliement sous conditions financières à la politique de Poutine que d’une manœuvre de Marine Le Pen afin de desserrer l’étau financier dont les enquêtes du Parlement européen seraient un hors d’oeuvre.

Ouf, les frontistes retombent sur leur position favorite, celle de victimes du « système ».

 Mediapart / BAM

Publié par : Memento Mouloud | avril 1, 2015

Portrait d’Andreas Lubitz en accident industriel

Dans le cas Andreas Lubitz, il est entendu, du moins pour l’ensemble des médias et leurs supplétifs, que la dépression dont il souffrait serait la cause de son acte criminel. Comme Andreas Lubitz est l’un des un milliard de dépressifs planétaires, on peut douter d’un tel enchaînement causal. On peut aussi se demander ce qu’est la dépression.

D’après les manuels psychiatriques, elle se définit à partir des critères suivants : une tristesse excessive, une inappétence, l’aboulie, des insomnies récurrentes, une agitation frénétique, la prostration relative, une fatigue permanente, une culpabilité excessive, des difficultés dans le lien, une fixation mortifère. Lorsque cinq items sont réunis durant plus de deux semaines, le psychiatre lambda est autorisé à déclarer son patient comme dépressif.

Du point de vue de l’industrie pharmaceutique, les anti-dépresseurs forment la deuxième vague des psychotropes. Ils se substituent aux électro-chocs et transforment toute cure basée sur le comportement et/ou l’échange verbal en simple option. Cependant, ils ne répondent pas aux postulats de Koch (une cause peut être trouvée dans tous les cas de la maladie, isolée, mise en culture, injectée à un animal qui contractera la maladie) si bien qu’ il n’existe aucun témoin biologique fiable de l’efficacité de tels traitements et le psychiatre s’en remet aux déclarations de ses patients pour en juger. Par conséquent c’est l’antidépresseur qui crée sa classe de patients ce qui introduit dans le processus industriel une innovation continue et, dans le DSM, une multiplication des catégories de malades ou, sur le marché, de clients potentiels pour le même produit.

Dès lors aller quémander des psychotropes c’est refuser le versant névrotique, c’est penser que l’épisode est un dysfonctionnement catalogué qui pourra être réparé, comme une voiture se répare entre les mains d’un garagiste. Les psychotropes se présentent comme des prothèses d’insertion ou de maintien dans le Tout informe qu’est la société. On ne se pose plus sous la lumière d’un faisceau de questions, donc d’une langue et d’un mal de vivre mais comme un objet de problèmes. Par conséquent, Andreas Lubitz pensait que les problèmes qui étaient les siens seraient résolus. Il était persuadé que sa souffrance était extérieure à son Moi et son Moi était idéal, il avait le ciel comme coordonnées existentielles. Il était projet et performance, ce qu’il fallait à tout prix éviter c’était que le Moi performant soit absorbé et anéanti par une machine singulière qui brouillait l’épiphanie de ce Moi merveilleux qui était le seul et véritable Andreas Lubitz.

En bon existentialiste, il ne voulait pas trahir son rêve de jeunesse ni les investissements de la Lufthansa qui l’avait promu chevalier du ciel. Comme l’a écrit Marie-Anne Montchamp, ancienne ministre de François Fillon, ’’Un habitant sur quatre souffre de troubles mentaux. Que se passe-t-il si nous mettons entre parenthèses un quart de notre potentiel de ressources humaines ? Nous nous disqualifions totalement dans la compétition économique.’’

C’est la doctrine officielle. Elle se déguise en condoléances quand un accident advient mais elle tient cet accident pour fatal et dans une logique conséquentialiste pour un moindre mal à l’instar d’un coup de grisou dans une mine quelconque. Andreas Lubitz était une ressource humaine, il ne fallait pas la gâcher.

Publié par : Memento Mouloud | mars 31, 2015

1973 le mythe colbertiste se déchire

Colbert est une figure de la mythologie française au même titre que la poule au pot et la douceur hexagonale. Ses ordonnances à propos du rivage ont mieux résisté que son code noir et sa politique mercantiliste. A moins d’être saisi par une myopie du jugement historique, on ne peut que constater la longue durée du libéralisme français amorcé par la Régence, expérimenté sous Louis XV, remis au goût du jour par Turgot et consacré par la loi le Chapelier et le code civil.

L’Etat français ne prend de l’embonpoint qu’entre 1914 et 1918 où les nécessités de l’économie de guerre établissent l’union sacrée conjoncturelle entre Clémentel et Albert Thomas mais cette passade ne survit pas au retour à la normale. Il faudra la crise de langueur de l’économie française dans les années 1930 puis la déroute de l’été 1940 et l’Occupation allemande pour que l’Etat se fasse entrepreneur et régulateur d’une économie devenue par la force des choses néo-libérale, non pas dans le sens actuel mais à l’unisson de celui qui parcourt les écrits de nombre de libéraux critiques des années 1930. L’Etat interventionniste accomplit l’entrée de la France dans l’ère des masses et de la « nationalisation » de la population. Il faut débloquer les freins à la croissance, la cible est donc le supposé malthusianisme français.

Quand Jean-François Gravier rédige son Paris et le désert français, l’offensive est en marche qui va décimer l’économie rurale et, dès lors, les traditions et particularismes fort vivaces d’un pays qui ne s’unissait qu’à la faveur des mobilisations successives. L’Etat n’a pas pour tâche de construire une économie socialiste mais de redresser une nation touchée dans son orgueil et humiliée. Dès lors, le général de Gaulle a énoncé le programme : nationalisation des banques de dépôt et des sociétés d’assurances mais maintien des banques d’affaires hors du giron de l’Etat, création de la sécurité sociale mais pour les seuls salariés, maintien du statut des SARL donc de l’irresponsabilité patronale, nationalisations limitées aux secteurs stratégiques et quelque peu monopolistiques (sur le modèle de la SNCF), création d’un aiguillon avec le commissariat au Plan confié au très atlantiste Jean Monnet, soutien au corporatisme syndical paysan, réforme monétaire bancale qui entérine les profits et les ascensions sociales de la période dite sombre. Georges Pompidou y ajoutera le pilotage de la spéculation immobilière, le retour des OPA en Bourse et le financement de l’Etat sur les marchés. Dès lors, le soutien à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun s’interprète non seulement comme un coup de main au grand frère des années noires mais aussi comme un ralliement symbolique au néo-libéralisme actuel.

Tandis que la gauche parlementaire (dite du programme commun) dénonce l’autoritarisme pompidolien et son archaïsme pénal et culturel (ce qui se traduit en novlangue gauchiste par la nouvelle Résistance contre le néo-fascisme de l’UDR), la Direction de la Prévision du ministère des Finances et les « experts » de l’INSEE entérinent la critique de Lucas. L’Etat régulateur est un super-monstre froid et inefficace qu’il faut démanteler. Le nouveau credo est le suivant : il est impossible d’arbitrer entre chômage et inflation, le réglage fin de la conjoncture est un leurre, l’offre détermine la croissance.

On notera que la défense du franc, l’austérité salariale et la maîtrise des finances publiques ne figurent pas au menu. Il faudra la splendide politique de relance des socialistes en 1981-1982 pour que ce nouveau trépied s’y ajoute. Dès 1986, Malinvaud, qui n’est pas exactement un révolutionnaire, constate que cette politique dite de désinflation compétitive aboutira à une répartition des revenus défavorables aux salariés. Les socialistes n’y voient aucun inconvénient, ils entérinent l’Acte unique, prélude au traité de Maastricht et la création du MATIF qui place la France dans le fuseau spéculatif de l’innovation financière.

Si les élites françaises ont rallié un tel dispositif, si la population française l’a largement intégré, il y faut des raisons autres que conjoncturelles. La France se perçoit comme la première nation moderne et démocratique, dès lors elle n’a pas besoin de révolution mais d’un cadre qui assure la maintenance d’un ordre des propriétaires. Si ce cadre n’est plus national, il sera européen car l’important n’est pas le régime politique (les français en ont vu passer un certain nombre depuis 1789) mais le soutien à un idéal où l’hexagone serait la patrie universelle du bien vivre, du bien manger, du bien converser et du sens commun mais distingué. Un îlot de libertés naturelles dans un océan de miasmes divers.

Publié par : Memento Mouloud | mars 30, 2015

La Vème République : un cadavre à la renverse

Le scénario le plus probable, dans lequel l’Europe est déjà engagée, est celui de la post-démocratie : apparemment, tout reste en l’état, mais les véritables décisions se prennent hors du système démocratique, dans les conseils d’administrations des banques et des multinationales, les Bourses mondiales et les comités « d’experts ». Par ailleurs, si le parallèle avec les années 1930 n’est guère éclairant, un scénario autoritaire, où l’État de droit et la démocratie formelle se voient considérablement limités, prend consistance. L’exemple russe est le plus clair, mais des tendances dans cette direction s’observent ailleurs.

Les classes populaires ne sont presque plus représentées à l’Assemblée nationale, les maires qui en sont issus sont de plus en plus rares. Les canaux de communication entre citoyens et gouvernants ne fonctionnent pas. Par conséquent il y a une scission très nette entre les gouvernants et les gouvernés et on voit que les gouvernés, les gens, le peuple, les citoyens, se méfient de leurs politiques, on les appelle les politiciens, et d’autre part, c’est quelque chose qui est rarement étudié, il y a aussi une méfiance profonde qui s’est installée de la part des politiques. Il y a vraiment une peur, une angoisse, un dédain vis-à-vis du peuple. Et je pense que c’est une méfiance double, c’est une méfiance mutuelle et ça me semble assez critique à l’heure actuelle.

Or, récemment, l’Institut Montaigne a organisé une conférence sur la réforme de la santé avec un jury tiré au sort, comprenant quelques personnes ayant des difficultés d’alphabétisation. A la fin, les experts ont reconnu qu’ils n’avaient jamais vu une telle qualité de discussion.

Les pays les plus avancés dans l’innovation démocratique en Europe sont souvent ceux dont les populations sont assez petites : Islande, Irlande, Danemark, Hollande, Belgique. Ce qui me semble normal. L’innovation démocratique passe toujours du local au national, voire au transnational. Les petits pays européens sont des laboratoires démocratiques très intéressants.

Par exemple, en Irlande, vient de s’achever la Convention constitutionnelle, où ont travaillé ensemble, une année entière, 66 citoyens tirés au sort avec 33 élus. Les résultats, tout récents, sont spectaculaires : cette assemblée de 99 participants a révisé 8 articles de la Constitution irlandaise, notamment celui sur le mariage homosexuel.

Le Texas a aussi montré que, dans une démocratie délibérative, la population est capable de proposer des lois ou des mesures extrêmement nuancées, sophistiquées. Cet Etat, pétrolier par excellence, détient aujourd’hui le record des éoliennes. L’évolution s’est faite dans un processus délibératif, en dépit des intérêts locaux favorables au système pétrolier.

L’Islande, ce petit pays de 320.000 habitants, à genoux du fait de la crise bancaire, s’est débarrassé de son gouvernement à la suite de manifestations monstres. Par deux fois, il a refusé, par référendum, les accords entre le nouveau gouvernement et les banques en cherchant à redimensionner le capitalisme financier. Il connaît une certaine redistribution sociale et, aujourd’hui, une croissance supérieure à celle de la zone euro. Il a confié à une assemblée tirée au sort le soin d’élaborer des valeurs à partir desquelles réformer la Constitution. Et a confié à 25 citoyens élus, mais non professionnels, le soin de rédiger un projet de Constitution.

Le contraste avec la Grèce est frappant, où le cadre institutionnel est resté en place, avec la classe politique et les règles qui avaient débouché sur la crise sociale et économique. C’est le serpent qui se mord la queue.

Le tirage au sort ne doit concerner que le législatif, pas l’exécutif. J’aurais horreur d’une France, Belgique ou Allemagne où le ministre du Budget serait tiré au sort. On aura toujours besoin des partis politiques et de gens compétents, responsables et prêts à assumer des fonctions majeures. C’était le cas dans l’Athènes classique, où environ 90% des postes étaient tirés au sort, les postes les plus complexes – notamment l’armée, et la caisse – restant entre les mains des élus, compétents.

Le tirage au sort est encore un peu comme le droit de vote pour les femmes en 1850. Une idée courte et farfelue pour une partie de la population. Elle est encore très précoce dans l’opinion publique, pas dans le domaine académique, où elle est très connue et respectée.

Le tirage au sort ne pourrait pas retrouver le sens qu’il avait à Athènes ou à Florence. Mais il porterait d’abord l’idée que les personnes tirées au sort pour parler ou décider des choses de la cité seraient plus impartiales, qu’elles n’auraient pas, comme la classe politique professionnelle, des intérêts suffisamment distincts de ceux du reste de la population pour qu’ils prennent le pas sur un examen plus équilibré des problèmes.

La deuxième vertu serait de favoriser des personnes issues d’expériences diverses. Aujourd’hui, les dirigeants politiques se recrutent dans un tout petit milieu, avec une perte énorme de la richesse de ce que les gens peuvent vivre, expérimenter, voir. Il est très plausible que, si l’on avait des décideurs venant des catégories populaires, les réponses à la crise ne seraient pas du même type qu’aujourd’hui.

Une démocratie avec des gens tirés au sort sera-t-elle dépourvue de corruption ? Je ne le pense pas. Les tirés au sort seront-ils compétents ? Je ne le pense pas non plus. Mais notre système actuel repose-t-il sur des gens compétents ? Il est très étonnant de voir que lorsqu’on commence à parler du tirage au sort, on me pose systématiquement des questions sur un idéal démocratique utopique, une démocratie à l’état vierge en quelque sorte. Voyons si le tirage au sort améliore le système actuel. Là, je dis oui. Je ne pense pas que les gens soient si populistes. Certes, ils votent populiste, ce qui est autre chose. Je ne crois pas non plus qu’ils sont tellement violents, mais ils le sont sur Facebook et Twitter, faute de mieux. Aux Pays-Bas, le paradoxe est que les bons scores de leaders populistes comme Pim Fortuyn ou Geerts Wilders ont finalement ramené plein de gens dans les urnes.

Avec le G 1000 organisé en Belgique, on a vu les citoyens mesurer la complexité des choses, la légitimité de la parole de l’autre et même de l’adversaire. Il serait naïf de penser que la démocratie délibérative trouvera toujours une solution consensuelle. L’essence de la démocratie est le conflit, pas le consensus. Il faut réapprendre à vivre avec le conflit. Notre démocratie ne l’enseigne plus du tout.

Cette idée en France que tout le personnel politique doit déclarer son patrimoine est complètement absurde. La confiance entre les citoyens et le gouvernement va-t-elle être restaurée parce qu’on sait combien de litres d’eau contient la piscine de tel ou tel homme politique ? C’est de la chirurgie cosmétique pour une crise politique colossale.

J’ai longtemps pensé que la Belgique était la « partitocratie » par excellence, au sens d’une démocratie que se partagent les principaux partis politiques. Cela se marque notamment par la politisation de l’administration et la quasi-nécessité, pour avoir poste au sein de la haute administration, d’avoir la carte d’un parti. Mais je constate qu’en France, au niveau national en tout cas, cela fonctionne de la même façon, peut-être même pire. L’ensemble du pouvoir public est entre les mains de partis politiques qui ne représentent qu’une petite fraction du pays.

L’autre spécificité française, qui continue à me surprendre, est l’aristocratie des hautes écoles et le système de reproduction d’inégalités très important d’un pays qui a pourtant mis l’égalité au cœur de sa devise républicaine. J’ai lu Bourdieu, mais je ne pensais pas que le système qu’il décrivait était aussi puissant et durable dans le temps.

Quand je regarde la France, j’ai l’impression d’une grandeur qui est devenu une hystérie. La France incarne cette détestation pour les élus couplée à une vénération des élections que j’analyse dans mon ouvrage, et qui crée des frustrations de toutes parts. Ceux qui votent FN sont frustrés par la politique traditionnelle, mais ceux qui votent encore pour les partis dits de gouvernement ont l’air tout aussi insatisfaits de la classe politique, et incapables d’envisager un remède à la crise démocratique que la France et l’Europe traversent.

L’Allemagne est un exemple de vraie démocratie parlementaire – avec toutes ses limites. La défiance vis-à-vis de la classe politique est très forte, l’abstention est considérable, le nombre d’adhérents des partis politiques a été divisé par deux depuis la réunification. Mais le Parlement joue pleinement son rôle de contrôle, de contrepoids et de proposition. En France, on a un Parlement croupion, qui n’est pas lié à la majorité actuelle, mais à la Ve République.

En Allemagne, l’existence de ce contrôle joue un rôle non négligeable pour assurer une vraie cohérence aux politiques menées. On peut être en désaccord avec les politiques menées par Merkel, mais on ne peut nier qu’elles ont une vraie continuité. C’est ce que les Allemands appellent la Sachlichkeit, l’objectivité, qui n’est pas la neutralité, mais désigne une certaine cohérence entre les paroles d’abord, puis entre les paroles et les actes, enfin entre les actes et les choses qu’on peut établir ensuite, par les statistiques par exemple.

Une partie du succès de l’Allemagne vient de cette obligation pour les gouvernants de devoir répondre à des critiques qui ne sont pas de pure forme. L’absence de ce schéma, en France, contribue à favoriser une politique du coup par coup, un président du moment qui fait ce qui lui plaît, au rythme qui lui plaît, au service des intérêts qu’il lui plaît de défendre.

Yves Sintomer /David van Reybrouck

L’anniversaire de la chute de Viktor Ianoukovitch a révélé le clivage des intellectuels de parodie français à propos de l’Ukraine. Pour le reste de la population, les ukrainiens sont à peu près aussi proches que les pygmées et Poutine est une sorte de personnage des Guignols si bien que toute la question se résume à un referendum sur le seul homme politique européen qui aurait des cojones grosses comme des pastèques.

Le dimanche 22 février, Bernard-Henri Lévy et sa mise en plis participait à la marche commémorative à Kiev, à quelques places du président Porochenko. Le mardi suivant, Éric Zemmour, ricanant, intitulait sa chronique sur RTL : « L’Ukraine est morte, mais il est interdit de le dire ».

Quand La Règle du jeu, revue de BHL, a accueilli à Paris les deux candidats à l’élection présidentielle ukrainienne, Petro Porochenko et Vitali Klitchko, les organisateurs firent scander aux participants « Gloire à l’Ukraine, Gloire aux héros » sans leur préciser la provenance du slogan : la guérilla de l’UPA de 1943, active dans la liquidation des juifs et des polonais. Or ce slogan fut remis sur la place publique par le KUN ou Pravy Sektor. N’importe l’alliance avec les antisémites exotiques est devenue une tendance lourde des engagements de BHL depuis l’affaire libyenne.

Dans leur rhétorique congelée de guerre froide, les défenseurs de l’Ukraine négligent la politique soviétique d’ukrainisation culturelle des années 1920. Celle-ci se doublait dans tout l’est du pays d’une ukrainisation démographique des villes : la proportion d’Ukrainiens passe de 7 à 31 % de 1923 à 1933 à Stalino (future Donetsk) et de 21 à 60 % à Lougansk, or cette population ne fut pas touchée par la grande famine des années 1931-1933. C’était une première dans l’histoire du pays, qui avait toujours connu des campagnes ukrainiennes « autochtones » dominées par des villes « étrangères » (peuplées de Polonais, de Russes et de Juifs). Avant la famine, la collectivisation forcée initiée par Staline en 1929 avait même eu pour effet d’accentuer ce phénomène : au grand dam des autorités, les paysans ukrainiens « dékoulakisés » qui n’avaient pas été envoyés au goulag, c’est-à-dire pour l’année 1931, à la mort, devenaient des ouvriers dans le boom de l’industrialisation : « À votre avis, où sont passés les exploiteurs dékoulakisés de notre arrondissement et des arrondissements voisins ? Aux Solovki ou dans la taïga, à retourner le fumier dans une exploitation de pauvres ? Détrompez-vous ! La majorité sinon la totalité d’entre eux travaille maintenant à Kramatorsk ou à Kostiantynivka, dans les usines. Enfin, qu’ils travaillent, ce n’est pas mal : mais que ce soit dans les usines, et jouissent des droits de l’ouvrier d’industrie, voilà qui est mauvais. C’est un grand danger pour la classe ouvrière ».

Aussi, l’équation « communisme = russification » est fausse, même si elle s’est imposée dans le mythe nationaliste ukrainien.

L’opposition grossière entre une Ukraine orientale formée de ploucs hostiles à l’Occident civilisé et un ouest subtil et raffiné ne tient pas debout. Le clientélisme et la violence sont roi et reine de part et d’autre. Ainsi l’existence de liens quasi-féodaux dans l’Est a permis au milliardaire-gouverneur Kolomoïsky de « tenir » la région de Dnepropetrovsk et d’aligner sur ses deniers personnels des troupes qui résistent aux séparatistes. Depuis il semble avoir été déposé. Et, si l’Ukraine occidentale a un tissu plus dense de petites entreprises, les petits patrons « patriotes » de l’Ouest savent aussi bien que les oligarques de l’Est transformer leur puissance économique en influence politique.

Invité par le Forum européen pour l’Ukraine tant à Paris qu’à Kiev, Volodymyr Vyatrovytch a été nommé directeur de l’Institut de la mémoire nationale d’Ukraine à la chute de Ianoukovitch. L’institut ukrainien, créé en 2004 sur le modèle polonais, est un « organe central du pouvoir exécutif » qui doit mettre en œuvre « la politique de l’État de restauration et de préservation de la mémoire nationale du peuple ukrainien ». Sous la rubrique des méfaits du « totalitarisme », il ne vise que le régime soviétique et n’évoque pas l’occupation nazie (une perte de population de 7 à 14 millions de personnes entre morts et exilés définitifs).

Quant à Vyatrovytch lui-même, il dirigeait auparavant le « Centre d’étude du mouvement de libération », organisme associé es-qualité à la conférence. Ce centre, au statut associatif et non universitaire, place au premier rang du mouvement de libération des organisations ethnicistes et fascisantes comme l’OUN-UPA de Bandera. Toute l’œuvre d’historien de Vyatrovytch est d’ailleurs consacrée au combat de l’OUN-UPA. Si ses deux principaux livres, Les Rapports de l’OUN avec les Juifs : un positionnement sur fond de catastrophe (2006) et La seconde Guerre polono-ukrainienne, 1942-1947 (2011) ont été reconnus pour leur apport documentaire, ils ont été critiqués en raison de leur tentative de nier l’antisémitisme de l’Organisation de nationalistes ukrainiens, ainsi que son rôle d’instigateur dans les massacres de civils polonais en Volynie en 1943.

Il n’empêche, les libéraux sont vent debout pour l’Ukraine, Laurence Parisot a récemment appelé à être « Tous unis derrière l’Ukraine » alors qu’au Cercle des libéraux Alexandre Melnik (aucun rapport avec feu Constantin) s’en prenait à « Une France pro-Poutine ».

Or le soutien de l’État français à la Russie est une tradition séculaire qui n’a pas commencé avec le contrat de vente des navires de combat Mistral. C’est une constante de milieux conservateurs privilégiant le pseudo-intérêt de l’État et considérant que la stabilité internationale dépend moins du respect des frontières que du poids respectif des acteurs censés l’assurer. Dans ce cadre de pensée, Vladimir Poutine est la divine surprise qui semble incarner la prophétie de De Gaulle en 1920 : « Le bolchevisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra, c’est fatal, où l’ordre s’y rétablira et où la Russie, reconstituant ses forces, regardera de nouveau autour d’elle ».

Au début de la crise ukrainienne, le soutien à la Russie était d’ailleurs minoritaire même à droite et largement cantonné au Front national. Les récentes avances de François Fillon et Nicolas Sarkozy vis-à-vis de Vladimir Poutine indiquent qu’un vent d’est souffle de nouveau sur la droite « classique ». On peut y voir l’influence d’individus évoluant entre des publications de droite radicales et Le Figaro, écrivant dans des revues aux prétentions académiques comme sur des sites militants. Mais, sur le fond quelque chose a bougé dans l’establishment.

À cet égard, l’évolution de l’historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse est instructive. En septembre, elle renvoyait dos à dos les présidents Porochenko et Poutine dans leur obstination. Quatre mois plus tard, dans ses dernières interviews, elle rejette plus clairement la responsabilité de la crise sur l’Union européenne : « Depuis la révolution orange de 2004, l’Europe s’est complètement trompée. La Commission européenne a mal travaillé. (…) Elle a traité avec l’Ukraine mais pas avec la Russie ». Dans un même mouvement, elle réévalue le personnage de Vladimir Poutine : « On présente Poutine en dictateur, chauvin, pétri d’idées extrêmes – eurasisme de Douguine…-, c’est excessif. Le président russe a fait des études supérieures, il est fasciné par l’histoire, surtout celle du passé russe découverte après la chute en 1991 de l’URSS. Poutine est avant tout un patriote fervent. Il veut que son pays qui a une très grande histoire et une très grande culture soit reconnu comme tel, ce n’est pas toujours le cas ».

La critique que Jacques Sapir peut faire du nouveau pouvoir de Kiev  est autre. On y trouve des considérations politiques (dénonciation du danger de l’extrême droite nationaliste), économiques (critique de l’orientation libérale pro-européenne) et géopolitiques. « Il faut aussi penser au statut de l’Ukraine elle-même. Là, nous avons une contradiction entre le principe de souveraineté, que nul ne veut remettre en cause, et la réalité géopolitique. On comprend qu’une Ukraine militairement hostile à la Russie est une menace directe pour cette dernière. Mais, l’Ukraine ne peut fonctionner économiquement sans la Russie. Et là se trouve sans doute la solution. L’Ukraine doit volontairement accepter un statut de neutralité, que ce soit par rapport à une alliance militaire (comme l’OTAN) ou dans des relations économiques (tant par rapport à l’UE qu’à l’Union Eurasienne) ».

En conclusion, l’Ukraine doit renoncer à sa souveraineté et la Russie doit être déclarée grand vainqueur par la France, en particulier, voire l’Europe, en général. On découvre aussi que Jacques Sapir est également un expert en balistique : analysant trajectoires et projectiles, il peut prouver que le vol MH17 a été abattu par les Ukrainiens et que le meurtre de Boris Nemtsov relève d’une mise en scène sans doute orchestrée par la CIA à la barbe du Kremlin.

Parti du constat des dégâts provoqués par l’effondrement d’une économie planifiée dans un cadre supranational, Jacques Sapir prend aujourd’hui résolument position dans des rivalités nationales qui ne sont pas les siennes puisqu’aux dernières nouvelles, Jacques Sapir est français et que Poutine n’agit pas dans le cadre d’un universalisme politique quelconque. A moins de jouer les éminences grises et les Père Joseph, cette position est symétrique à celles de BHL ou Zemmour, un simple histrionisme.

Néanmoins, l’ensemble du débat sur l’Ukraine en France se joue autour d’une alternative simple. Politiquement, on a le choix entre la promotion d’une démocratie libérale de façade mais avec des chefs de milices para-militaires aux commandes (cas du Kosovo qui a abouti à un gigantesque exode) et celle d’un régime autoritaire et paternaliste qui ne connaît que le droit à la balle dans la tête pour répliquer aux contradicteurs. Diplomatiquement, c’est l’alternative entre un européisme atlantiste sous protection américaine et un eurasisme ethniste façon empire continental à la Carl Schmitt (les russes remplaçant les allemands dans le rôle d’ethnie-maîtresse).

Eric Aunoble / BAM

Publié par : Memento Mouloud | mars 27, 2015

1972 : naissance de l’écologie

« Jamais l’homme n’avait atteint une telle perfection dans la connaissance des phénomènes, ni une telle puissance dans l’utilisation des forces naturelles et l’accumulation des richesses. Et pourtant il y a une crise du monde moderne…La liturgie de l’Homme-Dieu cède à la liturgie de la machine…L’Homme n’est plus que le rouage standardisé d’une gigantesque mécanique qui le broie…Découvrant avec stupeur notre dénuement spirituel à côté du raffinement extrême de nos sensations et de nos raisonnements, nous nous trouvons saisis d’une tragique inquiétude devant l’indigence de ce que nous offre le monde moderne. ». Née parmi les dissidents du maurrassisme, cette complainte du désenchantement passera à l’extrême-gauche, elle-même désenchantée du communisme, dans l’après-guerre. Le pivot d’un tel passage porte les noms d’Auschwitz et d’Hiroshima, il annonce l’émergence de l’écologie et ses ambivalences, Günther Anders lui donnera un titre-programme l’obsolescence de l’Homme.

Au début des années 1960, un petit groupe s’en va défendre la vallée du Ried, une tourbière alcaline. Le comité d’aménagement du Haut-Rhin entend traiter la zone marécageuse en entrepôt productif. Ce sera le maïs. René Dumont est chargé de l’ingénierie et il n’est pas du côté des zadistes, première génération. Il fut des missions de productivité aux Etats-Unis, il a joui d’observer les 130 hectares du Kansas labourées en 24 heures. La France a faim. La France veut manger autre chose que du seigle de qualité médiocre. La France veut sortir du rationnement. Dumont est alors un homme du Plan, un homme de Jean Monnet. Il a pour cible les 12 millions d’hectares de prairies naturelles qu’il faut retourner, araser, ensemencer. C’est la révolution fourragère.

On chante l’épiphanie du tracteur et de la moissonneuse-batteuse, la JAC le suit, croissez et multipliez, comme dit la Bible. De l’autre côté de l’Atlantique, Norman Borlaugh, un agronome appointé par la Fondation Rockefeller croise génétiquement des blés nains japonais adaptés aux milieux tropicaux. La Révolution verte est sur les rails, le Mexique est son premier terrain d’expérimentation.

En septembre 1962, sort Silent Spring de Rachel Carson. En un mois, 600 mille exemplaires sont vendus. Roger Heim qui préface la traduction française se demande, de manière rhétorique, qui mettra en prison les empoisonneurs publics. Carson prend pour cible les insecticides.  L’US Fish and Wildlife Service constate, de son côté, la disparition des oiseaux de certains territoires. American Cyanamid ou Monsanto attaquent le livre et son auteur. Time Magazine s’en prend au débordement émotionnel et aux simplifications, mais la messe est dite, les données sont trop nombreuses pour que le mépris soit la seule réponse appropriée et puis les Etats-Unis ne sont pas l’URSS de Khroutchev. Mandaté par JFK, Jerome Wiesner confirme la thèse de Rachel Carson si bien que le Sénat  crée une agence de protection de l’Environnement en 1970. La France, deux ans plus tard, suit l’exemple américain mais sous la forme d’un ministère. L’ONU organise sa première conférence sur le thème, la même année.

L’écologie devient affaire de chiffres et d’expertises. On évoque la survie, la population, les ressources, il s’agit d’indiquer et de pointer l’imminence de la catastrophe et la nécessité d’y échapper. Reste qu’un agriculteur américain nourrissait 3 hommes au XIXème siècle contre 50 en 1974.

En 1973, Dumont est devenu écologiste, il publie l’Utopie ou la mort. Jean Carlier, de RTL, le sponsorise. Durant la campagne, il improvise les thèmes qui seront ceux, à la fois inusables et rapiécés, de l’équipe Charlie-Hebdo. L’an 01 accouche de son bateleur de foire. Jean-Jacques Pauvert publie les causeries sous le titre à vous de choisir qui sent son aujourd’hui Madame. Jean Bruel, un ancien du bataillon de Corée, épaule Dumont et son équipe de campagne. Il recevra 377 mille voix.

L’écologie est lancée, elle ne sera jamais capable de dépasser l’ambivalence de son point de départ surfant entre apocalypse et désir de soumission durable aux impératifs de la survie. Jamais elle n’aura même effleuré que les pires crimes du siècle n’ont pas pour terreau l’obsolescence de l’Homme mais la volonté de le restaurer dans sa plénitude ou de l’accroître de prothèses perfectibles où miroite l’instant d’éternité.

Publié par : Memento Mouloud | mars 27, 2015

La presse, le crime de masse et l’Allemagne : le cas Andreas Lubitz

«Un jeune plutôt normal, bien dans sa vie, qui ne se faisait remarquer ni dans un sens ni dans un autre. Très compétent, aussi», raconte à l’AFP Klaus Radke, 66 ans, président de l’aéroclub LSC Westerwald de Montabaur, petite ville de l’ouest de l’Allemagne. «Il était à 100% apte au pilotage, ses performances étaient irréprochables, sans qu’on ne relève d’anomalies», a insisté Carsten Spohr, le patron de Lufthansa, précisant n’avoir «pas le moindre indice sur ce qui a pu pousser le copilote à commettre cet acte horrible». Néanmoins, le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, a de son côté assuré qu’il n’y avait «pas d’indice d’un contexte terroriste» chez ce jeune homme, après des recherches «dans les fichiers des systèmes de renseignement et systèmes d’information de la police». Preuve qu’on peut être sportif, normal, très compétent et 100 % apte au pilotage mais qu’on peut massacrer tout de même 150 personnes en étant inscrit, par inadvertance, sur une liste de terroristes potentiels, comprenez islamistes puisque les autres n’existent plus.

En devenant pilote professionnel, «il pouvait accomplir son rêve, un rêve qu’il a payé si cher – de sa vie», écrivait le LSC Westerwald, son aéroclub, sur son site avant que les raisons de l’accident ne soient éclaircies. Depuis la conférence du procureur de la République, cette mention a disparu.

Le rêveur en question a décidé de la descente de l’appareil une minute après l’ultime contact radio avec le contrôle aérien, il est 10h31’. Quatre minutes plus tard, la Direction de l’Aviation civile lance l’alerte, un Mirage 2000 décolle de la base d’Orange. On tente de défoncer la porte du cockpit en vain. Le rêveur silencieux observe les crêtes des Alpes, contrairement à Anders Breivik, il ne sifflote pas une ritournelle. Il accomplit sa tâche avec minutie mais dans le recueillement. 10h40-47’’, le transpondeur émet son dernier signal. L’alarme, les cris fusent, le rêveur continue à respirer régulièrement. 10h41’, l’avion se fracasse sur le massif des Trois Evêchés.

Amok est un mot d’origine malaise pour désigner un «coup de folie», c’est aussi et surtout le titre d’une nouvelle de Stefan Zweig. La presse allemande tout aussi putassière qu’une autre l’utilise pour qualifier les gens qui commettent des massacres dans les écoles. Ce genre d’actes n’est jamais enregistré comme un acte terroriste, il s’agit toujours d’un déséquilibré, ce qui permet à la fois d’éviter de poser certaines questions, d’autre part de maintenir les fous dans la zone dangereuse où on pourra toujours les gaver de neuroleptiques et/ou écouter leur délire en épluchant quelques trouvailles pour faire la paix avec leurs voix si méchantes, stridentes et déchirantes et ces yeux qui les lacèrent de leurs focales mouvantes.

Les habitants de Montabaur ne veulent pas se confier à la presse. C’est tout à leur honneur, la presse est le plus grand collecteur d’égouts qui se puisse concevoir. Il faut relire le chant de la presse de Kark Kraus, « Ils lisent ce qui est paru / ils pensent l’opinion qu’on a / On peut gagner encore plus / si quelque chose ne sort pas / Nous nous taisons ou écrivons / si l’autre en explose, qu’importe / pourvu que, ce que nous faisons, / ça nous rapporte »

Ce matin, l’immonde Bild titre «Der Amok-Pilot». Le tabloïd prétend qu’Andreas Lubitz souffrait de graves troubles psychiatriques.

Le quotidien a négocié la consultation des documents de l’autorité allemande de supervision du transport aérien (Luftfahrtbundesamt, LBA). D’après cette consultation, Andreas Lubitz avait un « suivi médical regulier particulier ». Des informations transmises par la Lufthansa, maison mère de Germanwings à la LBA, assure Bild.

D’après le journal britannique The Times, la Lufthansa savait bien qu’Andreas Lubitz était dépressif et traversait une « crise existentielle ». Comme Bild, le quotidien de Londres évoque une rupture sentimentale récente, tandis que le Frankfurter Allegemeine Zeitung s’en tient au « burn out » professionnel.

Comme si un suivi médical, une crise existentielle ou le burn-out pouvaient expliquer le meurtre de 150 personnes.

Des enquêteurs ont perquisitionné jeudi les deux domiciles d’Andreas Lubitz à Düsseldorf et Montabaur, emportant l’unité centrale d’un ordinateur, ainsi que deux grands sacs bleus et un carton visiblement pleins. Selon le Daily Telegraph, les policiers ont fait des découvertes « importantes » car selon le torchon britannique, la police fait toujours des découvertes importantes.

En 2009, des « attaques de peur-panique» l’auraient poussé à interrompre sa formation de pilote. Le centre aéromédical de la Lufthansa contacté par Bild, confirme cette information et affirme avoir signalé aux autorités fédérales du transport aérien ( Luftfahrt Bundesamt) que l’élève-pilote avait subi un «épisode dépressif profond mais décroissant». Lors du stage de Phoenix (Arizona), passage obligé des futurs pilotes de la Lufthansa, les Américains l’avaient listé dans la catégorie inapte au vol. Dans son dossier figure la mention «SIC», un acronyme signifiant la nécessité d’un «suivi médical régulier spécial».

Cette information qui jette le doute sur la capacité de Lupitz à piloter est parfaitement contradictoire avec celle d’El Pais selon lequel la revue Aviation Business Gazette avait signalé que son nom figurait dans les bases de données de la Federal Aviation Administration au sein d’une liste comprenant tous ceux auxquels on reconnaissait une formation excellente.

Plusieurs journaux reprennent des informations provenant de sources policières selon lesquelles le pilote de la Germanwings traversait en ce moment «une grave crise personnelle liée à la situation du couple» qu’il formait avec sa petite amie. En clair, il était sur la voie de la séparation et il est bien connu que tous ceux qui se séparent ont tendance à tirer dans le tas selon la théorie gidienne de l’acte gratuit.

Dans la presse allemande, on évoque le talk-show de la première chaîne mercredi soir. L’ancien ministre des Transports Peter Ramsauer a remis en cause les révélations de la journée car «l’interprétation d’un procureur peut-être démentie par l’enquête» et un expert en aviation disait que les enquêteurs avaient déjà accusé des pilotes pour protéger les intérêts d’Airbus”. Des propos tenus avant les informations sur le lourd passé psychiatrique d’Andreas Lubitz. Sans doute, mais on y observe l’absence de véritable savoir des experts, les conflits d’intérêts entre Airbus et la Lufthansa et cette sorte d’impérialisme de l’efficience et de la morale que s’attribuent les allemands qui, bientôt, ne supporteront plus qu’on leur rappelle que leurs dirigeants furent les principaux responsables des deux guerres mondiales et qu’ils tiennent un rôle non négligeable dans le déclenchement de celle survenue en Yougoslavie ou dans l’abandon de l’Ukraine aux appétits du tyran moscovite.

Un organe de presse régional allemand, la Passauer Neuen Presse, a aussi pu interroger un témoin. Celui-ci explique qu’Andreas Lubitz était «un dingue, il voulait absolument être pilote, mais il était instable psychologiquement. C’est pour cela qu’il a arrêté sa formation pendant plusieurs mois, en 2009», explique ce témoin anonyme sans doute expert en psychiatrie. Le journal donne la parole à d’autres personnes, qui dépeignent le pilote comme un «obsédé» de l’aviation. Très étrange pour un pilote, n’est-ce pas ? D’autre part, Andreas Lubitz était un sportif et avait une petite amie qui partageait son goût de la course à pied, attesté par ses classements dans plusieurs compétitions locales. Doit-on en conclure que concourir au spartathlon conduit au massacre de masse ?

Sur le processus de recrutement des pilotes, Carsten Spohr, s’est montré extrêmement péremptoire : «ceux qui nous connaissent savent que nous sélectionnons avec beaucoup, beaucoup d’attention nos pilotes». Avant d’ajouter qu’une place importante est accordée aux examens psychologiques dans la procédure de recrutement. Aussi, la presse s’oriente sur la piste loufoque suivante. Andreas Lubitz avait caché sa maladie à son employeur et à ses collègues. Il aurait été sous le coup d’un arrêt qu’il aurait déchiré car Andreas était une sorte d’athlète du secret. CQFD, après avoir incriminé Airbus par la voix d’un ancien ministre, la Lufthansa actionne quelques relais dans la police, tout c’est la faute d’un malade qui faisait semblant d’être bien portant. Demain on nous dira qu’il avait avalé six tubes de Maxiton avant d’entrer dans la cabine de pilotage mais que son collègue, victime de sa prostate, n’avait rien vu car Andreas était devenu un expert en dissociation.

Le Figaro / Le Monde / Europe 1 / El Pais / La Tribune de Genève / BAM

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