Publié par : Memento Mouloud | mars 18, 2016

chanson socialiste

Publié par : Memento Mouloud | mars 14, 2016

Sortir de l’UE : une impossibilité électorale

53 % des français sondés désirent un referendum sur la sortie de l’Union Européenne. Tous ne sont pas, selon les étiquettes usuelles, eurosceptiques. Ils prétendent, juste, exercer leur droit à l’autodétermination confisqué par nos histrions délégués dont 90 % réclament le renouvellement automatique de l’adhésion au rhizome.

30 % des mêmes sondés désirent un gouvernement fédéral, une fuite en avant dans une sorte de Cacanie dont le double bien réel qui siège à Francfort et à Bruxelles a réussi à transformer la Grèce en terre de désolation et de perdition, un camp pour pauvres du bout du monde.

C’est le parti des francosceptiques, ceux pour qui la France a disparu et ne désigne, ne connote et n’actualise plus rien. Seulement les francosceptiques de notre temps ne vivent pas en exil, ne prennent pas une autre nationalité ou ne brûlent pas leur passeport, ils prennent une option sur la grande entreprise de l’advenue sans frontières du Bien et de l’esprit d’initiative où il n’y aura plus de classes mais une économie collaborative et des offres de service distillées en volapuk anglo-autochtone.

Les partis sont donc disposés sur l’échiquier, le premier n’aura aucun représentant sinon une caricature plus ou moins raciste appelant à bouter l’étranger et le cosmopolite hors les murs de la famille élargie et fantasmée. Le second rassemblera, avec 30 % d’adhérents au maximum, 80 % des voix. Il témoignera une énième fois de l’arnaque électorale où les urnes sont, en effet, un piège à cons et même à gens intelligents.

L’avenir est donc écrit d’avance, la France choisira l’approfondissement du sentier européen, la Cacanie rêvée avec ses belles avenues et ses portraits d’étudiants et d’hommes d’affaires hilares dont l’humour inconsistant choisira de ne pas froisser les minorités et de ne pas offenser le plombier polonais s’il affiche un tarif inférieur à 4 euros de l’heure.

Publié par : Memento Mouloud | mars 14, 2016

Farid Melouk, vétéran du djihad

Dans la matinée du 11 avril 2010, quatre hommes se rendent à pied sur le terrain de foot communal de Murat, dans le Cantal. Les deux premiers, les enquêteurs de la Sous-direction antiterroriste (SDAT) qui suivent la scène au loin et au téléobjectif, les connaissent. Ils les ont immortalisés la veille en train de faire des courses à la supérette du coin. Leur rencontre est la raison même de la filature policière : Djamel Beghal, vétéran du djihad mondial et mentor de Coulibaly, jouissant d’une réputation de fin théologien auréolée par un séjour en Afghanistan avant les attentats du 11-Septembre, reçoit un ancien codétenu, Chérif Kouachi, jeune membre de la filière dite des Buttes-Chaumont.

Le premier inconnu qui les accompagne, porteur d’une barbe drue, d’un treillis et d’un sweat à capuche par-dessus un kamis, la tunique traditionnelle afghane, sera désigné dans le procès-verbal de surveillance sous l’appellation « XH1 ». Le second, revêtu d’un bonnet, d’un manteau trois-quarts et dont la barbe commence déjà à virer au gris, héritera de « XH2 ». Deux semaines plus tard, les policiers finissent par identifier « XH1 » et « XH2 ». Ils placeront ce dernier sur écoute et en garde à vue. Puis ils le relâcheront.

XH2 s’appelle Farid Melouk dit le chinois. Il est né le 14 mai 1965 sur le sol français. Des services de renseignement français comme étrangers suspectent ce Français d’origine algérienne de 50 ans d’être, au sein de l’État islamique, un des logisticiens chargés des préparatifs des prochains attentats en France et en Belgique. Un rôle dévolu jusque-là à Abdelhamid Abaaoud. Au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, les services ignorent que Farid Melouk a quitté son dernier domicile connu de Vénissieux. En tout cas, la fiche de renseignement émise au titre de la traque des frères Kouachi ne le mentionne pas. Un mois plus tard, les services ont, semble-t-il, rattrapé leur retard et appris que le vétéran a rejoint la Syrie. Une fois installé, Melouk fait venir sa femme et ses trois filles. En compagnie de Slimane Khalfaoui, Farid Melouk monte un camp d’entraînement et désormais un groupe armé. Encore un qui n’échappe pas aux radars puisqu’il y était pris depuis 1992.

Natif de Lyon, le chinois fait partie en 1995 du réseau de Chasse-sur-Rhône qui assure la base logistique aux membres des Groupes islamiques armés (GIA) qui frappent alors la France au cours d’une vague d’attentats à la bonbonne de gaz piégée, faisant huit morts et plus de cent-soixante-dix blessés. Melouk fabrique des faux papiers, récolte de l’argent ou trouve des caches pour Ali Touchent, considéré comme l’un des organisateurs de l’attentat du 25 juillet 1995 à la station RER de Saint-Michel, ainsi que pour Khaled Kelkal, abattu par les gendarmes français, le 27 septembre. En cavale il s’envole pour l’Afghanistan et avait visiblement prévu son départ puisque sept photos de lui avec ou sans barbe traînaient au domicile d’un co-inculpé. Pas moins d’une quarantaine de personnes seront renvoyées devant un tribunal, en 1997, pour leurs liens présumés avec ce groupe. Farid est encore absent, il a d’autres bombes à poser. En 2004, son avocat rejettera le jugement, sans succès.

Farid Melouk se trouve alors au contact de piliers de l’organisation d’Oussama Ben Laden, comme le recruteur Amor Ben Mohamed Sutti, alias Abou Nadir, ou encore Rachid Boukhalfa, alias Abou Doha, chargé du soutien logistique pour les conflits armés. De retour en France, mais vivant désormais dans la clandestinité, il tient, selon le jugement du tribunal correctionnel de Paris rendu, en son absence, le 19 février 1998,« un rôle de recruteur de jeunes, les initiant à l’intégrisme religieux et les poussant à partir s’entraîner en Afghanistan ». Il est alors en contact avec le groupe Al-Takfir Oual Hijra et connaît parfaitement Zacarias Moussaoui, le pilote manquant du 11 septembre.

Melouk se rend en Croatie pendant la guerre de l’ex-Yougoslavie « en tant qu’humanitaire auprès d’une association d’une mosquée de Vénissieux », assurera-t-il à la SDAT. Faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, il est interpellé le 5 mars 1998 par la police belge. Melouk s’était retranché avec des complices dans une maison du quartier populaire bruxellois d’Ixelles. Parmi eux, l’autre leader du réseau, Mohamed Chaould Baadache, alias Abou Qassim, en relation avec un des plus proches lieutenants d’Oussama Ben Laden.

Après quelques échanges de coups de feu, les forces de l’ordre le mettent hors d’état de nuire. Le chinois a visiblement oublié d’actionner sa ceinture d’explosifs. Allah attend toujours son martyre sur la place des houris. Un de ses complices se terrait, lui, à Verviers, là où dix-sept ans plus tard, Abaaoud cachera un commando venu de Syrie qui s’apprêtait à passer à l’acte. Considéré dorénavant comme un « membre actif de l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat » (GSPC), Farid Melouk écope de neuf ans d’emprisonnement par la cour d’appel de Bruxelles, pour « tentative de meurtre, détention d’armes et d’explosifs, usage de faux documents administratifs, rébellion avec arme et association de malfaiteurs ». Il est extradé en 2004 afin de purger sa peine française.

Libéré en juillet 2009, il fréquente d’autres vétérans du djihad, un ancien des filières tchétchènes et le beau-frère par alliance d’Amedy Coulibaly, membre du groupe Ansar Al-Fath suspecté de préparer des attentats visant le siège du contre-espionnage français et l’aéroport d’Orly. Surtout, il voit Ahmed Laidouni, un ancien des filières afghanes, le « XH1 » qui reste en bordure du terrain de foot dans le Cantal. Au cours de ce week-end, Farid Melouk se marie religieusement en l’absence de sa fiancée de vingt et un ans sa cadette dans la mesure où la présence de cette dernière « n’est pas exigée par la religion ». Djamel Beghal fait office d’imam. Plus tard, Farid Melouk exercera la fonction de tuteur pour le mariage de la nièce de Beghal. Parfois, il lui envoie des mandats en prison. La jeune femme épouse Slimane Khalfaoui, un membre du groupe de Francfort qui projetait un attentat contre le marché de Noël à Strasbourg, lui-même étant le beau-frère d’Ahmed Laidouni.

Lors de la naissance du premier enfant du couple Melouk, les parents reçoivent des textos faisant référence aux mécréants. « Bienvenu dans le monde des kouffars, tu ne vas pas être déçue », prophétise un SMS reçu le 3 juin 2010. Ce à quoi Farid répond, dans une syntaxe approximative, à son interlocuteur : « Le pere te dit [ma fille] et dans un monde de muslim celui son pere et sa mere. C le bled unikemen kè koufar ». Sa propre épouse se rend en niqab au commissariat de Bron pour signer tous les vendredis le registre du contrôle judiciaire auquel elle est astreinte.

La jeune femme est suspectée d’association de malfaiteurs dans une affaire où apparaît le Tunisien Moez Garsallaoui, un haut cadre d’Al-Qaïda chargé de superviser des attentats en Europe, qui recevra notamment Mohamed Merah avant d’être tué par un drone américain en octobre 2012. Garsallaoui est le nouvel époux de Malika El-Aroud, une ressortissante belge surnommée « la veuve noire », ayant été mariée à l’un des kamikazes qui a tué le shah Massoud, en préambule au 11-Septembre. El-Aroud et Garsallaoui se seraient installés un temps en Belgique, là où Melouk a tant de contacts.

Mediapart / Le Monde / Le soir / Marianne/BAM

Publié par : Memento Mouloud | mars 11, 2016

Fins de l’art

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Dans Histoire de la violence, l’exhibitionniste Edouard Louis relate l’agression qu’il aurait subie le 25 décembre 2012.

 

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Dans cette autofiction, l’égolâtre dépeint sa passion avec un dénommé Reda-Bartabas, qui, après l’avoir connu, l’aurait séquestré et violé sous menace d’une arme empruntée à un djihadiste de retour de Syrie. CS28_0042_Sensation_OH_GCR

 “Vers six heures du matin, il a sorti un 357 Magnum et il a dit qu’il allait me tuer. Il m’a insulté, étranglé, violé, le tout avec son Magnum. Le lendemain, les démarches médicales et judiciaires ont commencé. J’avais très mal”

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Le 09 mars 2016, l’Obs révèle que “Reda” a assigné en référé Edouard Louis ainsi que son éditeur pour “atteinte à la présomption d’innocence” et “atteinte à la vie privée”.

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L’homme n’avait pas été retrouvé, jusqu’au 11 janvier dernier.

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Quatre jours après la sortie d’Histoire de la violence, “Reda” a été arrêté pour une “affaire de stupéfiants“: “Il est sans papiers mais le relevé de ses empreintes permet de l’identifier: des traces ADN avaient en effet été prélevées dans l’appartement d’Eddy Bellegueule après la plainte de ce dernier.”

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L’Obs a rencontré le “petit ami de Reda”, qui affirme que ce dernier a bien eu des relations sexuelles avec Edouard Louis mais nie toute agression ou possession d’arme à feu.

 

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Le 18 mars s’ouvrira l’audience devant la 17e chambre du Tribunal de grande instance de Paris, qui devra statuer sur la fonction de l’autofiction dans l’identification des violeurs présumés, ce qui pourrait déboucher sur l’ouverture d’un gigantesque atelier d’écriture à Cologne.

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“Reda”, pour qui la description qu’a fait de lui Edouard Louis porte atteinte à sa présomption d’innocence, demande “l’insertion d’un encart dans chaque exemplaire du livre ainsi que 50.000 euros de dommages et intérêts“. 

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Sollicité par l’Obs, l’avocat-starlette, Maître Pierrat défend l’autofiction délatrice : “Reda est un des dix prénoms les plus donnés dans le monde maghrébin pour les garçons de cette génération ! Louis délivre dans son ouvrage les mêmes éléments que ceux qu’il a donnés aux policiers. Ce qui prouve qu’il apprécie la série noire. Aujourd’hui encore, personne ne sait qui est Reda (dont la police détient l’ADN) : dans les documents judiciaires qui nous (moi et moi-même) ont été transmis, il est présenté sous trois identités différentes dont une avec foulard.”

 

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Les Inrocks/BAM

Publié par : Memento Mouloud | mars 9, 2016

Le dossier Kamel Daoud

Kamel Daoud et l’affaire de Cologne

Guérir le réfugié arabo-musulman

Angélisme aussi ? Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile qui fuit l’organisation Etat islamique ou les guerres récentes pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture ; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme.

En Occident, le réfugié ou l’immigré sauvera son corps mais ne va pas négocier sa culture avec autant de facilité, et cela, on l’oublie avec dédain. Sa culture est ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres. Le rapport à la femme, fondamental pour la modernité de l’Occident, lui restera parfois incompréhensible pendant longtemps lorsqu’on parle de l’homme lambda.

Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste différent, et il ne suffit pas d’accueillir en donnant des papiers et un foyer collectif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir.

L’islamiste ennemi de la vie

L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme.

L’islamiste en veut à celle qui donne la vie, perpétue l’épreuve et qui l’a éloigné du paradis par un murmure malsain et qui incarne la distance entre lui et Dieu. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme. L’islamiste est tout aussi angoissé par la femme parce qu’elle lui rappelle son corps à elle et son corps à lui.

Pas de vie pour la femme arabo-musulmane

Une femme est femme pour tous, sauf pour elle-même. Son corps est un bien vacant pour tous et sa « malvie » à elle seule. Elle erre comme dans un bien d’autrui, un mal à elle seule. Elle ne peut pas y toucher sans se dévoiler, ni l’aimer sans passer par tous les autres de son monde, ni le partager sans l’émietter entre dix mille lois. Quand elle le dénude, elle expose le reste du monde et se retrouve attaquée parce qu’elle a mis à nu le monde et pas sa poitrine. Elle est enjeu, mais sans elle ; sacralité, mais sans respect de sa personne ; honneur pour tous, sauf le sien ; désir de tous, mais sans désir à elle. Le lieu où tous se rencontrent, mais en l’excluant elle. Passage de la vie qui lui interdit sa vie à elle.

Le réfugié contre la liberté

C’est cette liberté que le réfugié, l’immigré, veut, désire mais n’assume pas. L’Occident est vu à travers le corps de la femme : la liberté de la femme est vue à travers la catégorie religieuse de la licence ou de la « vertu ». Le corps de la femme est vu non comme le lieu même de la liberté essentielle comme valeur en Occident, mais comme une décadence : on veut alors le réduire à la possession, ou au crime à « voiler ».

Le réfugié comme menace (New-York Times)

« Aujourd’hui, avec les derniers flux d’immigrés du Moyen-Orient et d’Afrique, le rapport pathologique que certains pays du monde arabe entretiennent avec la femme fait irruption en Europe. Ce qui avait été le spectacle dépaysant de terres lointaines prend les allures d’une confrontation culturelle sur le sol même de l’Occident. Une différence autrefois désamorcée par la distance et une impression de supériorité est devenue une menace immédiate. Le grand public en Occident découvre, dans la peur et l’agitation, que dans le monde musulman le sexe est malade. »

Le contrat moderne contre les fantasmes

Cologne, lieu des fantasmes donc. Ceux travaillés des extrêmes droites qui crient à l’invasion barbare et ceux des agresseurs qui veulent le corps nu car c’est un corps « public » qui n’est propriété de personne. On n’a pas attendu d’identifier les coupables, parce que cela est à peine important dans les jeux d’images et de clichés. De l’autre côté, on ne comprend pas encore que l’asile n’est pas seulement avoir des « papiers » mais accepter le contrat social d’une modernité.

Le porno-islamisme

Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ». A tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » : descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka.

L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme.

Modernes, encore un effort

Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer.

 

Contre Kamel

Kamel dealer de haine (islamophobe)

Tout en déclarant vouloir déconstruire les caricatures promues par « la droite et l’extrême droite », l’auteur recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort cher à Ernest Renan (1823-1892) à la psychologie des foules arabes de Gustave Le Bon (1841-1931). Loin d’ouvrir sur le débat apaisé et approfondi que requiert la gravité des faits, l’argumentation de Daoud ne fait qu’alimenter les fantasmes islamophobes d’une partie croissante du public européen

Le monde d’Allah n’existe pas

Daoud réduit dans ce texte un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène, définie par son seul rapport à la religion, « le monde d’Allah ». Tous les hommes y sont prisonniers de Dieu et leurs actes déterminés par un rapport pathologique à la sexualité. Le « monde d’Allah » est celui de la douleur et de la frustration.

L’expérience de la guerre civile rend partial

Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort.

L’Occident atlantique ou le monde de la violence faite aux femmes

La réalité des multiples formes d’inégalité et de violences faites aux femmes en Europe et en Amérique du Nord n’est bien sûr pas évoquée. Cet essentialisme radical produit une géographie fantasmée qui oppose un monde de la soumission et de l’aliénation au monde de la libération et de l’éducation.

Les conditions d’hébergement ou la matrice du viol de masse

Psychologiser les violences sexuelles est doublement problématique. D’une part, c’est effacer les conditions sociales, politiques et économiques qui favorisent ces actes (parlons de l’hébergement des réfugiés ou des conditions d’émigration qui encouragent la prédominance des jeunes hommes).

Pegida ou merci Kamel

D’autre part, cela contribue à produire l’image d’un flot de prédateurs sexuels potentiels, car tous atteints des mêmes maux psychologiques. Pegida n’en demandait pas tant.

Les réfugiés, divers et riches

L’amalgame vient peser sur tous les demandeurs d’asile, assimilés à une masse exogène de frustrés et de morts-vivants. N’ayant rien à offrir collectivement aux sociétés occidentales, ils perdent dans le même temps le droit à revendiquer des parcours individuels, des expériences extrêmement diverses et riches.

Kamel commissaire à la rééducation

Selon lui, il faut « offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer ». C’est ainsi bien un projet disciplinaire, aux visées à la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes.

Kamel, un harki qui s’ignore

Ce projet est scandaleux, non pas seulement du fait de l’insupportable routine de la mission civilisatrice et de la supériorité des valeurs occidentales qu’il évoque. Au-delà de ce paternaliste colonial, il revient aussi à affirmer, contre « l’angélisme qui va tuer », que la culture déviante de cette masse de musulmans est un danger pour l’Europe.

Pasaran todos

Il équivaut à conditionner l’accueil de personnes qui fuient la guerre et la dévastation.

Le puritanisme peut être sympa

Après d’autres écrivains algériens comme Rachid Boudjedra ou Boualem Sansal, Kamel Daoud intervient en tant qu’intellectuel laïque minoritaire dans son pays, en lutte quotidienne contre un puritanisme parfois violent.

L‘Europe raciste

Dans le contexte européen, il épouse toutefois une islamophobie devenue majoritaire. Derrière son cas, nous nous alarmons de la tendance généralisée dans les sociétés européennes à racialiser ces violences sexuelles.

Le fond de l’air (est pauvre)

Nous nous alarmons de voir un fait divers gravissime servir d’excuse à des propos et des projets gravissimes. Face à l’ampleur de violences inédites, il faut sans aucun doute se pencher sur les faits, comme le suggère Kamel Daoud. Encore faudrait-il pouvoir le faire sans réactualiser les mêmes sempiternels clichés islamophobes. Le fond de l’air semble l’interdire.

Thomas (Serres) poursuit le combat antidaoudien

ou

la mort (symbolique) du harki international

Je m’adresse tout particulièrement aux laïcards qui, comme moi, n’ont aucun respect pour le concept de Dieu unique et une méfiance particulière (voire une révulsion) à l’égard des zélotes de tout poil.

Les amerloques ont été attaqués pour avoir immiscé leur vilaine influence subversive dans un débat français. Les post-docs et les doctorants renvoyés dans leurs berceaux comme des moins-que-rien indignes de cirer les pompes d’un journaleux. Et ceux dont le nom faisait muslim ont été qualifiés d’idiots utiles ou de complices objectifs des islamistes. Ensemble, nous avions créé une espèce de comité de salut public stalinien souhaitant la censure d’un pauvre homme isolé.

Il faut appeler un chat un chat, pour ne pas laisser aux prêcheurs de haine – et à leurs porteurs d’eau endimanchés – le monopole des tautologies qui font mal. Je reviendrai plus tard sur l’importance de parler de l’islamophobie.

La riposte a été d’autant plus brutale qu’elle s’est appuyée sur un levier puissant dans la caste des faiseurs d’opinion : le corporatisme inconséquent. Car c’est bien là leur définition de ce que doit être la liberté d’expression : une autorisation à ne jamais être tenu pour responsables des insanités proférées à longueur d’année. Je ne parle pas ici des journalistes, qui ne sont que des employés avec une conscience professionnelle variable. Non, je parle des éditorialistes et des experts, qui dégainent leur avis plus ou moins renseignés et puis s’en vont. Daoud, bien qu’engagé politiquement, est de cette espèce. L’homme peut s’improviser spécialiste de l’Arabie Saoudite le temps d’une tribune puis repartir sous son figuier d’écrivain. Remettre en cause son droit à dire n’importe quoi sans rendre de comptes, c’est questionner le droit de tous ses semblables à faire de même. C’est ainsi qu’une critique devient un acte de censure, et même une « fatwa médiatique » selon l’expression nuancée d’un plumitif du Figaro.

Comment qualifier la déferlante d’une quarantaine d’éditoriaux et prises de paroles publiques traitant ses auteurs de complices des terroristes, «  d’imbéciles gaucho-régressifs », d’inconnus négligeables ou de vilains staliniens ?

Quoi de mieux pour cela que de garder notre tribune sous le coude afin de la publier le jour où Daoud reçoit le prix Lagardère du journaliste de l’année, prix dont le jury réunit tout ce qui se fait de plus radical et engagé (Joffrin, Giesbert, Barbier, Ockrent…). Daoud lui-même joue le jeu de la personnalisation en exposant sa correspondance avec l’écrivain américain Adam Shatz et en annonçant qu’il quitte le journalisme (c’est-à-dire en fait qu’il n’écrira plus que pour Le Point, mais cette nuance n’a apparemment pas d’importance).

La personnalisation s’accompagne de la dramatisation, précisément parce que nous avons osé égratigner le nouvel héraut du complexe charlisto-laïcard. Dès lors la discussion s’organise autour de la « fatwa médiatique » lancée contre le brillant homme qui, répètent-ils ad nauseam, a été menacé par un vrai salafiste, là-bas, en terre sauvage.

L’esprit Charlie a un arrière-goût de chasse aux sorcières déguisée en défense de la liberté d’expression. Les voilà bien agressifs et conformistes, les défenseurs du droit à l’outrance et à la critique, mais seulement quand ça les arrange.

Comme toute croyance, l’islam est sujet à une multitude de variations politiques ou dogmatiques qui vont du libéralisme au fondamentalisme en passant par le mysticisme. L’islam unique, c’est un truc pour les croyants. Les lois sur « les signes religieux ostentatoires », les assignations, les perquisitions et les contrôles aux frontières de Schengen ne visent pas un concept du Dieu unique. Elles visent une population d’immigrés et de fils/filles d’immigrés harcelée par l’État, ses flics et ses juges administratifs. Elles visent une population de convertis associés à des paumés et à des bombes à retardement. Elles visent une population de réfugiés qui fuient la guerre et que l’on soupçonne maintenant d’être des pervers à rééduquer.

Adam Shatz aime les femmes voilées-libérées

Nous avons beaucoup parlé des problèmes de sexe dans le monde arabo-musulman quand j’étais à Oran. Mais nous avons aussi parlé des ambiguïtés de la « culture » (mot que je n’aime pas) ; par exemple, le fait que les femmes voilées sont parfois parmi les plus émancipées sexuellement. Dans tes écrits récents, c’est comme si toute l’ambiguïté dont nous avons tant discuté, et que, plus que personne, tu pourrais analyser dans toute sa nuance, a disparu. Tu l’as fait de plus dans des publications lues par des lecteurs occidentaux qui peuvent trouver dans ce que tu écris la confirmation de préjugés et d’idées fixes.

Je ne dis pas que tu l’as fait exprès, ou même que tu joues le jeu des « impérialistes ». Non, je ne t’accuse de rien. Sauf de ne pas y penser, et de tomber dans des pièges étranges et peut-être dangereux. Je pense ici surtout à l’idée selon laquelle il y aurait un rapport direct entre les événements de Cologne et l’islamisme, voire l’« Islam » tout court.

Je te rappelle qu’on a vu, il y a quelques années, des événements similaires, certes pas de la même ampleur, mais quand même, lors de la parade du Puerto Rican Day à New York. Les Portoricains qui ont alors molesté des femmes dans la rue n’étaient pas sous l’influence de l’Islam mais de l’alcool… Sans preuve que l’Islam agissait sur les esprits de ces hommes à Cologne, il me semble curieux de faire de telles propositions, et de suggérer que cette « maladie » menace l’Europe.

Après avoir lu ta tribune, j’ai déjeuné avec une auteure égyptienne, une amie que tu aimerais bien, et elle me disait que ses jeunes amis au Caire sont tous bisexuels. C’est quelque chose de discret, bien sûr, mais ils vivent leur vie ; ils trouvent leurs orgasmes, même avant le mariage, ils sont créatifs, ils inventent une nouvelle vie pour eux-mêmes, et, qui sait, pour l’avenir de l’Egypte. Il n’y a pas d’espace pour cette réalité dans les articles que tu as publiés. Il n’y a que la « misère » – et la menace que représentent ces misérables qui sont actuellement réfugiés en Europe.

Moi Kamel, cible émouvante

Que des universitaires pétitionnent contre moi aujourd’hui, à cause de ce texte, je trouve cela immoral : parce qu’ils ne vivent pas ma chair, ni ma terre et que je trouve illégitime sinon scandaleux que certains me prononcent coupable d’islamophobie depuis des capitales occidentales et leurs terrasses de café où règnent le confort et la sécurité. Le tout servi en forme de procès stalinien  et avec le préjugé du spécialiste : je sermonne un indigène  parce que je parle mieux que lui des intérêts des autres indigènes et postdécolonisés. Cela m’est intolérable comme posture. Je pense que cela reste immoral de m’offrir en pâture à la haine locale  sous le verdict d’islamophobie qui sert aujourd’hui aussi d’inquisition. Je pense que c’est honteux de m’accuser de cela en restant bien loin de mon quotidien et celui des miens.

L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche. Ces pétitionnaires embusqués ne mesurent pas la conséquence de leurs actes sur la vie d’autrui.

Le Monde / Article 11/BAM pour les intertitres

 

Publié par : Memento Mouloud | mars 9, 2016

L’après-guerre de Louis-Ferdinand Céline

Ça fait des mois qu’on ressasse partout le pourquoi du comment ça sera bon qu’on m’assassine, rigolo ! patriotique ! …juste sur la crevaison de mes yeux, l’écartèlement ou l’enterrement, qu’ils arrivent pas à se mettre d’accord

Féérie pour une autre fois

On a vieilli de cent ans en six mois

Lettre à Madame Rosa, novembre 1945

Les pays du Nord sont snobs, snobs

Céline à son beau-père juillet 1946

Questions Juifs, il y a beau temps qu’ils me sont devenus sympathiques : depuis que j’ai vu les Aryens à l’œuvre, fritz et français. Quels larbins ! Abrutis, éperdument serviles. Ils en rajoutent. Et putains ! Et fourbes. Quelle sale clique. Ah j’étais fait pour m’entendre avec les Youtres. Eux seuls sont curieux, mystiques, messianiques à ma manière. Les autres sont trop dégénérés. Et voyeurs les ordures, voyeurs surtout ! Les Juifs eux ont payé comme moi. Vive les Juifs bon Dieu ! Vive les Youtres. J’en voulais à certains clans juifs de nous lancer dans une guerre perdue d’avance. Je n’ai jamais désiré la mort du Juif ou des juifs. Je voulais simplement qu’ils freinent leur hystérie et ne nous poussent pas à l’abattoir.

Lettre à Paraz, 15 mars 1947

Je pense aux miens, aux miens d’abord. Les souffrances actuelles des antisémites français en prison me tiennent à cœur

Lettre à Me Naud, 18 juin 1947

Dieu je veux lui payer la plus belle montre qui se puisse trouver

20 août 1947, lettre à Geoffroy

M’avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié sous la botte de bien vouloir descendre vous applaudir ! je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens

Céline à Sartre

Les Juifs, il n’avait qu’eux qui me lisaient

Céline dans Paris-Soir

Les nazis eux-mêmes n’ont jamais songé au racisme. Ils s’en servaient comme d’un appeau électoral pour rallier quelques illuminés dans mon genre. Cela faisait quelques voix de plus. Leur racisme n’aura jamais été plus loin que l’attrape-gogo. Derrière Hitler, il n’y avait rien, une horde de petits-bourgeois cupides

Céline à Milton Hindus 1947

Les allemands sont des larbins qui ne respectent que ceux qui les fouettent

Céline à Milton Hindus 1947

Merde aux Aryens ! Pendant dix-sept mois de cellule pas un seul damné foutu des 500 millions d’Aryens n’a poussé un seul petit cri en ma faveur. Tous mes gardiens étaient aryens. Je m’en souviendrai

Lettre à Paul Bonny 1947

Le jour de ma sortie de prison, je tombe sur un Juif rescapé de Mathausen. On commence à parler. C’était roulant…On semblait tous les deux tâter cette liberté miraculeuse. On se sentait solitaires et méfiants. On a marché longtemps, à petits pas discrets, dans la nuit, en se racontant nos misères. C’étaient les mêmes. Je n’avais pas été dans les camps de concentration, mais j’avais quand même connu l’enfer de Sigmaringen

Entretien avec François Gillois, 12 novembre 1948

Le pauvre Paraz est moribond…Un dialogue entre deux moribonds lui = 100 p 100, moi 75 %…et pire ! …Burlesque et macabre. Nous sommes l’un et l’autre j’imagine de telle faiblesse que juger de tels débris, déjetures, souffrances (et ce qu’il en sort de blasphèmes, anathèmes) ce n’est pas sérieux ! J’ai entendu beaucoup d’agoniques déconner. Je reconnais le ton, notre ton. Des bouts de vérités, et plus d’injures, déjà gâteux.

Lettre à Paulhan, 14 décembre 1948

Je ne te parle pas de ce calvaire ici, une haine immense me tient en vie, je vivrais mille ans si j’étais sûr de voir crever le monde

Lettre à Paraz, 1er juin 1949

Votre bouquin m’est tombé sur les pieds et je n’ai rien senti

Céline à Blondin

C’est le jaune qui est l’aubépine de la race

avril 1957, entretien à l’Express

Publié par : Memento Mouloud | février 27, 2016

5 films des frères Coen

A serious man

Qu’en est-il du judaïsme au filtre de la contre-culture, que valent les trois rabbins face au bombardement de Jefferson Airplane, les frères Coen répondent rien, une moisson d’énigmes, une quête inutile, un panneau the end qui annonce que le seul signe dont on soit certain, c’est la mort.

Dans le prologue yiddish couleur sepia, on apprend les ressorts de la foi, celle du charbonnier. Si tu rencontres un dybbuk, tue-le, le monde n’est que le voile d’un combat titanesque où les étincelles de la Shekhina campent au milieu de la misère et des âmes errantes et ce depuis la première respiration du monde, celle d’En-sof, de Dieu si on préfère. Le poinçon dans le cœur du rebbe possédé, la porte qui se ferme, sont comme la continuation du rite qui tient le foyer à la verticale de la sagesse. Hokhma est bien lointaine comme toutes les sephirot mais elle est à la portée du juste, à hauteur de piété.

Par la suite, l’homme juste dans le monde moderne naissant (paradis pavillonnaire, voiture, argent, ascension sociale, liberté des mœurs, réfection des familles, télévision et entertainment) devient l’homme désarmé par excellence. Il perd le contrôle de son frère, de sa femme, de ses enfants, de son boulot, de ses désirs, de son jugement, il parcourt en radar rouillé la suite des évènements comme un poulet décapité qui hurle, pleure, gémit, rêve et s’embourbe dans des questions sans réponses sinon celles de rabbins portés sur la thérapie comportementale.

Ce film sans pères, disparus dans les crématoires d’Auschwitz ou dans le gouffre qui brise en deux le temps de la rédemption devenue impossible porte dans un simple plan l’énigme d’une question. Et si le sacrifice d’Isaac, représenté dans un tableau fugitif, consistait dans ce legs sans testament, ces rabbins séniles gardés par une armada de Cerbères féminins aux jambes de bœufs et ses jeunes lauréats de yeshivot qui croient découvrir la devekut dans les méandres d’un parking. Si le sacrifice c’était cela, la parole interrompue, le yiddish comme langue de personne, et l’hébreu, l’ivrit, langue liturgique tournant sur le mange-disque, avec son el Male Rachamim, chant de deuil transformé en numéro de music-hall par un rabbin impeccable que les lectures d’historiettes à la Martin Buber ont transformé en avocat de Dieu, en fondé de pouvoir de la synagogue comme d’autres le sont des intérêts de leurs clients.

Le Don’t you want somebody to love répond dès lors dans le lointain au Portnoy et son complexe de Joseph Roth, il dit l’appel, pour tout juif, le judaïsme n’est plus l’office ministériel de la piété, la communauté fermée à la Benny Lévy, c’est la question fichée à la croisée des chemins de traverse, un reste que rien ne vient effacer, une morsure qu’on ne comble pas en caftan et prières.

Burn after reading

Burn after reading s’ouvre et se clôt sur un zoom façon Google Earth. Il indique clairement que l’opus des frères Coen met en scène Dieu et ses créatures, il s’agit donc d’une visite, celle d’un narrateur omniscient venu prendre le pouls de la guerre des sexes et de l’Intelligence. L’évaluation faite, Dieu n’a plus qu’à rejoindre ce point focal qui est la concentration des forces, il a reconnu ce qu’est devenu le genre humain.

Que deviennent les hommes et les femmes à l’heure où la political correctness règne à Washington. Les frères Coen répondent par des portraits clairs et acides.

En effet, dans ce film toutes les femmes se sont emparées de la première des qualités viriles, la décision, si bien que les tous les hommes sans exception sont devenus des proies ou des moyens nécessaires à l’accomplissement d’une certaine jouissance.

Un médecin qui trompe son mari, un écrivain pour enfants qui fait suivre le sien, une animatrice de club de gym dont l’obsession d’un rebirth musculaire et corporel est semé de cadavres, de gars en perdition et de parties de jambes en l’air réglées au métronome, voici la série des femmes.

De l’autre côté, le dernier rejeton d’une lignée de diplomates qui se noie pitoyablement dans l’alcool et accomplit des actes dépourvus de toute efficacité (sa démission, l’écriture de ses mémoires, le meurtre de celui qu’il prend pour l’amant de sa femme) relayant son idéal héroïque dans le grand magasin des accessoires inutiles, un Don Juan dont les doubles sont un bureaucrate mutique, à la calvitie masquée au pixel, aux lunettes incroyables qui traque sur Internet ses partenaires et un Odradek obscène, un rocking-chair avec godemiché qui figure ce qu’est réellement le Casanova contemporain, une machine à faire jouir, un jouet, sex-toy de chair incapable de choisir et perdu entre son infantilisme (« bébé a besoin de toi » dit-il à sa femme après avoir tué par inadvertance le pauvre Brad Pitt), ses diarrhées verbales et son autisme sportif, un prêtre orthodoxe défroqué devenu manager impuissant d’un club de gym et dont l’amour consiste à répondre à toutes les sollicitations de la femme qu’il croit aimer, enfin un jeune prof de gym totalement abruti qui vibrionne sans réfléchir une seule seconde à ce qu’il accomplit, golem en nougatine, à la merci des ordres de son Pygmalion féminin.

Les deux séries convergent, dès lors, vers le grand absent de ces couples en déréliction, les enfants à la fois muets et, dans la séance chez le médecin, absolument butés comme extérieurs à ce monde qui prétend accomplir l’univers enfantin dans une parade de sourires, de délires sportifs et de rencontres frelatées.

Aussi à l’opposé d’un Proust pour lequel séries hétérosexuelle et homosexuelles ne cessaient de se croiser, de se défaire, de résonner dans une intrigue où le secret était premier, les frères Coen indiquent la déchéance parfaite de l’homme contemporain, cocu, godemiché vivant, pitoyable mouton à numéros de compte, en attente d’un dénouement qui ne vient jamais, évacué de l’Histoire et condamné à se mouvoir sur la toile des jouissances féminines.

Pour ce qui est de l’Intelligence, les frères Coen sont allés chercher la CIA et l’ambassade russe. La première est un labyrinthe de couloirs et de bureaux où se croisent des informations et des ordres inutiles en l’absence de tout conflit proprement dialectique. Si le nom de George Kennan traîne dans le film c’est bien parce qu’il fut le doctrinaire du containment, le Metternich de la seconde partie du XXème siècle.

Or les Metternich sont remisés dans l’immense musée Grévin des révolutions, à leur place suit la procession d’impayables bureaucrates croisant fichiers et dossiers dans un monde entièrement dévolu aux interprétations paranoïaques où chaque trace se mue en indice d’une intrigue imaginaire, celle du complot.

En conséquence, c’est l’ensemble de l’intelligence inductive qui côtoie le délire narratif.

L’ancien agent dont les mémoires se sont égarées s’imagine aux prises avec un réseau de maîtres-chanteurs en liaison avec une ambassade soviétique qui ressemble à un aérolithe vide et finit par abattre le manager du club de gym qu’il confond avec l’amant de sa femme sous le prétexte qu’un homme qui s’introduit dans leur maison commune ne peut être que ce maudit amant qu’il soupçonne.

Le Don Juan abat par inadvertance un homme qu’il prend pour un agent de la CIA sous le prétexte que ce dernier a arraché les étiquettes de son costume et n’a pas de pièce d’identité sur lui. Les deux conjurés du club de gym pensent le fameux Ozbourne Cox comme un type plein aux as alors qu’il est parfaitement ruiné et assimilent un CD sans importance à un document secret-défense sous le motif que des noms et des numéros se succèdent de colonnes en colonnes.

De plus, les procédés du renseignement, camouflage, filatures, intoxications ont fini par gagner l’ensemble de la vie sociale si bien que chacun joue l’agent traitant ou infiltré de l’autre et se retrouve nez à nez avec l’insignifiance d’idylles sans lendemain et de projets qui n’aboutissent que par une série de causalités sans lien entre elles, ce que Cournot définissait comme le hasard.

On le voit, ce film des frères Coen n’est pas une simple satire ou un remake décentré des procédés du film d’espionnage, il allègue ceci, en période de fin de l’Histoire, l’homme ne perd pas seulement l’orientation, l’intelligence et les modèles d’antan, il évolue en funambule sur la planche pourrie où le singe le précède, ne se rappelant à l’Humanité que sous le fouet du rire qui le cingle et le poursuit.

True Grit

Tous les poncifs ne seront pas épargnés pour évoquer ce western des frères Coen. Dans la section, recherche en paternité, on dira c’est le remake d’un film d’Hathaway qui valut à John Wayne son seul Oscar, mais aussi une adaptation du livre de Charles Portis, virtuose de la Bible Belt et du Deep South, à la fois encaserné dans Little Rock et journaliste taciturne qui obtint la gloire et un peu d’argent avec ce récit. On dira que Jeff Bridges incarne à merveille un néo-John Wayne, que Matt Damon est impayable en Texas Rangers psychorigide, que la petite Mattie est pleine d’énergie, qu’on trouve toute la galerie des personnages déshabités qu’on croise dans chacune des stations des frères Coen, cinéastes pleinement réactionnaires (c’est selon Libé un film Tea Party) qui semblent plonger leur caméra-stylo dans l’encre biblique qui, comme chacun le sait, agite les entrailles après ingestion.

Moins que la petite citation des Proverbes sur le méchant et sa fuite, je retiens du film cette phrase, rien n’est gratuit en ce monde, exceptée la Grâce si bien que la question insiste, comment se manifeste donc celle-ci, comment la déchiffrer ? On peut toujours se raconter la thématique ignifugée de la perte de l’Innocence, on oublie que pour tout chrétien, celle-ci n’existe pas ou sous cette forme tératologique qu’agitent les frères Coen, un débile flanqué parmi les méchants et auquel on demande d’imiter le veau et autres cris d’animaux, car ce qui menace toujours, c’est la régression vers l’animalité, la perte des noms, le carnaval de la loi et les singeries autour de la rédemption.

Dans cette Amérique d’après la guerre de Sécession, dans cette portion vaincue des Etats désunis, dans cet Arkansas, symbole du plouc-land, l’indien n’a pas la parole et le nègre se tient en position subordonnée, l’Amérique est une affaire de blancs découvrant l’horreur de la nature vierge, l’horreur d’un engloutissement dans le ventre de Dame Nature. Soulever le voile d’Isis n’intéresse pas les frères Coen parce qu’Isis n’a pas de voile juste une pompe aspirante en guise de sexe et de bouche, une autre manière d’absorber les morts sans sépulture.

On oublie vite que le film démarre par la mort d’un homme, ce Père absent qu’une Hamlet en jupons entend venger coûte que coûte. Et où va-t-elle sinon chez l’entrepreneur en pompes funèbres au milieu de ses cercueils vides et où dort-elle, la petite Mattie sinon parmi les morts, déjà refroidis ou en instance, comme cette Mémé Turner dont on ne perçoit que les ronflements. Partout des morts, partout des cadavres, sur le tréteau d’un bourreau avant l’exécution, évoqués devant un tribunal de théâtre, pendu trop haut, puis échangé et dépecé, alignés devant une baraque en rondins à la merci des loups, sur la plaine après la charge du marshall Cogburn, dans une grotte croupissant et servant de refuge aux serpents, jusqu’à cette scène où Cogburn/Bridges abat Blackie, le poney, d’un coup de revolver nocturne.

Dans ce monde sans limites et monotone que les frères Coen font défiler à coup de fondus, de superpositions, de volets, les noms s’échangent et se perdent, les frontières entre l’homme et l’animal s’estompent, on lape l’eau dans les ornières creusées par le sabot des chevaux, le medecine-man est vêtu d’une peau d’ours, un imbécile communique par cris, on découvre un assassin (Chaney) saisi par des pulsions et tout à fait crétin, on tue les chevaux avec le même sang-froid et la même indifférence que les hommes. On est venu de loin et vêtus de noir, pèlerins du dissent, adepte de toutes les sectes réformées, avec des codes de loi causant en latin, on maintient l’homme au- dessus de sa glaise natale, à coups de références au malum in se et à la common law, on récite l’évangile de la contrition, on édicte des contrats, on joue la valse des avocats, on défouraille et on tire, mais c’est une lumière nocturne et éparse, comme dans cette scène où, épuisé, sous les flocons de neige qui sont autant d’étoiles, le sheriff Cockburn, Mattie dans les bras, s’effondre, essoufflé, avant qu’un plan sur une maison sombre s’illumine de l’halo rouge d’une lampe.

Toute ville dans le chaos de Mère Nature est un front pionnier de la civilisation, avec ses haras, ses cuisines, ses bureaux, ses églises, son tribunal et sa Loi, c’est aussi la citadelle assiégée de la foi qui s’étiole de l’intérieur, traversée par les pulsions dévorantes du dehors et celles, plus humaines dont chaque homme est le siège.

Le sheriff Cockburn est borgne, ivrogne, le Texas Rangers LaBoeuf manque de perdre sa langue et s’éprouve handicapé d’un bras. Ils sont comme des infirmes accomplissant la vengeance d’une gamine parce que c’est là la volonté de Dieu ou plus simplement, celle de refonder famille et société sur un même canevas. Cockburn n’a plus ni femme, ni fils, pour un temps, malgré les séparations, les disputes, les renvois, il est le Père de substitution dont la tombe ne sera fleurie que dans le plan final, ce qui s’appelle la Grâce.

Le fils, LaBoeuf, aura disparu, dans ce monde qui n’est pas seulement celui de Buffalo Bill mais déjà le grand cirque de Kafka peint dans l’Amérique, le théâtre de la nature d’Oklahoma qui broie tous les Cockburn et organise tous les oublis. Ce monde d’avant la grande dépression, ce monde qui dévoile ce que sont les banques et la société, un dol, un syndicat du crime qu’aucun tribunal ne viendra sanctionner. Chacun rêve de devenir artiste, le théâtre se charge de mettre chacun à sa place, le voyage est long mais on prend soin de tous, il suffit juste de se montrer obéissant aux mots d’ordre du conducteur. Le voyage vers l’Ouest, n’était guidé que par la foi, on ne savait rien de ceux qui protégeraient le pèlerin, ni de la valeur des contrats qui avaient été conclus, on essayait juste de rester un homme. Comme il est dit dans Ezechiel à ceux qui voient leur espérance disparue, « je vous ferais remonter de vos tombeaux, ô mon peuple. Je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez ; je vous établirai sur votre sol ; alors vous connaîtrez que c’est moi le Seigneur qui parle et accomplis ».

The Big Lebowski

D’après ce qui se lit, Tarnac rassemblait autour de ce que Lacan aurait appelé un sujet supposé savoir, un certain Julien, un groupe d’insurgés qualifiés de libertaires. Le gourou du groupe, répondant lui-même à l’appel du signifiant-maître Révolution aurait écrit, autrefois, les pages d’une revue, Tiqqun, versée dans un néo-situationnisme romanesque. Les mêmes ayant écrit, Premiers matériaux pour une théorie de la jeune fille, on y lit une prose selon laquelle le capitalisme du spectaculaire intégré aliène l’homme qui trouvera dans la rupture messianique à venir, l’émancipation.

Ce genre théorique aurait quelque avantage à se confronter au film le plus noir des frères Coen, The big Lebowski.

On y voit traîner quatre personnages essentiels, Jeffrey Lebowski alias the dude, the big Lebowski, Maude Lebowski fille de the big et Walter Sobchak, un polonais converti au judaïsme. Ces personnages vivent dans un monde où le travail a disparu et se manifeste hors-champ, sans doute, dans ces ateliers d’ailleurs où des masses enragées déferlent pour atteindre la porte du Paradis, ce monde de l’abondance vagabonde et assourdissante.

The dude est un nouveau Siegfried, ancien hippie, buveur et fumeur invétéré, abonné au bain d’acide récurrent, loser assumé, dévolu au championnat de bowling, comme détenu dans sa vieille guimbarde et ses disques seventies. The big Lebowski se présente comme un pionnier, un dur à cuire du reaganisme puis se révèle un Robert Dacier épuisé et impuissant maqué à une starlette du porno, si déchu qu’il en invente un kidnapping afin de transpercer les oukases financiers de sa fille, Maude. En effet, Maude est la Kriemhilde du film, artiste contemporaine, froide comme une clinique ambulante, castratrice déchaînée, enfantant sur sa seule décision après avoir fait passer un test médical à son donneur, Jeffrey Lebowski. Enfin, Walter est un désadapté surgi du Vietnam, guerrier sans combat, juif sans synagogue, gardien du passé et des morts.

Les quatre voient défiler ce qu’est ce monde, la starlette du porno qui taille une pipe pour mille dollars, l’ancien groupe techno reconverti en maître chanteur délirant, des policiers à la fois violents et incapables, les passionnés du bowling dont le kitsch finit par étouffer toute vie, le producteur pornocrate qui se présente en artiste de la Renaissance, le cinéaste performer au rire hystérique, le propriétaire-danseur rejouant l’après-midi d’un faune les bourrelets en sus, en une phrase, la comédie du dernier homme ou celle de la post-histoire.

Dans cet univers aux cent actes divers, la posture révolutionnaire est happée en ceci qu’elle est simulée avec ses queers insurgés, ses transgenres intermittents, ses beaufs technophiles, ses entrepreneurs sous intraveineuse étatique et ses marginaux subventionnés, le dimanche de la vie est comme installé durablement avec sa retraite à 200 ans sanctionnant une vie créative au sein d’une entreprise spirite qui dévoile et teste les capacités de chacun, son énergie comme aurait dit Bébéar.

Barton Fink

Le film s’ouvre sur une scène dans les coulisses d’un théâtre puis se clôt sur le cadre obsessionnel de la chambre d’hôtel de Barton Fink où une pin-up observe la mer. C’est donc un film sur la mimesis, la représentation avec ses deux dimensions, juive et grecque, analysées par Erich Auerbach lors de son exil forcé dans la Turquie kémaliste.

L’action peut se résumer ainsi, un écrivain rédige un scénario dont le héros est un catcheur. Le héros du film des frères Coen est un intellectuel, un écrivain qui voudrait trouver et prouver son utilité sociale en décrivant la vie du common man, de l’homme de la rue. Drame des poissonniers, errance d’un catcheur, c’est tout un, on abandonne la noblesse du statut et les appels des prophètes pour découvrir la profondeur métaphysique de l’homme contemporain : celui de 1941.

Parallèlement les frères Coen n’abandonnent rien de la poétique classique. Chaque personnage, à l’exception de Charlie Meadows et des employés de l’hôtel, est calibré : il y a l’écrivain célèbre qui boit (Charlie Mayhew), la secrétaire amoureuse (Audrey), le metteur en scène (Ben Geisler), le producteur sorti du ghetto de Minsk (Lipnick) accompagné de son looser (Lou), l’impresario, le scénariste débutant qui ne change jamais de costume (Barton Fink), les deux détectives italo-allemand de la LAPD.

Les lieux sont balisés (le bureau du producteur, sa villa avec piscine, le bureau du metteur en scène, le box du grand écrivain, la salle de bals, l’hôtel miteux où loge Barton). Bien entendu, lorsque Barton est à Hollywood, le soleil brille, quand il est enfermé dans sa chambre, la nuit et la pénombre dominent. La couleur locale est rendue à la fois par la date, décembre 1941, les costumes, l’apparition de gars de la Navy, la mention des japs, la musique façon In the mood, l’insistance sur le nom juif.

Enfin chaque action se retourne en sens contraire : la scène d’amour avec Audrey se termine par un meurtre (premier retournement) et la fin du scénario est accueillie par un « c’est de la merde » de la par du producteur si bien que Barton est renvoyé au néant de sa condition sur une plage, c’est-à-dire à l’impossibilité pour un artiste de jouir d’un statut assuré.

Mais les frères Coen introduisent une double série d’anomalies, au sein même de cette poétique de la reconnaissance, de la nécessité et de la vraisemblance.

D’une part, il est tout à fait impossible de réunir les éléments d’une catharsis à partir du personnage de Barton qui est parfaitement imbuvable. En effet, Fink n’est pas un artiste maudit, c’est un homme qui est incapable de comprendre le monde qui est le sien, ni même de s’y mouvoir. Ses réparties sont toujours inadaptées, ses manières, celles d’un écolier, ses discours creux. Surtout, il est incapable d’écouter quoi que ce soit et ne cesse de s’épancher, de se plaindre, de gémir, de condamner avant de découvrir que la course à celui qui souffre le plus, ne conduit à rien, sinon à la bouteille et aux vomissements de Mayhew ou à l’étrange commisération de Charlie, l’homme qui libère les autres de leurs souffrances en les décapitant.

C’est en lisant le livre de Daniel puis la Genèse que Barton tire du néant, son propre récit, cette fable dans laquelle il rit sans se soucier du spectacle qu’il offre ou de la condition de grand écrivain utile au peuple qu’il prétend incarner. Les frères Coen multiplient les gros plans de son visage, les plongées sur Barton couché, le détour de son regard par le cadre où la pin-up regarde la mer, la manière dont il épie ses voisins et cette vie qui le dérange dès qu’elle s’introduit dans son espace lugubre et silencieux. Ils composent le tableau d’une solitude qui contraste avec les crises d’hystérie, les larmes et la passivité d’un homme qui parcourt la scène sociale comme s’il était encore un enfant auquel on tient la main.

D’autre part, les frères Coen rompent avec la vraisemblance et la nécessité. Toute leur bande-son ne cesse de jeter une certaine étrangeté sur cet hôtel filmé comme s’il témoignait d’un outre-monde avec ses grooms cacochyme (Pete) ou sortant de la cave (Chet), son filtre de poussière et son obscurité grisâtre. L’ambiance y est moins celle de la Californie que de la Louisiane, une serre tropicale où les moustiques annoncent l’apocalypse à venir. Charlie et Barton forment une sorte de couple par dépit, ils écoutent vivre les autres et se découvrent une amitié d’asociaux chroniques.

Outre la scène du catch où Charlie jette des œillades à Barton, « allez viens » tandis que ce dernier colle sa joue sur le ventre du représentant fictif en assurances, la question du détective, « vous êtes des pervers sexuels ? » reçoit cette réponse indignée de Fink « c’est un mec, nous avons catché », tout le film est traversé par ces couples baroques qui font dire à Mayhew, le vieil écrivain stérile : « j’offre l’amour on me le rend en pitié, il n’y a pas plus vile monnaie sur terre ».

De ce point de vue la scène où l’hôtel Earle brûle n’est symbolique de rien, elle peint juste la catastrophe fumante qu’est toute création. Au final, Barton est sur la plage avec le paquet que lui a donné Charlie et le cadre vivant reproduisant celui de la chambre d’hôtel. Il peut bien dire à la jeune fille qui s’assied « vous êtes belle » puisque c’est lui qui a allumé la mèche où nagent les requins et les fous.

Au départ, nous avions donc un écrivain qui ne cessait de protester de son innocence et de celle des hommes à qui on inflige des souffrances et des avanies, à qui on refuse une noblesse qui lui appartient de droit. A la fin, tenant bien, sous le coude, le paquet où repose la tête d’Audrey découpée avec soin par Charlie, nous avons un écrivain qui a appris à ne plus être véridique, ni à répondre aux questions sur les raisons de ses actes et de sa « vocation » parce qu’il sait que c’est parfaitement inutile. Quand la jeune femme lui demande ce qu’il y a dans le paquet, son « je l’ignore » veut dire, le secret qui est le nôtre et tisse les relations humaines est la culpabilité donc la noirceur et la bouffonnerie mais aussi la beauté saugrenue, les rencontres hasardeuses et les chocs imprévus, tous les ingrédients de la série noire.

Publié par : Memento Mouloud | février 27, 2016

De la fin du droit du travail à la subordination libre

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La «  séquence  » fut parfaitement programmée. Le 1er avril, le premier ministre demandait au président de la section sociale du Conseil d’Etat, Jean-Denis Combrexelle, de conduire une réflexion sur «  la place des accords collectifs en droit du travail et la construction des normes sociales  », en lui indiquant qu’il «  aura profit à examiner les contributions des think tanks et publications à venir  ».

Le 15 juin, Le Monde publiait une « Déclaration des droits du travail », extraite de Le Travail et la Loi, un petit ouvrage paru deux jours plus tard. Robert Badinter et Antoine Lyon-Caen, ses auteurs, ont découvert un « remède à portée de main » à la lutte contre le chômage   : une simplification drastique du droit du travail, ramené à une liste de 50 principes. Si drastique qu’elle fait disparaître le salaire minimum.

Depuis trente ans, toutes les potions du néolibéralisme censées doper la croissance et l’emploi ont été administrées à notre pays  : la « corporate governance », le « new public management », niant toute différence entre le public et le privé, la déréglementation des marchés financiers, la réforme des normes comptables, l’institution d’une monnaie hors contrôle politique, l’effacement des frontières commerciales du marché européen,  la déconstruction du droit du travail, objet d’interventions législatives incessantes et source première de l’obésité (réelle) du code du travail (les seules dispositions de la loi Macron démantelant le repos dominical l’ont alourdi de 5 pleines pages du Journal officiel).

Que dit le document de travail du gouvernement, présenté par Myriam El Khomri le 9 mars prochain en conseil des ministres ? Sur le plan des principes, il annonce que la durée maximale du temps de travail se décidera dans le périmètre de l’entreprise. Le démantèlement des 35 heures, déjà en marche depuis la loi Fillon, prend, de fait, une tout autre ampleur. Par exemple, la durée quotidienne du travail pourra être portée à 12 heures, par simple accord d’entreprise. Selon le ministère du travail, aller jusqu’à 12 heures était déjà possible, par dérogation. Mais si les conditions de la dérogation étaient jusqu’ici énoncées précisément, l’intitulé est maintenant suffisamment large pour être flou : passer de 10 à 12 heures sera autorisé « en cas d’activité accrue ou pour des motifs liés à l’organisation de l’entreprise ». Entre la version du texte publiée par Le Parisien, et celle présentée au Conseil d’État, la possibilité de passer à 60 heures par accord d’entreprise disparaît (il faut, comme avant, une autorisation administrative). Par contre, l’accord d’entreprise ou d’établissement suffira pour passer de 44 à 46 heures par semaine (et sur 16 semaines au lieu de 12 maximum précédemment). Le paiement des heures supplémentaires, jusqu’ici annualisé, pourrait être reporté de deux années supplémentaires.

Le forfait jour, remis en cause ces dernières années par plusieurs décisions de la Cour de cassation, sort finalement renforcé de ce brouillon de la loi El Khomri. Il pourra, c’est inédit, être appliqué sans accord d’entreprise dans les entreprises de moins de 50 salariés, négocié directement entre la direction et chaque salarié. Le texte révèle aussi que le repos de 11 heures consécutif obligatoire, même pour les salariés au forfait jour, pourra être « fractionné ». Les apprentis pourront travailler 10 heures de suite par jour, et 40 heures par semaine au lieu de 35, sans en demander l’autorisation à l’inspection du travail ou au médecin du travail.

Si l’on pousse l’analyse à son terme, on pourra même négocier la mise à l’écart du licenciement économique en inscrivant dans le préambule que l’accord est conclu pour l’emploi. Si le salarié refuse l’accord, son contrat prévaut, mais il sera licencié. Non plus pour raison économique comme précédemment, mais sur une « cause réelle et sérieuse », ce qui est bien moins avantageux.

De manière générale, les accords d’entreprises deviennent, selon ce texte, « majoritaires », c’est-à-dire effectifs si signés par une ou plusieurs organisations syndicales représentatives et ayant recueilli au moins 50 % des suffrages lors des élections professionnelles. Sauf que la consultation directe des salariés revient sur le tapis, avec la possibilité pour les syndicats totalisant au moins 30 % (mais minoritaires) des voix d’organiser un référendum, dont le résultat s’imposerait à tous.

Le futur projet de loi tranche aussi sur le plafonnement des indemnités prud’homales, introduit dans la loi Rebsamen, mais jusqu’ici tenu à distance par le conseil constitutionnel. En cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse, l’employeur saura précisément ce qu’il lui en coûtera de se séparer abusivement d’un salarié : trois mois de salaire pour deux ans d’ancienneté, six mois entre deux et quatre ans, neuf mois entre cinq et neuf ans, douze mois pour 10 à 19 ans. À partir de vingt ans d’ancienneté, quinze mois de salaire.

De plus, une baisse des commandes ou du chiffre d’affaires de plusieurs trimestres consécutifs, en comparaison à la même période de l’année précédente (…) des pertes d’exploitation pendant plusieurs mois (…) une importante dégradation de la trésorerie, soit par tout élément de nature à justifier de ces difficultés suffisent à motiver un licenciement.

L’idée n’est pas de réformer le code du travail mais de rendre la condition de salarié aussi fluide qu’opaque pour lui substituer celle de subordonné viager c’est-à-dire d’autoentrepreneur.

Jordan a 23 ans, il a deux passions : le vélo et la liberté. Récemment, il s’est créé un statut d’auto-entrepreneur, condition préalable pour pouvoir « collaborer » avec Take Eat Easy, une firme bruxelloise de promotion du vélo et de la liberté, qui se propose de mettre en relation les restaurants qui « font le buzz » avec des clients urbains et ubérisés, les mêmes qui sont des « révolutionnaires » de la mobilité. Jordan a entendu dire qu’ils recrutaient des cyclistes passionnés.

Ce dimanche matin, il est en retard pour sa « shift » (traduction : sa course). Tous les magasins sont fermés et il a mis un certain temps avant de trouver une chambre à air pour son vélo, dont la roue a crevé la veille lors d’une livraison free-lance. Mais la bonne nouvelle c’est qu’il lui suffira d’une livraison (rémunérée 6€ brut) pour se rembourser car « Les gens qui font ça ne le font pas que pour le complément de revenu, mais aussi pour appartenir à une communauté, pour faire du sport ».

Le week-end dernier, Jordan était tombé malade et avait dû annuler sa shift au dernier moment. Annuler moins de 48h avant la prise de poste, c’est un « strike ». Au troisième, c’est la sanction : on ne fait plus appel à vous. On est fired.

Jordan attend que le smartphone fourni par la communauté sonne. Un tracker GPS permet à son employeur-associé communautaire d’admirer ses performances sportives. Quand plusieurs livreurs sont vacants en même temps et au même endroit, l’algorithme fait appel en priorité aux cyclistes les plus rapides. Autrement dit à celles et ceux qui révolutionnent la mobilité en grillant le plus de feux rouges. Mais Take eat a tout prévu, les coursiers ne peuvent pas se retourner contre la maison car l’assurance est à leur charge et la communauté sportive vérifie que le cycliste avec ses boîtes thermiques en a une.

Frustration / Le Monde/ La Tribune /Alain Supiot / IAATA/ BAM

Publié par : Memento Mouloud | février 20, 2016

Ciao Umberto

 

 

Publié par : Memento Mouloud | février 17, 2016

Arnaud (Mimran) les garçons et l’entourloupe de la taxe carbone

« Dans le Milieu, on ne désigne jamais un truand, à l’ancienne, ou un gangster, plus moderne, par le terme de « parrain ». Vous imaginez un homme interpeller un autre, « oh, parrain, tu trafiques quoi en ce moment ? » Franchement…! », lâche Milou. « Le terme de « parrain », précise-t-il, a été propagé par les caves, les gens normaux, aidés bien entendu des journalistes, puis des policiers, lorsque des mecs de la Mafia se sont mis à table, à la fin des années 1960, lorsqu’ils ont décrit le fonctionnement des groupes italiens. Sans parler du film Le Parrain évidemment. Nous, dans le Milieu, si l’on doit parler d’une personne qui « pèse », c’est-à-dire qui fait vivre au minimum 400 familles, qui dispose d’une véritable armée, de cent mecs prêts à se faire tuer pour lui, de territoires, de l’entregent dans le monde entier, d’un empire financier et surtout d’une réputation sans failles chez les hommes d’argent et de pouvoir, politiques compris, alors on parle d’un homme de poids. Et croyez-moi, des hommes de poids, il y en a toujours et il y en aura toujours, contrairement à ce que des imbéciles racontent. « 

Milou

Le 30 avril 2010, le corps d’Amar Azzoug, dit “Amar les yeux bleus”, gît, criblé de balles, dans la brasserie du Bois doré à Saint-Mandé, en proche banlieue parisienne. C’est un ancien braqueur reconverti dans le « recouvrement de créances ». Il était porteur de documents au moment de son assassinat. La victime, réputée proche du clan corso-marseillais des Barresi, était également accompagnée d’un certain Patrick Bellaiche.

 Le 14 septembre 2010, le corps de Samy Souied, transpercé de six balles de 7.65, gît entre deux voitures, face contre terre, devant le Palais des congrès, Porte Maillot, à Paris. Il vivait dans la banlieue chic de Tel-Aviv, à Herzliya, en Israël, et descendait dans les plus luxueux palaces de Paris quand il venait en France. C’était un habitué des hippodromes et des cercles de jeu. Il était associé avec Marco Mouly et Arnaud Mimran, un golden boy aux prises avec la justice à intervalles réguliers, joueur de poker invétéré dont les frasques font régulièrement les choux gras des sites people. Au moment de son assassinat Samy Souied avait rendez-vous avec Arnaud Mimran. C’était le troisième de la journée.

Le 25 octobre 2011, un majordome et une infirmière découvrent dans la chambre d’une villa de 1 000 m2 de Neuilly-sur-Seine le corps sans vie, criblé de trois balles tirées par derrière, du propriétaire des lieux, le milliardaire Claude Dray, ancien patron de la marque de parfum Patchouli et magnat paranoïaque de l’immobilier. Arnaud Mimran était son gendre. Il aurait déclaré, “Je pisserais sur sa tombe si jamais il crevait”. » Le 8 avril 2014, le corps d’Albert Taieb, dit “Bébert”, homme de main sexagénaire du cousin de Marco Mouly, repose devant un ascenseur dans la cage d’escaliers d’un bel immeuble haussmannien du XVIIe arrondissement de Paris, lacéré de coups de couteau au thorax, dans le dos, à la nuque et la tête.

Qui est Mimran ? Déjà confondu en 2000 dans une affaire boursière aux États-Unis – il a consenti à restituer 1,2 million de dollars avec ses complices – et condamné en décembre 2007 pour fraude fiscale, il est dépeint par les juges de l’affaire des quotas carbone comme un athlète des techniques de blanchiment : utilisation de comptes bancaires au nom d’autrui, usage de comptes ouverts dans des casinos pour y récupérer des espèces après conversion en jetons, faux prêts de jetons entre joueurs au casino, transferts transfrontaliers d’espèces ou de chèques non déclaré. En perquisition dans l’un des appartements de Mimran, les enquêteurs découvriront des RIB chinois, britanniques ou portugais, tous aux noms de sociétés exotiques. Les juges ont aussi saisi un compte à la HSBC France valorisé en février 2015 à 7,7 millions d’euros, après avoir déjà fait l’objet d’une saisie précédente de 5 millions d’euros. Ils ont également établi à 5,5 millions d’euros la valeur du patrimoine immobilier de Mimran en France, dont un triplex dans le XVIe arrondissement de Paris avec piscine, jacuzzi, hammam et salle de sport.

Les juges le soupçonnent d’avoir orchestré, en janvier 2015, l’enlèvement et la séquestration durant six jours dans un appartement d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) d’un financier suisse et, dans le même temps, au même endroit, d’avoir simulé le sien. À la clé : 2,2 millions de dollars d’ordre d’achat d’actions d’une société minière canadienne, Cassidy, que le financier suisse a dû opérer sous la menace de ses ravisseurs. L’argent a finalement atterri sur un compte à Dubaï que les juges soupçonnent d’appartenir en sous-main à Mimran. Des écoutes téléphoniques « font effectivement ressortir Arnaud Mimran comme le donneur d’ordre concernant ce compte » à Dubaï, écrivent les magistrats.

La « fraude à la TVA sur les quotas du carbone » fut, à l’exception de celles tout à fait usuelle des firmes multinationales, la fraude fiscale la plus importante jamais enregistrée en France en un temps aussi bref ».  Son montant serait de 1,6 milliards d’euros. Quand un coup d’arrêt lui fut donné en juin 2009, les fraudeurs se déplacèrent dans d’autres Etats. L’ETS (Emissions Trading Scheme), organisait les échanges entre les entreprises qui dépassaient un plafond, fixé par les autorités, d’émissions de gaz à effet de serre, et les entreprises qui étaient en-dessous de ce plafond. Les fraudeurs ont appliqué un système dit du « carrousel » : des sociétés, souvent créées pour l’occasion, achetaient hors taxe des quotas de CO2 dans un Etat membre, les revendaient en France en facturant la TVA de 19,6 %, et disparaissaient sans payer la TVA à l’Etat français. Le tout noyé dans un maquis de sociétés-écrans répondant parfois aux noms facétieux de Fantomas Organisation ou Carbonara, et de comptes offshores localisés en Lettonie, à Hong Kong, Chypre, Dubaï. Les facilitateurs : la Caisse des dépôts et consignations, sa filiale Bluenext, plate-forme boursière du marché, l’administration fiscale, et enfin le système Tracfin de lutte contre le blanchiment.

Les quatre meurtres sont liés à cette fraude. Aucun tueur ou commanditaire n’a, à ce jour, été formellement identifié par la justice. Il n’y a eu aucune mise en examen prononcée. Aucune piste d’enquête ne semble même être sérieusement privilégiée dans chacun des dossiers.

La police s’est retrouvée face à un phénomène d’un genre inédit. Un agencement qui réunit une finance border line, composée d’aigrefins franco-israéliens rompus aux escroqueries internationales (minutes de téléphonie, panneaux photovoltaïques, puis les quotas carbone), et un grand banditisme classique, issu des milieux corso-marseillais ou des banlieues parisiennes. L’éthique du premier groupe se résume ainsi « On a été éduqué dans le même groupe. On n’a jamais été formaté à faire du mal, mais formaté à gagner de l’argent. ». Si ce que dit ce type est vrai, les aigrefins franco-israéliens sont des imbéciles mais des imbéciles parfaitement adaptés à la règle copains-coquins de la finance internationale. Si ce que dit ce type est faux, les aigrefins franco-israéliens ont pris un ou plusieurs partenaires pour des cons et la réplique est venue.

L’argent est un système de dettes, un jour ou l’autre, la facture se paie comptant c’est la morale Shylock, elle est toujours en vigueur.

Mediapart / L’Obs/ Thierry Colombié / BAM

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