Nicolas Sarkozy comme tous les dirigeants contemporains a recours à une politique de l’image, sa singularité, toutefois, tient en ce qu’elle évacue toute dimension glamour, qu’elle apparie l’envie et le dégoût et qu’elle ne cesse de s’effondrer sur elle-même comme un film raté, une nuit américaine dont on ne trouverait ni le chef-op, ni les maquilleuses, ni le story-board, ni les assistants, ni les principaux acteurs, ni les figurants et jusqu’au réalisateur dont on chercherait en vain la signature au générique.
En premier lieu, le visage de Nicolas Sarkozy est d’une inexpressivité rare. On me dira que c’est là le trait des stars, évacuer tout référent, être un signe absolument vide offert en tout à tous, arpenter la scène du monde en fétiche. Néanmoins, une telle qualité n’est possible que dans les teintes ambigües où les pôles masculin/féminin s’échangent, cas du glamour, là où les signes de la féminité sont hystérisés, cas des travelos, lorsque un être feint la disponibilité, cas du sex-symbol, voire lorsque les marques de l’envie dévoilent en chacun le point où la morale est désarmée, où le désir d’être un autre est à ce point à nu, que la honte s’efface derrière l’admiration du surhomme de pixels et de celluloïd.
Ces quatre cas ordonnent une disposition psychotique où l’être aimé des foules poursuit la perfection de son image publique, ne cesse de la reproduire et de la varier, dans sa propre déchéance intermittente, à la fois obscène et corporelle (cas de Marilyn) ou dans une attention hygiéniste de tous les instants (cas d’Obama ou de Berlusconi).
Sarkozy échappe à cette disposition mais son corps ne cesse de s’agiter, des tics le gagnent, un mouvement d’épaule compulsif gangrène ses conférences de presse, il lui arrive de tituber, quand il ne s’effondre pas dans les jardins de Versailles, un jour de jogging. La névrose du président en fait un personnage paradoxal, tant la gauche peine à convaincre l’opinion qu’elle tient là un Bonaparte voire un pétainiste sinon un fasciste. Jamais un président n’a été autant insulté alors qu’il était si peu maître de ses faits et gestes. La gauche n’a toujours pas compris qu’on ne cogne pas sur un être déphasé, on l’ignore en pointant son impuissance.
Une sorte de comique involontaire et acide parcourt son quinquennat si bien que la mansuétude dont il est le bénéficiaire est un peu de celle qu’on attribuerait à une doublure qu’on aurait propulsé sur les tréteaux en vue d’anéantir la carrière d’un metteur en scène ou de ruiner un directeur de théâtre, à ceci près que la pièce en question est réelle et qu’elle porte sur le devenir de la France et des français qui semblent assister au naufrage de très loin, comme s’ils observaient, avec un mélange de pitié et de condescendance, la faillite d’un voisin dont les huissiers s’apprêtent à saisir les meubles.
Bien sûr certains profiteront de la vente aux enchères mais ce que les français ont du mal à saisir, tant une sorte d’incrédulité baigne ce règne soporifique, c’est que ce sont leurs effets qu’on expose. Comme le dit Barbara dans sa chanson, « ce que vous vendez là c’est mon passé à moi »
Sarkozy a voulu jouer le poulbot d’Audiard, il a emprunté le jeu outré du deuxième Belmondo, celui de Flic ou Voyou ou de l’as des as, il s’est donc voulu un petit-fils de Gabin, un futur padrone. La nuit du Fouquet’s était moins la célébration des amis que celle de sa réussite, de son Nirvana enfin atteint. « Regardez-moi jouir de la victoire » semblait dire, l’homme dont la queue de pie traînait au sol sous les moqueries de ses compétiteurs.
Pendant ce temps, le président cocu et quasiment humilié par Madame Cécilia, pas encore Attias, eut à cœur de multiplier les péans de victoire, à Wolfeboro sur un kayak, les bourrelets retouchés sur photo-shop, sur le yacht de Bolloré, Nicolas Sarkozy semblait dire « je fais envie, la France suit, la France bouge, enrichissez-vous mes frères c’est la loi et les prophètes, il n’y en a pas d’autres ». Des échos vinrent tout de même lui dire que si.
Ce furent donc les visites au Vatican, « moi aussi je suis spirituel les gars », Guaino à l’Elysée, « je suis gaulliste vous savez », Carla à Disneyland, « j’aime en couleur comme vous », Guéant comme secrétaire général, « un vrai Fouché celui-là, normal pour un Napoléon ». D’ailleurs c’est comme ça que l’appelait le réalisateur de la Haine, un connaisseur, ce Kassowitz.
Son Travaillez plus pour gagner plus, fut le Yes we can du président Sarkozy. Une formule vide comme toutes les formules, un leitmotiv assaisonné d’emprunts à Jaurès ou Blum, d’images du candidat juché sur un tonneau s’adressant à des ouvriers en bleu de chauffe, le grand soir de ceux qui se lèvent au petit matin, antithèse des racailles à capuchons que le ministre de l’Intérieur se promettait de nettoyer au Karcher.
Le président de l’honnêteté eut à cœur de pérorer à propos des patrons-voyous et des dealers, des récidivistes et des délinquants, une sorte de fable qui dessinait en creux les poteaux d’exécration où se fichaient les têtes de nœuds de la gauche socialiste angélique et de la droite chiraquienne corrompue. Avec Bettencourt et Woerth, les cigares de Monsieur Blanc, les jets affrétés d’un tel et les invitations lancées à tous les tyranneaux de la Terre, l’édifice n’est même plus branlant, il implose, comme ces cités en rénovation où les locataires assistent, interdits, à la destruction de leurs anciennes tours, comme si ce monde n’était plus capable que d’amnésies et de mises en bière, alternant la page blanche et le Musée.
Sarkozy s’est voulu le président des talents adoubés, partant du principe que ce qui ne passe pas à la télévision n’existe pas. Sa stratégie d’ouverture n’était pas tant un débauchage des kadors de gauche qu’une autre manière d’exalter sa hardiesse, son art de la persuasion, son culot, sa séduction, une manière de réaffirmer sa virilité mise à mal par un publicitaire juif paradant dans les rues de New-York avec sa femme dans les bras. Il fallait donc un autre publicitaire pour défaire le philtre qui tenait penaud, le Merlin de Neuilly avec sa fée Rachida sortant toutes perles dehors de la limousine présidentielle. Il fallait dire à tous, c’est le sens de sa judéophilie, qu’il appartenait bien au sel de la Terre, au peuple élu des vainqueurs, il fallait que tous sachent qu’il était un homme, un vrai, un conquérant. Car dans tout homme, un imbécile sommeille, comme dans toute femme, une conne est toujours prête à servir son homme jusqu’à l’abnégation.
Il suffit de parcourir le livre consacré par la pauvre Yasmina Reza au candidat. Pas une seule fois, celle-ci ne nous parle de détails concrets, de vraies séances de travail, de la tambouille des réunions et des échanges avec tel ou tel parterre, de l’hygiène de vie du candidat, de ses lieux préférés, des intérieurs qui sont les siens, de son entourage, de la fréquence délirante de ses déplacements, de la manière dont il tient le coup.
Yasmina applique ce qui lui a réussi, cracher sur la supposée avant-garde, mettre son public de classe moyenne mal dégrossi dans la poche, l’entendre rire satisfait de son bon sens. En conclusion, éprouver le ravissement d’une distinction paradoxale, celle du beauf qui aurait besoin de son petit gauchiste de service pour vivre et se trouver beau dans le miroir. De la reine à la pouffiasse il n’y a jamais qu’un pas à franchir. Cela nous ne le savons depuis Blanche-Neige. Ce que nous apprend Reza, c’est que la conne sommeillant en elle a voulu percer le mystère de Sarkozy, ce vieux mythe de la masculinité qui veut que derrière le masque de l’homme public, de l’homme au travail, il y ait toute la complexité d’une personnalité fascinante et bien sûr une petite faiblesse attendrissante. Or au mieux, il n’y a qu’un autre masque, au pire, le vide sidéral où s’épuisent tous les signes. Le masculin est un Phallus dressé, c’est toute sa vérité, à la fois cruelle, sauvage et nécessaire, elle anéantit toute psychologie.
Et Sarkozy alors ? Il continue d’errer sur l’écran sans bien voir qu’assis sur un trône, il ressemble encore à un grand enfant égaré, que ses blagues éculées, ses tressautements, sa démarche composent le portrait du parfait pigeon, si un jour les français se décident à régler leur compte au « système » autrement qu’en déposant des bulletins de vote inutiles et en marchant dans les rues en entonnant le tous ensemble.
Naufragés