La Médée viendrait de l’est, d’un pays nu et barbare, d’un pays où les lignes opaques d’un Etat cachaient le chaos derrière les médailles et les uniformes, le cliquetis des couilles de fer qu’on arrache aux passages du temps et aux stridences de l’astre quand il couve de son luminaire l’envol des tambourins.
La Médée aurait laissé ses pinceaux couleur de sang, elle n’aurait pas protesté puisqu’elle aimait à s’en arracher les trompes et jusqu’aux enfants exposés morts à la face du monde, comme Marie expose son Fils sur le cadran de la Croix.
Elle s’appellerait Médée et son Jason ne cherchait pas les toisons, juste le jour, juste une écharde du monde où débarquer. Il boîte, horriblement, il est comme la promesse du mensonge et de la ville incendiée. Il aurait laissé là les planteurs d’amères phrases, il aurait laissé là les fosses aux déchets de ces maisons qui n’ont qu’un nom, un logo, un signe, pour masquer leur mains d’usuriers et leurs langues putrides, avec retour sur investissements.
Il aurait décliné toutes les nuances des transitions, elle l’aurait aimé au travers des trahisons, des noms changeants, des villes, des princesses avariées, des Créon penchés sur les corps homicides, de ses deux enfants abandonnés à la glaise et ruisselant du sang d’un glaive porté à même la vulve, entre deux cuisses.
C’était un jour de fuite, au jour de la fuite le long des longitudes de l’Occident. La Médée aurait un corps malade et obscur, elle épouserait les cercles qui se dessinent autour des carcasses, elle épouserait la pente des couloirs d’hôpitaux, elle enfouirait sa tête sous un châle et se préserverait des regards puisque la nudité des crânes enfante toujours les regards et les coupes où l’on boit à la sexuation.
La Médée aurait découvert qu’un papier et un passeport valent moins que toutes les attestations d’un corps devant les gestes amples et la langue infiniment râclée des poseurs de questions, habillés en législateurs, passeurs éphémères de vies nues et déracinées, passeurs éphémères d’ombres qui ne veulent pas mourir.
Elle aurait découvert la menace qui se tient au détour d’un couloir de métro, d’un tourniquet déserté, d’un « toi là bas dis moi pourrais tu m’aider ». La Médée traînerait l’amertume d’un parcours transi, d’un chevalet disparu, d’Enneades englouties, de fifrelins obscurs perdus dans le battement de cœur de la ville où les passants se glissent entre les signaux. Elle serait l’ombre d’un astre atrophié, planté en ton violet sur la voûte d’un ciel obscurci de carbones. Elle aurait suivi la tache lunaire, son amant émacié.
Elle aurait su tous les cachots d’une vie, les positions assises devant les machines, les mille et un tours de main répétés, les fatigues des lombaires, la chaleur des repas, la Médée n’aurait plus de barbare que les alluvions entrebâillés de ses doigts calleux, de son sexe éponge, elle aurait abandonné sa chair, son nom toute la panoplie qui fait des femmes des offrandes nues, des poisons et des coffres. Le coffre du sperme de leurs amants et les poisons ruisselants de leur géniture, à la fois bercée et comme étouffée par le carrefour des seins où les bouches tètent de quoi oublier cette néoténie qui nous fait faibles et en devenir, à l’écoute d’un dehors dont nous ne savons rien. Nous venons de l’obscur, condamnés à tâtonner, à pleurer, crier et rire en désespérant de ne plus entendre la voix du grand enfant mort sur la Croix, poinçon d’un Univers qui ne sert plus que de musée, de bric à brac, de carnaval, pour une saturnale estampillée.
A la tombée des jours, la Médée rêverait de soleils épars, de comètes en miettes, elle rêverait du cercle de ses jupes recouvrant les ossements de ses enfants qui plantent dans cette terre de Russie comme l’impossible oubli des disgrâces. La Médée serait de ce peuple déchu, ce peuple qui se meut sur les louanges des fantômes. Il y a ceux de Djerzinski, ceux de Iagoda, ceux de Iejov, ceux de Beria, ceux des anonymes en noir à deux S, ceux des voisins, ceux dont on ne dit rien. Il y a tout un silence des voix blanches et des os qu’on foudroie d’un coup de bêches, comme ça, à l’angle d’un champ, d’une carrière, d’un marais. Il y les os des hyènes, les os des traîtres, des vipères, des ennemis, des sionistes, des trotskystes, des polonais, des allemands. Il y a les os des communistes et les pages calcinées des livres de l’Occident.
La Médée aurait les traits d’une mère qu’on enterre sans se signer, courbée et ramassée par le gel, sans les épitaphes et les pleurs de sel, sans rien qui puisse rappeler, sans qui rien qui puisse mouvoir, sans cette incandescence vaine des discours d’au revoir.
Dans ces régions d’où l’on ne revient pas, il n’y a pas de vie fils, un meneur de cochon dans un champ c’est mieux qu’un héros à la dérive, l’enfer est descendu sur terre, on y apprend la prison. L’enfer c’est la prison moins les barreaux. Tous les périples sont tramés de défaites, de tes défaites, c’est beaucoup dire. Disons des combats que tu ne manques pas de ne pas mener, c’est insoluble, ici-bas, les blocs luisent. Je te raconte leur histoire, ils étaient soldats, au temps où les guerriers étaient fils de guerriers, et les pères usurpateurs, au temps où Iphigénie se sacrifiait, au temps où les lances et les feux brûlaient les villes et les accouplaient en épopée.
Ecoute un peu, les combats de la guerre qui se mène sans nom s’habillent de cravates, s’habille de vestons, de pardons. Tu les suis, tu gobes, tu t’en fous et ton s’en foutre devient plainte, tu revois les yeux rougis de celui qui apparaît sur l’écran et tu retournes à la langue glauque. Manquant de t’étouffer, tu jappes, vomis.
Bien sûr tes enfants, parfois ta femme, te demandent, « ça va ». Si tu es tout seul c’est ton double qui dérouillera, si tu es à trois, tu gueuleras des noms déjà usés, tu jouiras tristement de ces mots pressants, comme une colère de papier et tu les escorteras d’un geste. Tu seras à moitié mort de peur, à moitié ivre de colère, ivre mort de ta salive et du tangage que font tes dents quand elles croisent l’insomnie.
Certains d’entre nous meurent dans des cales, sont enfouis à flanc de silos, sur un navire, au fond des mers, plancton inutile, graisse anémiée de la machine qui nous tient et à laquelle tu ne tiens pas tant que ça, sans bien savoir comment la casser à coup de masse. Si seulement tu tenais l’enculé, mais l’enculé n’a pas de nom, il est le trust que forment la société anonyme des ploutocrates et la fatalité de l’horizon à la mémoire défaillante, que tu appelles technique et dont la trace se perd en cimetières de ferrailles et en inventions mort-nées.
Ce monde est toujours en suspens, caduc et dépassé à mesure qu’il refait son présent et nous ne sommes qu’un pli dans cet amoncellement de strates disjointes.
Vous vous souvenez de moi, Est-ce que vous vous souvenez de moi. J’étais de la colonne Durutti, j’étais à Madrid, je suis mort dans ses bras. Il y avait tout au bout des collines des uniformes épais qui guettaient mon fusil. Il y avait dans mon sang, un orgue de barbarie. J’étais de la colonne Durutti. J’étais ce que vous appelez un anarchiste, j’étais insurgé et le diable dansait à mes cotés. Le soulèvement chavirait les jupes des femmes et maquillait les couvents d’excréments, de foutre et de sang, nous étions profanes avant d’être cadavres. On dira c’est la vengeance de Dieu but no one is innocent.
On eut dit des banderoles amères, on eut dit que les cieux charriaient du limon. J’étais de la colonne Durutti, je trinquais aux blés qu’on fauche, je trinquais au souffle qu’on arrache. Aux bras des moulins, je puisais dans le cours des rivières de quoi effacer les épaules barbares des muletiers, j’allais au village le poing brandi et les hommes, et les femmes portaient sur leurs têtes les chandails opaques du monde à venir, du monde qui n’était pas, j’étais la pelleteuse de la Faucheuse, celle qui ne donne pas de noms aux monceaux anonymes de la fosse commune où les petits-enfants voudraient nous retrouver intacts. Mais qu’y trouvent-ils ? Des vampires. Laissez donc les morts enterrer les morts comme dit l’évangéliste.
Et puis le monde s’est évanoui, j’étais au champ, inutile, brassier. Inculte, j’aboyais des mots et des gars perruqués, des gars poudrés, d’autres en sueur, d’autres balafrés, d’autres mutilés, s’asseyaient à ma table et racontaient des fables dont j’étais le héros. Enfin le héros anonyme, le common man, l’homme du peuple, de degré zéro de l’humus démocratique.
Ils disaient de moi que les générations ne se ressembleraient plus, que mes fils, mes filles ne mourraient plus en couches, que le ventre de la terre déverserait dans les estomacs affamés de quoi oublier le pain noir. Ils me disaient que les hommes étaient mes frères et je les taquinais un peu, même les nègres ? Surtout les nègres.
Nous étions d’un même moule, d’une même saignée, nous sortions d’un souffle de Dieu. J’avalais mon vin et les messieurs tombaient la veste et sifflaient, nous emplissions les cavernes de nos chants et les messieurs s’asseyaient près d’un orgue et nous dansions. Avec des dames, des catins, nos femmes.
J’oubliais les établis, les dépôts, les crédits, j’oubliais les étals pour une nuit, j’oubliais. Les saillies des soldats, le pas lourd des chevaux, l’uniforme écarlate des équarrisseurs. Les imprimeries ouvraient leurs portes et affichaient des pages que d’autres lisaient d’une voix qui avait la modulation d’un sermon de haine et d’espoir.
Vous dire pourquoi je l’écoutais, pourquoi je le sifflais et pourquoi ces mots demi-savants gourmandaient ma bouche, je ne le saurai. Ils étaient en moi à tout jamais bien que les jamais durent peu. Et de cette parole de feu, oui cette parole de feu, je fis une langue qui n’était pas mienne pour oublier ce que j’étais, je me fis un autre, avec d’autres, nous étions la nouvelle phalange invincible de l’avenir radieux.
Langue d’icelle et d’icelui langue où se mire et se fracasse la remontée des peuples des landes, familles de muets, de sourds, familles des processions, familles qui inventèrent au creuset des paroles en furie, la langue qui encore et toujours défait. Je veux parler du rasoir à hacher les blanches sentences. Et cette langue défit et nous fûmes tous morts.
Les corps à corps, la guillotine des places de l’ocre, de l’ocre jusqu’au jour funeste des guerres toujours civiles et leur langue si fleurie devint baïonnette et ils nous dirent sauvages et ils nous crièrent « au fou, au fou ils borborygment », « nous écrivons et nous parlons seňorito », cela se sait si peu que chacun parle avec la langue d’un autre. Familles de poussière, nous n’avions ni histoire, ni trajet, juste des langues à conquérir et nos noms propres qui sont un seul nom commun face au peloton d’exécution.
Au salon, à la messe, aux commémorations deuils engouâtrés toujours d’une majuscule plurielle, nous et nation, révolution, fronton des galons, poudre au nez et guêpière, les voici tous au festin, accouchant de nouveau de l’ordre sage et propriétaire. Car vainqueurs et vaincus de ces guerres là sont les propriétaires d’un monde que notre sang sert à édifier. Personne, jamais pour épargner notre sang, ils nous aimaient trop pour ne pas le vendanger, ils nous aimaient trop pour ne pas remplir le tonneau jusqu’au débordement final, jusqu’à la fatigue ultime où les armes ne servent plus à rien sinon à se faire sauter le caisson.
Elles brûlaient sous les pieds des oligarques, elles chaviraient les constitutions et les traités, il n’y avait plus qu’un immense incendie sur toute la dorsale d’un Finistère qui avait fini par admettre que les manufactures pétrissaient les corps à l’image des damiers. L’ordre comme cet échiquier où se signer, baiser et flatter toute cette merde remâchée qui revenait d’après la pluie et se vautrait sur les récoltes.
« A nous, à nous », répétaient les ânes découronnés et leurs suites qui tendaient la sibylle, sereins, toujours voltairiens. Les édentés et les crasseux, les ligotés à leurs chaumières, ceux qu’on entasse sous les poutres des usines à feu ont pris des pierres, des escopettes et des barres de fer, ils ont poussé la porte des offices et des experts en alphabets puisaient dans leurs bibliothèques des phrases sans taches, « revenez, revenez demain, on vous écrasera ».
Plus que les chiens, ce sont les icônes qu’on transporte dans les fourrières, on les glisse dans des mangeoires et les cynocéphales les bouffent, ça leur apprend à mastiquer, croquer et recracher les leçons apprises et trafiquées. C’est un fragment que je t’envoie, le parchemin d’un chemin tamisé sur les tables de dissection.
Points, rimes riches, rimes pauvres, j’écris ses lignes la bouche aphteuse, j’écris de retour d’amnésie, j’écris après le siècle et les sacrements, j’écris et j’embrase les routes prises. Je ne me souviens de rien. Des plaines grasses, des champs flétris, des sentences industrielles, un siècle de cadences industrielles. J’étais, je suis, je serai sur les tréteaux lorsque vous demanderez aux mots de plaider votre cause et de senser vos désordres, lorsque vous tirerez le cordeau, lorsque vous défenestrerez les frontières, lorsque vous enfoncerez vos doigts sur les traces des parchemins.
Relis, relis, il en reste des cendres, le roulement du fleuve enroule les nefs, le roulement des fifres emporte la semence, relis, les armées se tiennent prêtes, je me tiens à la lèvre des villes, je me tiens au point de confession, je me tiens à la gorge, je me tiens. La vieille momie s’est tarie à la source. La vieille momie a découvert son tombeau et je pisse sur la ligne de l’axiome des profits, et sur l’enclume de Lénine, sur le crachoir de Bakounine et sur la clinique savante de Rockefeller. Je conchie codes et sautoirs, je m’enferme, claquemure le bec, me médaille, me syndique, je chasse les couleurs de masse et les marbres gris, les pierres tombales et les églises, j’évacue. Je chuinte de la tête et du buste, j’hormone le temps de sentiers à prendre même si ceux-ci ne mènent nulle part.
Je tâte et j’égrène le chapelet, les chaumières tranquilles, je me couche sur les blessures et je serpente parmi les ravins et les cirques blancs, les glaciers morfondus, les natures mortes. Le ciel, tout le ciel se fend et m’apporte les pluies des Afriques. J’ai le communiqué dans la peau et les muscles, j’ai le communiqué otage et les rapports trop longs. Je suis des terres basses et des lieux-dits, je tends la main aux scrofules et aux manies, je leur tends le cou, mes ongles, le raclement des bêches sur le calcaire, le claquement du basalte sur les ruines, le cri immense du magma orbital qui roule et chavire.
Tu entends l’orbe folle des pales de l’hélicon, elle se fracture, s’anémie, j’entends le souffle étouffé des guitares, le tam-tam des bourrées, le grésillement des radios, une école fluctuante de la voix et du style, perdue, azotée. J’entends étouffer les rails, tinter les gares, se correspondre les vitesses obtuses. J’ai fini de voir, je tends l’oreille, la pompe à bruit perfore les axes planétaires, les méridiens de Greenwich, les enjambements d’autoroutes, la passation du jour.
Sur la plaine froide, j’ai enseveli ma bâtardise, j’ai couché avec l’engrais, il me poussait des rameaux, des jardins et je disparaissais. Car tout est oubli. Maintenant, il me pousse des yeux, des lambeaux de mannequins de cire, il m’en pousse tant que je perds le goût des reconnaissances en paternité. Tous les utérus nous nomment cocus, les organiques et les autres. Il m’en pousse tant des cornes que les chiens n’aboient plus. Ils veulent tout, tout, l’infinité tranquille des calculatrices, l’infinité dissolue des ensembles. ils veulent le monde mort.
Je les renvoie à leurs bouches, je renvoie leurs mots au ventre, à la naissance, je renvoie l’équilibre aux ânes de Buridan, même quand ils se disent des hommes, le point zéro à ses origines, je renvoie le commencement, je renvoie les suites. Je tiens encore sur mes jambes seules, je suis au périmètre de la meute. Je suis l’égout du monde, son rat fatigué.
Nous ne prétendons pas que les conditions soient réunies pour une insurrection, nous, ce qui n’a plus nom de prolétaire et qui l’est au sens propre. Prolétaire, celui qui a ses mains et son jus de cerveau à disposition. Nous donc, nous interdisons de la désirer dans sa dernière culotte, dans son ultime tour de main, celui de ses rites rouillés, de cette masse documentaire, ces débris d’icônes qui pullulent à la crinière des bouches à feu de la démocratie nouvelle.
Déminons le mot, les formes, le cache-sexe de l’oligarchie ventarde et bouffonne, nous ne savons pas le pouvoir du peuple, nous ne sommes pas de ses prophètes, ni même de ses bouffons, nous dérivons voilà tout. Ici, ailleurs ou autre part, dans l’interstice d’un temps qui coule entre les mains en autant d’oraisons funestes. Regardez donc les défroques des prêtres à cravates, leurs baves à chiffres et manières qu’ils ont tous de se mettre, comme s’il n’y avait que ça, devenir maître des céans, devenir cette armée d’enculés scrutant une forêt de trous de balles.
Leurs yeux rougis, leurs flétrissures, regardez bienheureux, publicains des deniers qu’on dit publics, fermiers à bail, il y en avait tant déjà sous Rome, sous l’Ancien Régime, un pour le sel, un pour la dîme, un pour la taille. Et aujourd’hui ? Les mots d’ordre prolifèrent, envahissent et défenestrent la raison à tel point que des hommes à demi-concupiscents, le lorgnon sur leurs dicos, glissent les deux genoux à terre et prient sur l’autel des marchés financiers. Les pages je ne sais plus combien du Wall Street Journal et de l’Economist, ils y torchent leurs neurones à la recherche du filon qui les fera rich and famous.
Vous réclamez là où les tenseurs sont à plat le démembrement des organes, une collection de tissus qui ne se prendra plus à la sortie pour une collecte annuelle d’état-civil. C’est dire à quel point on aime la chair chez vous, la vraie chair, le frisson et même l’ironie, délocalisez dîtes-vous, flexibilisez, amaigrissez, dégraissez, réduisez. Vous n’avez plus de noms, plus de patries, plus de gavages, vous êtes dégagés des catégories, vous vous suffisez du terme de rentiers parce qu’après tout la guerre de classe, vous l’avez gagnée.
Vos regards s’enveloppent d’hypothèses, puis de dépit, puis de dégoût, encore un marxiste. Queneuneu.
Vous méritez vos places, votre fortune, votre jouissance, votre gloriole, votre pet de l’âme, vous le méritez en bloc. Vous redécouvrez les charmes de la peur, puisque cette peur, c’est vous qui l’énoncez ou les porte-voix, les bustes parlants et les lèvres aboyeuses des torchons et des lucarnes à votre solde. Vos mercenaires ont bien appris à glapir et à se coucher. Tous ressemblent à BHL, ils sont usinés.
On exécute au fusil, à la chaise, à la pendaison. En bordure, l’Empire exécute à froid pour une simple question d’opportunité, de crédibilité, dîtes-vous. L’Empire nombre et dénombre le trop plein et les à cotés. On mobilise, on parque, on incise, on renvoie, on défait et refait le corps toujours en fuite et jamais parfait de l’Humanité faîte monde. L’Etat introduit garant, se proclame imperfectible et débile, tenant dans chaque province sur des béquilles et des intérêts, des orpailleurs, des agioteurs, des petits princes aux narines pleines.
Dans chaque province, l’Etat intègre la biologie et invente les fraternités du génome. Tous égaux devant l’ADN qui signe l’humain et le démarque du chimpanzé, 1% de démarcation c’est dire si la limite est fragile. Ils regardent inoffensifs ou choyés, épaves discrètes d’une guerre à mener.
Le feu et les fantômes s’accumulent. Je les sais qui montent désarticulant chaque membrane, défaisant l’armature des corps qui plissent, se lissent, s’électrisent à mesure de leurs vagabondages incessants. Il fallait bien inventer la dimension vide de l’attente, bien inventer l’éviscèrement planifié des entrailles afin d’exposer le tout à la dissipation des raies de lumière. Tous les corps sans sépultures comme produits à la chaine des napalms, des gaz ypérites, de la roche, des mines et comme si le fouet et la poudre n’en pouvaient plus.
Expériences sur expériences nées de la boucherie et de la veulerie des petits oligarques pleins de cette morgue d’alphabétifiants qui les fait et les produits comme à la chaîne de la bêtise. Ils étripent désormais quelques vers dans la bouche, ils étripent, impasse crénelée, lugubre dentelle les visages matelassés, sur les stèles, champs de croix, de lunes et croissants, la terre labourée ou déserte les soulève et les emporte, elle a tout bu, elle boira tout.
Il fallait bien qu’au séjour moléculaire succède la sphère attentive d’un pourrissement ordonné et savant. Cela vibre, vitres et vêpres et ce ne sont que des écrans noirs qui avalent le temps. Il fallait bien inventer le territoire de la disparition, ce vide engorgé de matières, ce vide zébré de particules, des points, des interlignes et des renvois.
Il fallait bien que les ollophages dévorent et qu’enfin puissent se multiplier les cambrures angulaires des photons et nous fûmes rétines cannibales. Chaussés d’un rien de fumée, nous vidions l’astre déjà tourbillonnant. Ivres, ivres d’une santé à taillader dans le vif et rougir juste après comme des pucelles saignant pour la première fois, nous sommes d’éternels baptisés, tous chus du commun désastre obscur de la fugue, chus de la plume des prophètes mal armés.
Naufragés